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Interview de Grégory Busquet : "Les politiques de "mixité résidentielle" veulent disperser la pauvreté avant de la réduire"
[mercredi 30 mars 2011]

Qu'en est-il de la politique de la ville aujourd'hui ? , Quels efforts , quels échecs ? Quel modèle adopter pour la future politique de la ville ? Grégory Busquet , sociologue, urbaniste et membre du la boratoire Mosaïques LAVUE (Laboratoire Architecture Ville Urbanisme et Environnement) a répondu aux questions de nonfiction.fr.

 

Nonfiction.fr-Quel bilan global de la politique de la ville depuis les émeutes 2005 pouvez-vous faire ? 

 

Grégory Busquet- Dresser un bilan sur une si période courte n'est pas une chose aisée. Par contre, dresser un bilan sur les trente années de politique de la ville peut sembler plus facile, même si pour tirer un bilan, il faut encore identifier les objectifs assignés à cette politique, qui ne cessent de changer.

 

Poser la question par rapport aux émeutes revient de plus à utiliser les mêmes moteurs que ceux qui ont entrainé les "tournants" de la politique de la ville. Celle-ci s'est en effet caractérisée, tout au long de son histoire, - en fonction des "émeutes" et des alternances gouvernementales - , par une insistance tantôt sur le traitement urbanistique, tantôt sur l'emploi, le social, ou souvent sur la "sécurité", rendant par là-même toute action de fond et de long terme sur ces "banlieues à problèmes" - souvent, sans qu'on définisse le(s) "problème(s)" dont il s'agit – quelque peu inefficace. Les dispositifs se succèdent, se remplacent ou se superposent en fonction des conjonctures et des "évènements" sociaux, politiciens....

 

C'est sur cela qu'il faudrait réfléchir. Quels sont les objectifs véritables ? La politique de la ville a-t-elle réellement pris le temps de penser ses objectifs sur le long terme, et pas dans l’urgence et sur le court terme en réponse aux "émeutes" ?

 

Maintenant, pour répondre à votre question, j’en poserais une à mon tour : que veut-on faire avec les émeutes ? Veut-on les prévenir ou bien veut-on répondre d’une manière ou d’une autre au mécontentement social qui en est à l’origine ? Souvent, on veut simplement les prévenir ou les empêcher sans s’attaquer aux problèmes de fond… Ceci renvoie à l’image des villes, et, au-delà, à l’image de la "République". Un exemple symptomatique : regardez comment ont été traitées médiatiquement les émeutes de 2005 dont vous parlez, au-delà, bien-sûr, de la vieille idée de la "contagion" : comment on nous dépeignait les médias étrangers qui avaient "peur" : la "guerre civile en France", etc… Les unes des journaux, au fur et à mesure, ne faisaient que décrire la manière dont les pays étrangers nous voyaient… Comme si le problème résidait là… En somme, il faut empêcher les émeutes, les réprimer efficacement, sans malheureusement, s’occuper de la "demande" sociale dont elles sont les symptômes. Et ce n’est pas en stigmatisant encore plus ces quartiers – et les populations qui y vivent, cela va de soi - qu’on arrivera ne serait-ce qu’à un  début d’une solution.

 

Nonfiction.fr-Martine Aubry a élaboré au forum de la ville à Lille 41 propositions visant à renouveler la politique de la ville, elle s'interroge notamment sur l'idée d'une politique plus globale qui ne se ferait plus quartier par quartier mais qui au contraire tiendrait compte du "vivre-ensemble" global. Qu'en pensez-vous ? L'ambition est-elle trop grande ? Ne ressemble-t-elle pas déjà aux promesses du "plan Marshall urbain" initié par la politique sarkozyste ? 

 

Grégory Busquet- Cette perspective s’inscrit résolument dans la tendance actuelle d’une centralisation accrue des politiques sociales territorialisées. 

 

A l’origine, dans les années 1980 et même dès les années 1970 avec les Contrats "Habitat et vie sociale", le but de la politique de la ville était de décentraliser les décisions, les diagnostics territoriaux et sociaux : "animer les quartiers de grands ensembles", responsabiliser les élus et les acteurs locaux, s’appuyer sur la "base" et agir au cas par cas. Rappelons-nous du Développement social des quartiers… Ceci allait bien-sûr de paire avec les politiques de décentralisation du Parti socialiste dans les années 1980, tout en participant du rejet des politiques urbaines des années 50-60  qui étaient censées avoir donné naissance aux problèmes que la politique de la ville tentait de résoudre, c’est-à-dire lorsque les décisions urbanistiques était uniquement prises au niveau étatique.

 

Dès qu’elle s’est plus institutionnalisée, la politique de la ville a oublié progressivement ces objectifs, pour en arriver aujourd’hui à l’ANRU. 

 

Il est clair que les propositions actuelles du PS en la matière s’inscrivent dans cette tendance. Ceci va d’ailleurs avec la vision générale des banlieues. D’une vision valorisante de la "jeunesse" de ces quartiers et de leur "potentiel", chez les initiateurs de cette politique de la ville, on est passé progressivement à une vision pessimiste, pour ne pas dire "dévalorisante", où l’Etat doit reprendre les choses en main, de manière volontaire…

 

La seule chose que l’on peut dire est qu’on court le risque, qui n’est pas nouveau d’ailleurs, d’une uniformisation des représentations et de l’intervention sur les territoires "sensibles". L’idéologie liée à la mise en place du PNRU (Plan National de Rénovation Urbaine) est là pour le montrer : les diagnostics sont superflus, ces quartiers ont tous les mêmes problèmes, il faut les "traiter" de la même manière, cette dernière changeant souvent selon les orientations gouvernementales, avec les divers "plan Marshall", plan Banlieue ou autres…

 

 Que signifie le discours du PS aujourd’hui ? Simplement qu’il ne faut plus agir et réfléchir au cas par cas – ce qu’on ne fait plus depuis longtemps, au passage - et qu’il faut tout traiter de la même manière, ce qu’on fait déjà  aussi. J’aimerais qu’on m’explique ce qu’est le "vivre ensemble global",  derrière l’aspect creux de cette expression typiquement politicienne… Sûrement renvoie-t-elle à l’idée de la "République" unifiée et indivisible : il faudrait réintroduire la République dans les quartiers qui en sont privés. Mais en sont-ils vraiment privés ? Est-ce leur problème principal et le plus urgent à résoudre ? Les émeutes dont vous parlez ne sont-elles que le symptôme d’une "coupure" entre la République et ses "quartiers" (ce qui sous-entend ses "jeunes" et toutes les autres catégories incluses sous ce vocable…) ? J’en doute un peu…

 

Nonfiction.fr- Martine Aubry a mis l'accent sur la politique du logement (notamment avec la loi SRU en augmentant le nombre de logements sociaux de 20 à 25 %), pensez-vous que celle-ci soit la priorité ?

 

Grégory Busquet- Le logement est bien-sûr une priorité. Malgré toutes les bonnes intentions, les politiques de mixité sociale portées par les socialistes, et au-delà, par la politique de la ville, peuvent cependant nous questionner, au regard des résultats d’un certain nombre de travaux et d’enquêtes…

 

Une des raisons d’être de la naissance de cette politique de la ville a été de vouloir réduire le départ des couches moyennes des quartiers de grands ensembles, départ qu’on avait pourtant d’une certaine manière favorisé. Il s’agissait d’une démarche quelque peu schizophrénique. Maintenant, il s’agit de les faire revenir pour favoriser une hypothétique "mixité sociale" dont on sait depuis longtemps qu’elle ne peut pas se décréter, puisqu’elle renvoie aux pratiques sociales et aux modèles socio-culturels. La mixité résidentielle n’entraîne pas une mixité sociale, loin de là. Et les travaux sur les politiques de mixité de l’ANRU démontrent qu’à travers les politiques de rénovations, de destructions-recontructions, de réhabilitations et de résidentialisations, on ne fait souvent que renvoyer les familles pauvres ailleurs, ou qu’au mieux, on ne fait que changer la ségrégation socio-spatiale d’échelle sans l’éliminer.

 

En somme, on a voulu mélanger les classes sociales lors de la construction des grands ensembles, puis on a voulu empêcher leur désertion par les couches moyennes et maintenant, on essaye de les faire revenir. Bien-sûr un problème est mis en avant : certaines zones, ou communes, concentrent une forte proportion de logements sociaux tandis que d’autres en sont presque privées. Mais attirer les classes moyennes dans les zones pauvres, lorsque ça marche, entraine divers effets pervers. Donc on rénove, mais cela ne veut aucunement dire qu’on construit en parallèle plus de logements sociaux dans les zones qui en sont privées. La pauvreté se re-concentre ailleurs ou à une échelle plus réduite (celle de l’immeuble, Cf. les travaux de la sociologue Christine Lelévrier), mais ne va jamais se "disperser" dans les beaux quartiers.

 

J’emploie le terme "disperser" volontairement. Car les politiques de mixité résidentielle veulent avant tout "disperser" la pauvreté, avant de la réduire.  Sous entendu, ce n’est pas la pauvreté qui poserait problème, mais sa concentration dans l’espace.

 

Enfin pour être plus pragmatique, imposer les 25%, pourquoi pas. Encore faudrait-il que les 20% soient déjà respectés. Ce qui est loin d’être le cas…

 

Nonfiction.fr- Les problèmes de la politique de la ville sont-ils liés selon vous à un problème d'infrastructures (le fait que celle-ci relève de plusieurs de ministères ralentissant peut-être les actions) ou à un manque de volonté politique ?

 

Grégory Busquet- Il faut voir plus large. Les problèmes de la politique de la ville, puisque vous en parlez, dépassent ses aspects institutionnels. On pourra en citer un certain nombre qui pourraient amener à repenser cette politique, et notamment ses objectifs. 

 

Tout d’abord, cette tendance à "spatialiser" les problèmes sociaux, plutôt qu’à raisonner en termes d’inégalités – voire d’injustices – socio-économiques. La notion d’égalité des chances reste une idée en soit intéressante, mais qui demeure souvent une coquille vide. Cette spatialisation aboutit par exemple à la rénovation urbaine et relève d’une idéologie vieille comme l’urbanisme : l’espace engendre les problèmes (comme les émeutes, pour reprendre cet exemple), et pour résoudre ces problèmes, il faut donc agir sur l’espace : cela s’appelle du "spatialisme".

 

La base de la politique de la ville, qui consiste à circonscrire les problèmes socio-économiques dans l’espace – en discriminant au passage ces "quartiers" - entraîne inévitablement ce mécanisme de pensée et d’action. On ne s’attaque plus au chômage, aux inégalités globalement, mais dans un espace circonscrit où ces problèmes ce concentrent… c’est toujours le même schéma… Et le fait de re-centraliser encore la politique et de l’uniformiser ne nous fera pas évoluer sur ce point : on circonscrira toujours les "zones sensibles" mais on appliquera la même politique à toutes, ce qui simplifie encore le schéma.

 

Un autre problème découle du premier, c’est une tendance à séparer ces quartiers du reste de la société, à les appréhender "à part". La plupart des ZUS (Zones urbaines sensibles), des "zones franches", sont devenues, dans les discours politiques et médiatiques, des zones de non-droit, des quartiers incompréhensibles où vie une population que l’on connait mal, dangereuse, inquiétante.

 

Une sorte de société "à côté", celle des "exclus", hors de la société –on parle parfois, pour dramatiser la chose, d’hors la "République" devant l’impuissance des forces de l’ordre et des institutions comme l’Ecole – ce qui s’accompagne inévitablement de plus de discrimination dans le sens commun et dans l’action publique, et, malheureusement, d’une "ethnicisation" de la question sociale, comme l’a bien montré la sociologue Sylvie Tissot.

 

Tout ceci pour dire qu’avant de parler de volonté politique, il faudrait peut-être que les tenants de cette politique réfléchissent une fois pour toute aux objectifs et aux catégories de pensée, de discours, et d’actions qu’ils utilisent, et peut-être également aux échelles spatiales d’appréhension du social, et donc, d’intervention sur le social.

 

A lire aussi sur Nonfiction.fr, le dossier consacré à la politique de la ville :

 

-    Un décryptage du New Deal urbain du PS, par Lilia Blaise.


-    Une interview de Nathalie Perrin-Gilbert, secrétaire nationale du Parti socialiste au Logement, par Lilia Blaise et Pierre Testard. 


-    Une analyse des rapports entre politique de la ville et politique d'intégration, par Quentin Molinier.


-    Un bilan du Plan Espoir Banlieues, par Charlotte Arce.

 

-    Une interview de Luc Bronner, journaliste au Monde, par Charlotte Arce. 

 

-    Un point de vue de David Alcaud pour en finir avec le mythe de la politique de la ville.


-    Une interview de Jacques Donzelot, directeur de la collection "La ville en débat" (aux PUF), par Xavier Desjardins.


-    Un entretien avec Didier Lapeyronnie, sociologue, par Xavier Desjardins.

 

Des critiques des livres de :



-    Christophe Guilluy, Fractures françaises, par Violette Ozoux.


-    Hugues Lagrange, Le déni des cultures, par Sophie Burdet.


-    Julien Damon, Villes à vivre, par Xavier Desjardins


-    Joy Sorman et Eric Lapierre, L’inhabitable, par Tony Côme.


-    Jean-Luc Nancy, La ville au loin, par Quentin Molinier.


-    Denis Delbaere, La fabrique de l’espace public. Ville, paysage, démocratie, par Antonin Margier.


-    Rem Koolhaas, Junkspace, par Antonin Margier.


-    Hacène Belmessous, Opération banlieues. Comment l’Etat prépare la guerre urbaine dans les banlieues, par Antonin Margier.


-    Michel Agier, Esquisses d’une anthropologie de la ville. Lieux, situations, mouvements, par Antonin Margier.

 

A lire aussi sur nonfiction.fr :

 

Le vieillissement de la population est-il un obstacle à l'alternance politique en 2012 ?, par Matthieu Jeanne.

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