Dans les débats contemporains concernant la culture, il est bon, tout d’abord, de relever une première confusion. Elle porte sur l’identification dommageable entre la culture telle qu’elle est conçue et définie par le ministère de la Culture et la culture telle qu’on peut la penser sans se soumettre à une doctrine d’Etat.

Mais il convient ensuite de bien examiner les propos et de percevoir en eux les différentes nostalgies ou les profondes exaltations qui brident non moins les débats. Et pour comprendre d’abord les nostalgies – les exaltations sont en général plus technologiques (arts numériques, spectacles vivants et technologies...) – il faut se souvenir de la manière dont la notion de culture s’est constituée dans le champ culturel européen de référence. En voici les grandes lignes.

En l’occurrence, quelle qu’en soit l’étymologie, le substantif "culture" n’est établi, en Europe, qu’au XVIIIe siècle. Sous le nom de "culture", nous sommes renvoyés à une problématisation spécifique, dont l’histoire est courte et dont les enjeux sont modernes. "Culture" est d’emblée un concept doublement polémique : polémique "contre" l’Eglise, le pouvoir royal, et polémique "entre" différentes définitions. Ce concept porte non seulement à réfléchir à la formation du mot mais simultanément aux "choses" qu’il recouvre (projets, sociabilités, institutions), et aux problèmes qu’elles sont censées résoudre. En un mot, on ne saurait interroger le terme "culture" sans se confronter à la manière dont ont été rassemblés les Lettres, les savoirs et les arts sous ce terme afin de rendre l’homme et le monde intelligibles et transformables. Le terme prend alors sens, dans un processus qui prend conscience de lui-même en élaborant son nom.

Autrement dit, dès qu’on se demande qui a eu besoin du mot, quand et pour poser/résoudre quel problème, on s’aperçoit que la notion de culture est la solution du mouvement social et politique autour duquel quelques-uns ont constitué, au sein de la philosophie des Lumières, une expérience particulière de soi et de l’éducation, synthétisant l’héritage de la Renaissance et du XVIIe siècle, et dont la généralisation a été telle que nous en sommes encore, pour partie, tributaires (ou que nous touchons aux limites de ce modèle). Au passage, il convient de souligner aussi que l’absence du terme "culture" dans une société ne signifie pas que cette société n’ait pas de culture. Cela indique tout au plus qu’elle ne se pose pas la question de l’identifier.

Cette expérience moderne de soi a consisté à inventer un paradigme de la culture conçue comme élévation, lequel fait de la culture le moment d’une ascension au cours de laquelle l’humain apprend qu’il est à l’horizon de lui-même. 

Par là s’éclaire le fait que la notion de culture a été fabriquée, élaborée, au fil de longs combats conduits aux fins d’une déprise de quelque chose – le Moyen Âge, notamment en opposant la culture à la foi – en vue d’autre chose – la constitution d’une sphère d’universalité opposée à la réserve religieuse et royale, à partir de trois exercices aboutissant à affirmer que : 

-  La culture différencie l’homme de l’animal (exercice de distinction) ;

- Elle exprime des forces propres au groupe humain (édification du sens commun) ;

- Elle élève l’homme à l’universalité (l’homme singulier par l’éducation et les hommes par un grand récit d’émancipation).

Les philosophes du XVIIIe siècle connaissent déjà une acception spéculative du terme "culture", touchant au développement des facultés humaines. Son usage est attesté au XVIIe siècle, chez René Descartes (Discours de la méthode, II : "cultiver son esprit") ou Thomas Hobbes (Léviathan : "il faut procéder à la culture de l’esprit").

Ils se concentrent cependant sur des problèmes plus vastes qui les poussent alors non seulement à réutiliser ce terme, mais à lui construire une filiation (linguistiquement juste, historiquement fausse) avec le latin. Cette reconfiguration aboutit à avancer ceci : "cultiver" tire son sens propre du verbe latin colere (amender, habiter une terre) devenu cultura : le soin apporté aux champs, au bétail (de là notre "agriculture", Agri-cultura). C’est dans la première des Tusculanes, du philosophe romain Cicéron, qu’ils reconnaissent la découverte de l’expression. Effectivement, Cicéron pousse par deux fois le terme vers un sens figuré actif : "l’âme comme champ à cultiver" (cultura animi). En le reprenant, les philosophes fabriquent de surcroît le sens figuré passif et le réfléchi modernes.

Nous devons à la rigueur historique de préciser toutefois que, dans le monde latin, il s’agissait pourtant aussi d’une bataille conduite autour d’un terme, mais avec des enjeux et une portée différents. Une bataille comparative entre les institutions. Cicéron avait une ambition : sauver l’originalité de la culture romaine en montrant sa supériorité sur celle des Grecs. Mais il est obligé de concéder que les Romains ont pris du retard sur le plan de l’éducation. Il suggère qu’il faudrait latiniser les modes d’éducation grecs, et donc approprier la païdeia au cadre aristocratique romain. Rappelons que cette institution hellénique avait pour finalité l’éducation des enfants et leur insertion dans la cité. Sa fin est fort bien exposée chez Isocrate ou Clément d’Alexandrie (Le Pédagogue). Elle vise la réalisation d’une parfaite honnêteté de la conduite personnelle. Le terme païdeia implique une éthique, une esthétique et une politique. La païdeia se fait acquisition de la justesse de jugement et de réflexion. Elle relève d’ailleurs d’une pratique et non de l’apprentissage intellectuel. Elle enveloppe un apprentissage de la langue, des savoirs, de la poésie, une disposition pacifique et un "souci de soi".

Revenons au XVIIIe siècle, au moment des Lumières (de l’Aufklärung, en Allemand). Le terme "culture" est donc reconfiguré dans un contexte dans lequel la question centrale est désormais celle de l’affirmation de la valeur de l’humain (portée universelle), du démarcage nécessaire par rapport à l’éducation aristocratique (réservée) et de la suspension du poids de la religion sur toutes choses. Où l’on observe fort bien que la question de la culture se plie à des combats. Dans la référence à la culture, se logent le refus de la pratique de la vertu antique et de la foi ; le passage au concept d’honnête homme, conçu comme art de soi-même ; des manières de faire et des manières d’être. 

"Culture" s’inscrit dans un couple "nature-culture", dont les présupposés – en dehors de ceux qui forgent le concept même de "nature", à la même époque (en science et en philosophie) – sont au nombre de quatre (origine, différence, rapport à soi, sociabilité) : 

- Il convient de résoudre l’énigme de la différence entre ce qui est donné à l’homme par la nature (seule origine possible désormais) et ce qu’il peut faire lui-même avec ce qui lui est donné ; la difficulté étant celle-ci : qu’est-ce qui fait que la réalité humaine doit se plier à des efforts, un développement, qui la porte au-delà de la nature ? Quelle est la particularité de l’humain, qui requiert l’ajout de la culture ? Est-il inachevé ?

- L’homme n’est pas un animal. Pour le comprendre, un constat établi par chacun suffit : il y a des signes de culture… observation peut en être faite (en regardant les animaux), il y a des réalités proprement humaines, elles sont distinctives. Même si on discute ensuite, et encore de nos jours, des frontières entre hommes et animaux.

- La compréhension du rapport que l’homme peut entretenir avec lui-même devient centrale ; il se saisit désormais soi-même comme quelque chose dont il peut disposer ; il fait une nouvelle expérience du rapport à soi ; dès lors la culture définit le soin que l’homme, que tout homme approché par l’anthropologie, met à se faire humain en repoussant les conduites uniquement utilitaires et les intérêts particuliers ;

- L’approche de la nouvelle expérience du rapport de chacun à la société et aux autres, y compris aux autres "cultures", doit être mise à l’étude (quoiqu’elle se range ici sous la formule : la culture est l’antonyme de la barbarie).

Dans ce contexte, la culture passe pour le propre de l’homme. L’homme s’origine en elle. Par là, la culture s’oppose à la nature, elle dénature. Mais simultanément, la culture se concrétise dans une culture et une langue. Elle se fait échange, question de l’autre, dessin de pratiques communes (d’un "sens commun" mais aussi, on s’en apercevra bientôt, de partages ou de discriminations). Enfin, la culture désigne un acte d’élévation : "se cultiver" constitue un exercice de rapport à soi à entretenir.

Cela étant acquis – la culture relève d’un faire, d’une activité émancipatrice par élévation, complétant ou se substituant à la nature – les polémiques ne cessent de s’étendre, en prenant un autre tour. Concernant la réflexion sur la culture, il est possible de répertorier deux voies divergentes de discussion ou de profiler les deux conceptions les plus opposées de l’homme dans la culture :

- Ou la culture exploite en l’homme des virtualités pour les conduire à leur achèvement (elle est alors liée à un telos qui oriente et à un grand récit) ;

- Ou l’humain est plastique, et la culture ne se définit plus alors par des fins, mais par des possibilités de développement (formation ou die Bildung) relatives à des commencements et à une histoire.

La première voie est normative ; la seconde est historique. C’est autour de ces pôles que les philosophies de la culture se distribuent durant longtemps, disons jusqu’à ce qu’un certain idéal de la culture se fige en drame puis en tragédie de l’identité, ou que la culture soit identifiée à un registre de "biens communs", dans des "cultures nationales" (XIXe s). Autour d’eux, l’essentiel n’est plus dans les polémiques qui donnent assise à la culture dans des questions de fondation (si l’origine de la culture n’est plus en Dieu, alors en quoi ?). Il passe du côté de polémiques internes à la conception de la culture. Car, les énoncés portant sur la culture ou portant sur la question de la culture enveloppent désormais une perspective de valorisation ou d’amélioration de l’humain, voire de l’humanité (telle qu’elle est conçue). Il est clair, aux yeux de ceux qui en élaborent la notion, que la culture fait quelque chose à l’homme (elle l’élève, le gouverne, le conduit...).

Reste un dernier éclaircissement politico-linguistique à donner. C’est dans la langue française que le terme prend son statut conceptuel. En 1718, il entre dans les dictionnaires. En 1798, il est pleinement établi dans le Dictionnaire de l’Académie. Mais, il est aussi travaillé en langue allemande, cette fois en relation avec le terme "civilisation". Il souligne un affinement des forces intellectuelles et morales, à l’encontre de l’aristocratie. Les deux termes "culture" et "civilisation" entrent en opposition (figée), de manière analogique à l’opposition entre l’aristocratie de cour (repliée) qui se réclame de l’esprit courtois et de la "civilisation", et la bourgeoisie écartée du pouvoir, qui lui réplique par la "culture". La bourgeoisie reproche aux princes de négliger la culture au profit du frivole.

Moyennant quoi, ce n’est pas parce que cette histoire a eu lieu et que nos habitudes et institutions sont construites autour de ce déroulement que rien ne doit changer. A fortiori, que d’autres savoirs n’ont pas intégré, depuis maintenant des décennies, dans la notion de culture, d’autres dimensions et aspects. D’abord, les politiques – et depuis aussi les sociologues – ont bien montré que cette histoire de la constitution de la culture, dès lors qu’elle est érigée en modèle pour nos jours, fait fi des diffractions sociales, des propositions autres (culturellement) et des tensions propres à tout champ culturel. Ensuite, les ethnologues nous ont appris à diversifier le concept de culture et à réfléchir à la constitution des ordres symboliques régionaux. Enfin, les philosophes – et à nouveau les sociologues – ont porté depuis longtemps aussi un regard plus critique sur le devenir de ce modèle culturel dans la société de consommation, structurée par les industries culturelles.

En somme, les débats actuels sur la culture doivent tenir compte de tous ces éléments et agencements. Chaque participant, habituellement, parle à partir d’une des références ici établies, et cela nous reconduit bien à une structure des débats trop souvent forgée autour de l’antagonisme nostalgique d’une culture perdue de l’élévation et enthousiaste d’une culture technologique.

Mais devons-nous nous en tenir à cela ? Ce n’est pas certain. Il est d’autres propositions possibles, autour d’une culture conçue comme formation ou d’une culture de soi.

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