Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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À l’heure de l’urbanisation généralisée, des fragmentations urbaines et de l’émergence des "non-lieux" et autres "hors-lieux", les problématiques liées à la "fin de la ville" continuent à occuper de nombreux chercheurs, sclérosant parfois le débat et l’évolution des études urbaines. Ayant travaillé sur les identités ethniques et les mouvements culturels dans les marges de grandes villes telles que Lomé, Douala, Salvador et Cali ainsi que dans les camps de réfugiés, l’anthropologue Michel Agier, préfère pour sa part s’interroger sur ce qui "fait ville" aujourd’hui. Il invite à "porter les regards non plus seulement sur ce qui se perd dans les espaces de la "non-ville"" mais plutôt sur ce qui y naît. L’impermanence des caractéristiques et des structures traditionnelles permettant de définir la ville incite notamment l’auteur à évacuer tout a priori épistémologique sur ce que doit être l’espace de la ville. Les esquisses qu’il trace dans cet ouvrage visent alors à ouvrir l’anthropologie de la ville vers de nouveaux terrains, car selon lui, la ville apparait aujourd’hui dans des endroits souvent délaissés tels que les camps de réfugiés ou les favelas, au sein desquels la puissance publique parvient difficilement. Cet ouvrage a donc vocation à tendre vers un renouvellement du concept de ville, en oubliant les modèles théoriques de la ville occidentale car "la domination du modèle s’est confondue avec la substance du concept". Composé de différents textes de l’auteur, publiés entre 1997 et 2008 dans des ouvrages précédents ou des revues, ce livre se divise en trois parties majeures, la première s’attachant aux savoirs, la deuxième aux espaces et la dernière aux situations.
Définir la posture méthodologique de l’anthropologue de la ville
L’entretien et les deux articles composant la première partie visent à repenser la posture méthodologique de l’anthropologue de la ville. Le concept "ville" étant difficilement définissable et objet de perpétuelles remises en questions, l’anthropologie prônée par l’auteur est une science qui s’intéresse davantage aux citadins qu’au cadre lui-même. Il s’agit donc de comprendre ce qui "fait" ville plus que ce qui "est" ville. Partir du vide au plein, du dénuement à la densité et donc interroger les espaces périphériques, les marges urbaines, tous ces espaces précaires qui naissent sans projets initiaux de ville, telle doit être l’ambition d’une anthropologie de la ville. Le "dénuement de ces établissements humains, et les processus relationnels, culturels et politiques dont ils sont le théâtre ont progressivement formé le constat qui guide cette anthropologie de la ville en général ébauchée ici, celui de multiples manières de "faire ville"". Riche d’expériences passionnantes en Amérique Latine et en Afrique, l’auteur s’intéresse donc aux commencements de villes, à leur genèse, qu’il a pu observer dans des favelas, des camps ou des bidonvilles, dans tous ces espaces qui sont souvent dissociés de la "ville" dans l’imaginaire des citadins.
Cette dimension épistémologique prônée par l’auteur doit s’appuyer sur une méthodologie efficiente qui puisse en saisir les enjeux principaux, l’objectif étant d’offrir une réflexion centrée sur l’individu mais qui tienne compte des constructions sociales et culturelles collectives qui l’encadrent. Car, la ville n’étant pas perceptible dans sa globalité, il convient alors de décrire la ville à partir des situations ethnographiques. Ces connaissances de la ville, en permanente évolution, produites par l’anthropologue constituent ce que l’auteur nomme la "ville bis". La ville n’est alors plus "considérée comme une "chose" que je peux voir, ni comme un "objet" que je peux saisir comme totalité. Elle devient un tout décomposé, un hologramme perceptible, appréhensible et vécu en situation". Penser la ville selon une perspective anthropologique qui soit centrée sur l’individu et les situations d’interactions permet également de dé-spatialiser l’analyse. Mais l’auteur prône davantage une perspective situationnelle qu’un interactionnisme isolé. Les "ritualisations mineures" de Goffman ne doivent donc pas être confondues avec les "situations rituelles" qui tiennent compte des contextes urbains et sociaux dans lesquels se situent les acteurs. L’auteur décrit alors avec minutie les différentes situations (ordinaires, extraordinaires, de passages et rituelles) au sein desquelles peuvent se lire les rapports des citadins entre eux et à leur ville. Ce serait selon l’auteur, cet assemblage de micro-séquences ethnographiques qui permettrait de produire un savoir sur la ville dans son ensemble, de relier une pensée anthropologique à une pensée sur la ville.
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