Internet a-t-il bousculé le rapport que les Français entretiennent avec la culture ? C’est ce qu’a cherché à analyser le ministère de la Culture et de la Communication en réalisant, entre 2007 et 2008, une vaste enquête de terrain pour mieux appréhender les comportements des Français dans les domaines de la culture et des médias. Dirigée par le sociologue Olivier Donnat et intitulée Enquête sur les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique , elle souligne le tournant fondamental opéré par l’essor de la culture numérique et d’Internet.

 

En moins de dix ans, notre accès et notre rapport à la culture ont été profondément bouleversés par le développement du numérique et des nouvelles technologies. Il existe désormais une corrélation très forte entre notre façon de participer à la vie culturelle – en écoutant de la musique, en lisant la presse ou des livres, en fréquentant les lieux de spectacle ou du patrimoine – et notre propension à enrichir ce que l’on nomme communément notre "parc audiovisuel domestique" : ordinateurs portables et accès à Internet à haut débit, home cinema, tablettes numériques, smartphones et lecteurs MP3 ont considérablement élargi nos moyens d’appréhender et d’accéder à la culture.

Réalisée par le département des études, de la prospective et des statistique (DEPS) au ministère de la Culture et de la Communication, l’enquête qu’a menée le chargé de recherche Olivier Donnat, cherche à étudier de la manière la plus exhaustive possible les pratiques culturelles des Français à l’heure du Web 2.0. et du tout digital.

Faisant suite à la dernière enquête nationale de 1997 , 5004 personnes âgées de plus de quinze ans et vivant en France métropolitaine ont ainsi été interrogées de novembre 2007 à février 2008 en face-à-face pendant près de cinquante minutes. Le questionnaire d’une centaine de questions qui leur était soumis abordait l’ensemble des formes de participation à la vie culturelle, aussi bien la consommation culturelle à travers les médias dits traditionnels (télévision, radio, presse écrite) que les nouvelles technologies liées à la révolution Internet((L’ensemble des résultats de l’enquête sont disponibles sur le site pratiquesculturelles.culture.gouv.fr. Une note de synthèse des résultats de l’enquête a également été réalisée. Les résultats de l’enquête révèlent  "l’ampleur des effets d’une décennie de mutations induites par l’essor de la culture numérique et de l’Internet" ((Quatrième de couverture de Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, La Documentation française, 2009)).

 

L’avènement de la "culture de l’écran"

 

Si c’est bien depuis la fin des années 1990 que l’on assiste à des progrès technologiques permanents qui permettent de consommer, d’échanger ou encore de stocker toujours plus de contenus audiovisuels, c’est avec l’apparition d’Internet et la généralisation des connexions à haut débit dans les foyers et sur les lieux de travail que notre rapport à la culture et à l’art s’est vu fondamentalement bouleversé. Avec les progrès considérables en matière d’équipement numérique, Internet a permis ce qu’Olivier Donnat nomme une "dématérialisation des contenus" : musique, films, livres sont désormais consommés directement sur nos écrans d’ordinateurs ou de smartphones grâce à notre connexion Internet.  

Cet essor de la "culture de l’écran" s’accompagne d’une profonde évolution de notre manière d’appréhender la culture. Derrière notre écran d’ordinateur, de notre tablette numérique ou de notre téléphone portable, il est à présent difficile de définir clairement la frontière entre culture et distraction, "entre le monde de l’art et ceux du divertissement et de la communication".

 

De même, l’enquête réalisée par Olivier Donnat révèle que le développement du numérique et la généralisation de la connexion à haut débit "ont profondément transformé le paysage des pratiques amateurs". Rejoignant l’analyse faite par Patrice Flichy , l’enquête sur les pratiques culturelles des Français laisse entrevoir l’accroissement des pratiques amateurs sur Internet, notamment dans les domaines de la vidéo et de la photographie, mais aussi ceux de l’écriture, de la musique et des arts graphiques.

 

La désertion des ondes

Véritable "média à tout faire", utilisé par plus de la moitié des Français dans le cadre de leur temps libre, Internet est avant tout un média populaire chez les jeunes générations. Ainsi, près de 60% des jeunes âgés de 15 à 34 ans l’utilisent quotidiennement ou presque. Ce pourcentage tend cependant à décroître au delà de 35 ans : "les jeunes générations et les milieux favorisés sont les principaux utilisateurs de l’Internet et des nouveaux écrans, à la différence de la télévision, dont la consommation a toujours été plutôt le fait des personnes âgées et peu diplomées".

Depuis la dernière enquête de 1997, on constate ainsi que le temps d’écoute de la télévision chez les moins de 24 ans a tendance à décliner au profit du temps qu’ils passent devant les nouveaux écrans. A contrario, la durée d’écoute de la télévision augmente avec l’âge, et celle passée devant les nouveaux écrans diminue ; il en est de même lorsque l’on ne dispose que d’un faible niveau de revenu : les personnes âgées de 55 ans et plus, ainsi que les ouvriers, passent en moyenne 25 heures hebdomadaires devant le petit écran.

La radio aussi est victime d’un déficit d’écoute. Avec la multiplication des moyens d’écoute de la musique ou de diffusion de l’information en ligne (MP3, podcasts, sites de musique en streaming comme Deezer ou Spotify), la radio doit essuyer une légère diminution de la proportion de ses auditeurs quotidiens. Surtout, ceux-ci ont considérablement diminué leur temps d’écoute, notamment chez les moins de 24 ans. Seuls les 55 ans et plus sont, comme pour la télévision, restés fidèles à la radio, qu’ils écoutent chaque jour pour 65% d’entre eux en moyenne, tout en augmentant leur durée d’écoute hebdomadaire.

 

De la culture américaine 

L’enquête menée par Olivier Donnat révèle également que les progrès numériques, et en particulier la possibilité de dématérialiser son rapport à la musique, a permis à celle-ci, certes, de devenir plus accessible, mais aussi de rythmer notre quotidien : grâce aux lecteurs MP3, aux téléphones multifonctions ou à l’ordinateur portable, il est désormais habituel de vivre en musique chez soi, au travail ou dans les transports en commun .

Surtout, l’association des progrès technologiques et des effets de la mondialisation a permis un profond renouvellement des préférences musicales, voire des références culturelles en général : "plus on est jeune, plus la préférence pour la musique anglo-saxonne est marquée" : rock, pop et R&B sont désormais préférés à la chanson française pour 44% des 15-19 ans.

Il en va de même pour les choix en matière de films : les moins de 35 ans sont bien davantage sensibles au cinéma hollywoodien que le sont les plus de 45 ans. Tout comme ils préfèrent la variété française pour une large majorité d’entre eux , leurs goûts cinématographiques se tournent plus généralement vers les productions françaises .

 

Des équipements culturels toujours aussi fréquentés

Si Internet a révolutionné le rapport à la culture des jeunes générations, celles-ci n’ont pas pour autant cessé de participer de manière active à la vie culturelle : "La profonde originalité de l’Internet tient dans ce paradoxe : bien qu’utilisé très largement à domicile (…), ce nouveau média apparaît plutôt lié à la culture de sortie dont sont porteurs les fractions jeunes et diplômées de la population, celles dont le mode de loisir est le plus tourné vers l’extérieur du domicile et dont la participation à la vie culturelle est la plus forte (…). Ainsi, la probabilité d’avoir été au cours des douze derniers mois dans une salle de cinéma, un théâtre ou un musée ou d’avoir lu un nombre important de livres croît-elle régulièrement avec la fréquence des connexions".  

L’enquête sur les pratiques culturelles des Français fait en effet état d’une remarquable stabilité d’ensemble des comportements en matière de sorties et de visites culturelles. En 1997, 24% des Français interrogés n’avaient fréquenté aucun équipement culturel au cours de l’année ; en 2008, ils sont 23%.  

Certains équipements culturels sont cependant plus appréciés que d’autres. C’est le cas notamment du cinéma : en 2008, 57% des Français se sont déplacés dans les salles obscures, contre 49% onze ans plus tôt. D’autres, en revanche, sont de moins en moins fréquentés, comme les bibliothèques et médiathèques : seuls 28% des Français s’y sont rendus au moins une fois dans les douze derniers mois .

Les résultats de l’enquête indiquent aussi un relatif vieillissement des publics fréquentant les équipements culturels. La raison ? Le poids de plus en plus conséquent des seniors dans la population française, mais aussi parfois la désaffection des jeunes pour la vie culturelle hors de leur domicile.

La lecture : grande perdante de l’enquête

Les résultats les plus inquiétants de l’enquête concernent la pratique de la lecture qui, depuis les années 1980, décline irrémédiablement, qu’il s’agisse de la lecture de la presse payante ou de celle de livres en dehors de tout cadre scolaire ou professionnel. Comme en 1997, on constate un net recul du nombre de lecteurs .

De même, le nombre de livres lus par an a considérablement diminué : "il y a aujourd’hui plus de Français à n’avoir lu aucun livre dans le cadre de leurs temps libre au cours des douze derniers mois qu’il n’y en avait en 1997, et ceux qui n’ont pas délaissé le monde du livre ont réduit leur rythme de lecture d’environ cinq livres par an".

Les résultats permettent de constater un vieillissement progressif du lectorat, ainsi qu’un net creusement de l’écart entre les différents milieux sociaux .

Enfin, il faut également s’intéresser à la question du genre : les femmes restent incontestablement de plus grosses lectrices que les hommes. Ils sont 36% à admettre n’avoir lu aucun ouvrage en 2008 contre 25% de femmes.

 

L’accès à la culture : un effet générationnel et social ?  

Il est donc nécessaire de voir dans les préférences culturelles des Français de véritables "effets générationnels". Les personnes désormais âgées de plus de 65 ans (donc nées pendant ou avant la Seconde Guerre mondiale) sont restées totalement à l’écart du tournant numérique qui s’est opéré en moins de dix ans. A l’inverse, la génération issue du baby boom garde un intérêt très sensible pour la culture, conservant à la fois ses usages traditionnels tout en s’ouvrant aux progrès technologiques. Il en est de même pour la génération aujourd’hui âgée entre 30 et 40 ans qui a elle aussi bénéficié de la diversification de l’offre culturelle et est parvenue à "saisir assez largement les potentialités offertes par la culture numérique".

Enfin, la génération des moins de trente ans, que l’on pourrait presque qualifier de digital native  ne peut aujourd’hui appréhender la culture sans lier celle-ci à l’avènement du numérique.

A l’image des travaux de Pierre Bourdieu , l’enquête de 2008 révèle également le lien évident entre capital culturel et capital économique : "les résultats croisés selon les critères rendant compte de la position sociale des individus (niveau de diplôme ou de revenu, catégorie socioprofessionnelle…) peuvent conduire à penser que finalement peu de choses ont changé depuis les premiers travaux de Bourdieu" . En effet, qu’il s’agisse d’une consommation culturelle à domicile ou de la fréquentation des équipements culturels, les cadres et les professions intellectuelles supérieures ont un capital culturel supérieur. Viennent ensuite les professions intermédiaires, puis les employés et artisans et commerçants, et enfin les agriculteurs et les ouvriers qui, pour la plupart, n’accordent que peu d’intérêt à la culture.

Peut-on alors parler de "révolution numérique" si celle-ci ne concerne avant tout que les fractions les plus aisées ou les plus jeunes de la population française ? Pour Olivier Donnat, il est nécessaire de relativiser son impact : "si celle-ci a radicalement modifié les conditions d’accès à une grande partie des contenus culturels et déstabilisé les équilibres économiques dans les secteurs des industries culturelles et des médias, elle n’a pas bouleversé la structure générale des pratiques culturelles ni, surtout, infléchi les tendances d’évolution de la fin du siècle dernier". Il faudra, pour mesurer pleinement son impact sur les pratiques de la culture, attendre la prochaine enquête nationale, en 2019#nf#

 

 

* Pour aller plus loin : 

- La synthèse des résultats de l'enquête de 2008, "Les pratiques culturelles des Français à l'ère numérique". 

 

- Les résultats complets de l'enquête sur le site du ministère de la Culture et de la Communication. 

 

 

 

A lire aussi dans notre dossier sur la politique culturelle : 

 

 

- Une brève histoire de la notion de culture pour chacun, par Pierre Testard.

 

- Le point de vue de la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile-de-France sur la politique culturelle de Frédéric Mitterrand. 

 

- Une interview d'Antoine de Baecque, historien, sur la démocratisation de la culture, par Pierre Testard. 

 

- Un bilan du Conseil de la Création Artistique, par Pierre Testard. 

 

- Un compte rendu des affaires de la Maison de l'Histoire de France et de l'Hôtel de la Marine, par Charlotte Arce. 

 

- Une critique des actes de colloque Cinquante ans après. Culture, politique et politiques culturelles, par Christian Ruby. 

 

- Une interview de Françoise Benhamou, sociologue de la culture, sur la politique culturelle à l'heure de la mondialisation, par Lilia Blaise. 

 

- Une recension du livre de Jean Clair, L'hiver de la culture, par Muriel Berthou Crestey. 

 

- Une analyse des raisons de l'accablement nostalgique devant la culture contemporaine, par Christian Ruby. 

 

- Une réflexion sur une politique culturelle de l'émancipation, par Chistian Ruby. 

 

- Une proposition philosophique d'émancipation par la "culture de soi", par Christian Ruby.