On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Le déni des cultures, le livre de Hugues Lagrange, sociologue-chercheur au CNRS, professeur à Sciences-Po, a été largement commenté à sa sortie en septembre 2010 et a même suscité la polémique. En effet les commentaires s’étaient focalisés sur son hypothèse centrale ant sur l’origine culturelle comme facteur déterminant pour expliquer qui étaient les auteurs de délits notamment lors des émeutes de novembre 2005, et lui reprochaient un propos discriminant et accusateur.
La prise en compte d’un facteur culturel pour comprendre l’échec scolaire et les inconduites, lever ce "déni des cultures" des autres et par là les reconnaître, semble à entendre plutôt comme acte de bon sens dans le monde ouvert et globalisé qui est le nôtre et comme élément primordial pour l’efficacité des politiques publiques.
L’hypothèse de l’origine culturelle
Rigoureuse et très riche, l’étude de Lagrange, commencée il y a plus de dix ans dans les quartiers à forte population issue de l’immigration où il travaille et enquête, s’appuie sur de nombreux graphiques, cartes, statistiques présentant entre autres :
- la distribution des pourcentages de réussite au brevet des trois groupes d’origine culturelle selon leur moyenne en sixième ;
- le pourcentage de délits suivant le milieu social et l’origine culturelle de la famille ; - le pourcentage de réussite au brevet suivant le milieu social et l’origine de la famille ;
- le taux de réussite au brevet suivant le milieu social et l’origine culturelle de la famille ; - le pourcentage d’auteurs de délits selon l’origine culturelle et la configuration familial en 2005 ;
- la ségrégation scolaire dans les IRIS du quartier de la Goutte-d’Or et dans les collèges à Paris en 2005 ;
- la proportion de familles d’origine africaine par IRIS à Mantes-la-Jolie ;
- la répartition des cadres dans les IRIS de la communauté d’agglomération de Mantes-en-Yvelines ;
- les taux de chômage par tranche d’âges et nationalités en ZUS et hors ZUS ;
- le pourcentage d’auteurs de délits parmi les adolescents de 16 ans des familles d’origine sahélienne selon la taille de la fratrie et le rang dans la fratrie ;
- la prise en charge de familles autochtones / d’origine africaine par l’Aide sociale à l’enfance ;
- le pourcentage d’adolescents de l’autre sexe dans le réseau de copains selon le sexe d’ego et l’origine culturelle ; etc.
Le recoupement et la confrontation de ces données précises permettent à l’auteur d’une part de poser la question de la signification de la "surreprésentation des adolescents issus des migrations africaines dans la délinquance sanctionnée" et d’autre part de comprendre les origines des inégalités dans la réussite scolaire et dans les inconduites entre les enfants des mêmes quartiers.
L’intérêt de la démarche de Lagrange est d’ouvrir les perspectives de recherches et de prendre en compte plusieurs matériaux de réflexion sociologiques, géographiques, philosophiques, politiques que reflètent les douze chapitres apparemment dissociés, mais qui témoignent autant de la difficulté du sujet que de l’originalité de l’effort pour saisir les événements signifiants à son égard.
Échec scolaire, ségrégation urbaine et délinquance
À la lecture du Déni des cultures, il apparaît que les catégories usuelles ne suffisent plus à rendre compte de situations, telles que celles des émeutes de 2005, qui cristallisent une intégration introuvable. Pourquoi l’intégration économique, culturelle et sociale ne se fait pas ? Pourquoi les enfants des quartiers sont-ils en échec scolaire ? Pourquoi les inconduites résonnent-elles comme confrontation et hostilité des jeunes issus de l’immigration envers les autochtones ?
Ces questions doivent être lues sous un nouveau regard, celui du monde globalisé, où les mouvements migratoires ne sont plus les mêmes et n’ont plus la même signification que ceux de la période de l’après-guerre jusqu’aux années 1980. C’est donc à "l’extension et la portée nouvelle" de l’échec scolaire précoce dans les cités à partir des années 1980 que s’intéresse le sociologue Hugues Lagrange.
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