On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Architecte star et provocateur, Rem Koolhaas a le don de diviser les critiques entre fervents admirateurs et détracteurs acharnés. Pour autant, quelque soit la position que l’on entretienne à son égard, force est de reconnaître que ses écrits ont le mérite de questionner radicalement l’espace urbain et d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion. Réunissant trois courts essais, Bigness (1995), La ville générique (1995) et Junkspace (2001), cet ouvrage illustre globalement la pensée de l’architecte sur l’urbain contemporain et nous invite à théoriser ce nouvel espace mondialisé.
La Ville Générique
Considérant la ville comme morte, Koolhaas estime néanmoins que ses restes constituent le terreau sur lequel se développe une post-ville ; la Ville Générique. Sous l’influence de la globalisation et de la métropolisation, nous assisterions à la convergence mondiale des villes vers une forme urbaine unique, libérée de l’emprise du centre, de son histoire et du 'carcan de l’identité'. Pour autant, si l’histoire de la ville s’efface au profit d’un générique mondialisé, elle continue de subsister à travers une patrimonialisation survalorisée et un excès de pastiche au point que l’histoire constitue malgré tout la 'principale industrie' de la ville générique. Il en est de même pour la dimension locale. Bien que la Ville Générique soit une ville déterritorialisée, le local apparaît dans son iconographie, souvent dans la surenchère ; 'si elle est au bord de l’eau, des symboles fondés sur l’eau seront répandus sur l’ensemble de son territoire. Si c’est un port, on verra apparaître des bateaux et des grues jusque loin dans les terres (…). S’il y a une montagne, chaque brochure, menu, ticket, panneau mettra l’accent sur le sommet'. De peur de voir son histoire et sa dimension locale disparaitre, la Ville Générique en reproduit constamment les symboles dans la vie quotidienne, 'comme si une tautologie ininterrompue allait convaincre à elle seule'.
La Ville Générique a éliminé le caractère des lieux ainsi que la substance de l’urbanité traditionnelle en réduisant l’ espace public et la rue à de simples illusions de ville, elle devient ainsi un 'lieu de sensations faibles et distendues, d’émotions rares et espacées'. La ville générique est donc 'ce qui reste une fois que de vastes pans de la vie urbaine se sont transférés dans le cyberespace' et dans les espaces de mobilité. Déterritorialisation, ubiquité, patrimonialisation, consumérisme, postmodernisme seraient les attributs de cette post-ville, générant ses éléments clés et partout similaires ; fronts d’eau, quartiers muséifiés, aéroports, hôtels, etc. Ces derniers seraient par ailleurs devenus les bâtiments les plus 'communs de la ville générique, représentant ce qu’il y a de plus proche de l’existence urbaine, façon XXIème siècle'.
De l’urbain sans planification ?
Face à ces mutations extrêmement rapides, la planification traditionnelle perdrait de son sens. La ville Générique a été 'planifiée, non pas au sens ordinaire où quelque organisation bureaucratique contrôlerait son développement, mais comme si (…) des spores, des tropes, des graines étaient tombées au hasard sur le sol, comme dans la nature, avaient pris racine – en exploitant la fertilité du terrain - et formaient à présent un ensemble : un échantillon génétique arbitraire, qui produit parfois des résultats saisissants'. Les résidus géométriques de la planification antérieure deviendraient alors des obstacles à l’accomplissement du nouvel espace urbain en gestation. Ainsi, selon Rem Koolhaas, la Ville Générique s’adapterait, se produirait et se reproduirait par elle même, sans souci de cohésion urbaine. C’est notamment dans ce désordre que se déploie la Bigness, cette architecture de la grandeur. Par leur taille, 'les bâtiments de ce genre entrent dans un domaine amoral, par-delà bien et mal'. En réduisant la transparence et le lien au territoire, la Bigness s’abstrait totalement du contexte. Elle n’est plus capable d’établir des relations avec la ville classique, 'au mieux, elle coexiste - mais, par la quantité et la complexité des services qu’elle propose, elle est elle-même urbaine' et devient 'sa propre raison d’être'.
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