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La culture pour chacun ou l'histoire d’un cafouillage
[mercredi 04 mai 2011 - 12:00]

"Cinquante ans durant, l’exigence constante de la démocratisation culturelle a bâti un socle à partir duquel il est possible aujourd’hui d’inventer de nouveaux horizons. Ce nouvel horizon, mon idéal, mon rêve pour la culture de demain, c’est ce que j’appelle, je vous l’ai dit : "la culture pour chacun"." C’est en ces termes que Frédéric Mitterrand présentait son projet de ministre de la Culture et de la Communication lors des vœux au monde de la culture le 19 janvier 2010. Ce discours posait les premiers jalons de l’idée de culture pour chacun, largement critiquée, désavouée et remaniée depuis. L’essentiel du rapport interne au cabinet du ministre révélée par Télérama en novembre 2010 y figurait déjà : les inégalités en matière d’accès à la culture seraient imputables aux élites, qui en tentant d’imposer leurs normes au peuple, l’éloigneraient de "la culture légitime". Plutôt que de continuer à renforcer l’intimidation sociale, il faudrait reconnaître la culture de chacun comme légitime au sein du patrimoine et de la création françaises. 

 

A ce moment-là, le discours de Frédéric Mitterrand pouvait encore se comprendre comme un aveu du retard qu’ont pris les institutions officielles pour reconnaître que la culture n’est pas faite que de beaux-arts, de littérature classique et d’humanités. Le ministre découvrait aussi le Slam  , les cultures urbaines et les cultures numériques.

 
 

Malraux forever

 

La culture pour chacun fit un retour fracassant en novembre dernier lorsqu’un rapport préparé par deux conseillers du ministre, Francis Lacloche et Guillaume Pfister, fit le tour de toutes les rédactions. Cette note de treize pages esquissait dans un style très administratif les orientations générales que le ministère devait suivre et les actions qu’il devait initier. S’appuyant sur une enquête sur les pratiques culturelles des Français, elle déplorait les résultats décevants des politiques de démocratisation culturelle. Le temps était donc venu de tenter ce qu’André Malraux projetait en 1966, lors d’un discours à l’Assemblée nationale le 27 octobre : "il s’agit que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l’obtenir. Je le dis clairement : nous tentons la culture pour chacun." Ce discours d’André Malraux visait alors à défendre son projet de Maisons de la Culture et à obtenir des députés des crédits suffisants pour en installer dans tout le pays. Réintégrée dans ce discours, la citation du rapport Lacloche se lit ainsi : 

 

"Vous aurez, nous dit-on, quatre, cinq ou six maisons de la culture avec le Ve Plan. Mais il ne s'agit pas du tout d'avoir quatre, cinq ou six maisons de la culture. Il ne s'agit pas d'avoir une jolie maison à Amiens où nous mettons des Fragonard. Il s'agit de faire ce que la IIIe République avait réalisé, dans sa volonté républicaine pour l'enseignement ; il s'agit de faire en sorte que chaque enfant de France puisse avoir droit aux tableaux, au théâtre, au cinéma, etc., tout comme il a droit à l'alphabet.

 

Tout cela doit être conçu fortement ! Il y a deux façons de concevoir la culture : l'une, en gros, que j'appellerai "soviétique", l'autre "démocratique", mais je ne tiens pas du tout à ces mots. Ce qui est clair, c'est qu'il y a la culture pour tous et qu'il y a la culture pour chacun.

 

Dans l'un des cas, il s'agit, en aidant tout le monde, de faire que tout le monde aille dans le même sens ; dans l'autre cas, il s'agit que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l'obtenir.

 

Je le dis clairement : nous tentons la culture pour chacun.

 

Cette tentative signifie que nous devrions, dans les dix ans, avoir en France une maison de la culture par département. Avec une maison par département nous ouvrons la France." 

 
 

La culture pour chacun, parce qu’on arrive plus à la payer pour tous

 

Au-delà de la question de savoir s’il est paradoxal que la doctrine Mitterrand emprunte à celle de Malraux, il serait précipité de négliger l’articulation de ce principe de  "culture pour chacun" avec les limites budgétaires auxquels l’action culturelle fait face. Le rapport Lacloche conçoit clairement la culture comme "un investissement", d’autant plus dans un contexte de crise économique. Il suggérait donc au ministre de se fixer deux objectifs a priori très vagues : 

 

- Substituer à l’intimidation sociale la construction d’un lien social.

 

- Affirmer la diversité des modes d’expression en reconnaissant pleinement la culture populaire.

 

Pour ce faire, il importe de faire de la "culture pour chacun" un label, presque un slogan politique, ainsi qu’une idée force de l’action du ministère. Le rapport appelait donc à prendre en compte la "CPC" dans les politiques incitatives existantes et dans les programmes pédagogiques des écoles d’art, et à créer un fonds de dotation et d’investissement solidaire. Les forums régionaux en 2010 et le Forum national du 4 février dernier   devaient permettre des échanges entre acteurs de cette nouvelle politique culturelle. Enfin, il fallait trouver un appui théorique et intellectuel susceptible de donner à cette notion phare une véritable substance, par la création d’une chaire de recherche en sociologie de la démocratisation culturelle, et d’un groupe de réflexion autour de la "CPC" avec des intellectuels, artistes, médiateurs, experts et personnalités de premier plan à "fort potentiel médiatique." Rien que ça !

 

Si Frédéric Mitterrand s’est finalement résolu à reprendre à son compte la culture pour chacun pour justifier le semblant de nouveauté de sa politique culturelle, la notion a été tellement contestée par le monde de la culture que le ministère manie désormais le sujet avec la plus grande précaution et tergiverse quant à l’application de mesures concrètes. Il faut rappeler que ce rapport fut critiqué pour trois raisons majeures : 

 

- Il part du constat de l’échec de la démocratisation culturelle, ce qui revient en creux à critiquer l’action du ministère de la Culture depuis des décennies, et à donner des arguments à ceux qui voudraient le voir disparaître. 

 

- L’art n’y est jamais cité. Ainsi, lorsque le rapport met en cause la culture elle-même dans l’échec de la démocratisation culturelle, on n’y a vu une attaque à peine voilée contre les artistes eux-mêmes, perçus comme dépositaires d’une culture élitiste et non pas comme créateurs et transmetteurs. 

 

- Il préconise de nombreux programmes de valorisation des actions culturelles   sans en préciser la portée et les budgets.

 

Par conséquent, la "CPC" n’apparaissait plus que comme une déclinaison de la Révision Général des Politiques Publiques (RGPP) à l’échelle de la culture  . Concrètement, le ministère de la Culture y perdrait sa vocation de protection et de valorisation de l’art et des artistes. Comme si le constat que le marché culturel est artificiellement préservé à coups de subventions devait nécessairement aboutir à l’abandon d’une politique publique de la culture. Ce que Jean-Michel Frodon résumait en ces termes sur Slate : "Depuis Malraux 1959, la politique culturelle plus qu’aucune autre repose sur le volontarisme. Parce qu’une politique culturelle est par nature à contre-courant des forces dominantes, elle requiert une énergie et une inventivité singulières, et surtout une capacité de prendre en compte les évolutions, non pour s’y soumettre mais au contraire pour continuer d’y faire vivre ce qui relève par nature de l’exception, de la rupture avec les temporalités et les pratiques formatées."

 
 
 

 
 

A lire aussi : 

 
 

- Daniel Conrod, "Une politique culturelle ambitieuse est-elle encore possible ?", Télérama, 17 mars 2011. 

 

- Jérôme Clément, "Placer la culture au coeur du projet politique", Télérama, 17 mars 2011. 

 
 
 
Et à lire aussi dans notre dossier sur la politique culturelle:
 

- Le point de vue de la Coordination des Intermittents et Précaires d'Ile-de-France sur la politique culturelle de Frédéric Mitterrand. 

 

- Une interview d'Antoine de Baecque, historien, sur la démocratisation de la culture, par Pierre Testard. 

 

- Un bilan du Conseil de la Création Artistique, par Pierre Testard. 

 

- Une synthèse du rapport sur les pratiques culturelles des Français, par Charlotte Arce. 

 

- Une compte rendu des affaires de la Maison de l'Histoire de France et de l'Hôtel de la Marine, par Charlotte Arce. 

 

- Une critique des actes de colloque Cinquante ans après. Culture, politique et politiques culturelles, par Christian Ruby. 

 

- Une interview de Françoise Benhamou, sociologue de la culture, sur la politique culturelle à l'heure de la mondialisation, par Lilia Blaise. 

 

- Une recension du livre de Jean Clair, L'hiver de la culture, par Muriel Berthou Crestey. 

 

- Une analyse des raisons de l'accablement nostalgique devant la culture contemporaine, par Christian Ruby. 

 

- Une réflexion sur une politique culturelle de l'émancipation, par Chistian Ruby. 

 

- Une proposition philosophique d'émancipation par la "culture de soi", par Christian Ruby

 

- Un tour d'horizon des dossiers sensibles du ministre de la Culture, par Quentin Molinier.

 

Pierre TESTARD
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