Martine Storti a tenu une rubrique féministe entre 1974 et 1979 au journal Libération. Présidente de l’association "Quarante ans de mouvement", elle a accepté de répondre aux questions de Nonfiction.fr sur les commémorations et l’actualité féministes... L’association a pour vice-présidentes Françoise Picq et Suzy Rojtman, pour trésorière Cathy Bernheim et trésorière adjointe, Michèle Revel, qui toutes deux animent le blog Re-belles.

 
 

Nonfiction.fr : -Qu’est-ce pour vous qu’être féministe ?

 

C’est considérer que les femmes, toutes les femmes, doivent être les égales des hommes (ce qui signifie aucune discrimination liée au sexe) et être libres. Le féminisme est une conjugaison de l’égalité et de la liberté, les deux sont indissociables. Et de même importance. 

 

Nonfiction.fr : -A lire votre ouvrage Je suis une femme, pourquoi pas vous ?, qui rassemble un certain nombre de vos articles sur "le mouvement des femmes", publiés entre 1974 et 1979 dans Libération, il semble que vous n’êtes pas prête à abandonner la thématique différencialiste de la différence des sexes…

 

La différence des sexes est une différence éminemment naturelle et tout aussi éminemment culturelle (manières de la vivre, de la représenter, de la symboliser etc.). La différence des sexes ne varie jamais et en même temps varie tout le temps (époques, civilisations, cultures, classes sociales ...). S’agissant des êtres humains, faire la part du "naturel" et du "culturel" est toujours un exercice très difficile et même voué à l’échec !  Mais il faut éviter les pièges de la différence puisque c’est au nom de la différence qu’on a légitimé l’inégalité, par exemple dans le travail, la grossesse et la maternité mises en avant  pour justifier des inégalités de salaire ou de carrière ; ou bien telle qualité considérée comme " féminine" pour assigner à telle tâche ou tel métier. C’est justement parce qu’il y a de la différence (qui peut être de sexe, de couleur, d’origine sociale, de religion etc.) qu’il faut affirmer l’égalité. Il y a égalité (de droits et de devoirs) avec et par-delà les différences, quelles qu’elles soient.

 
 

Nonfiction.fr : -Sur les questions litigieuses du "voile", de la prostitution, de la pornographie, et des mères porteuses, il semble que les divergences entre féministes ne témoignent pas d’une fracture générationnelle, ou du moins pas tout à fait. Il y a plus de féministes opposées aux interdictions dans la troisième vague que dans la deuxième, que ces interdictions concernent le «voile», la prostitution ou les mères porteuses. Mais il est tout aussi évident que sur ces questions, s’accordent aussi des féministes des deuxième et troisième générations.  Quelles sont vos positions sur chacune de ces questions ? 

 

Voilà des questions sur lesquelles il m’est difficile d’avoir une position ! Ou plutôt j’ai une position mais je comprends assez bien celles et ceux qui en ont une autre. C’est que ce sont des questions complexes, ambivalentes dès lors qu’on les regarde sous différents angles. Cependant je ne vais pas me défiler ! Un constat préalable : encore, toujours, il s’agit du corps des femmes, encore, toujours, sous surveillance, et à travers lui, de marquages identitaires, de signes de possession, de mainmise. J’en parlais au début, égalité, liberté...

 

Le voile : autant le dire franchement, je ne le vois ni comme le signe de l’émancipation des femmes, ni comme celui d’un refus de "l’impérialisme occidental" ! Et la burqa encore moins. J’ai été favorable à l’interdiction du voile à l’école à la fois par laïcité et surtout par féminisme. Car plus qu’un signe religieux, j’y vois un signe de possession des femmes. Mais ayant été dans une vie antérieure prof de philo, je ne pouvais pas m’empêcher de me dire : si j’avais dans ma classe une élève porteuse d’un voile, est-ce que je la mettrais à la porte ? N’aurais-je pas plutôt envie de la convaincre de ne plus le porter ? Vient un moment où en effet il faut dans l’espace public des interdits, précisément parce que ce qui se fait en privé ne peut se faire en public. Mais je me suis réjouie, en regardant les images qui viennent d’Egypte, de voir femmes sans voile et femmes avec voile côte à côte dans les rues du Caire.

 

La prostitution : il y a le discours selon lequel vendre son corps n’est pas pire que vendre sa force de travail manuelle ou intellectuelle, que la liberté, c’est aussi la liberté de faire ce que l’on veut de son corps... En théorie, ça se défend. L’ennui, c’est que dans la pratique, la prostitution est rarement un choix véritable, rarement le produit d’une liberté et encore plus rarement étrangère au trafic, au proxénétisme, à la violence... On pourrait parler à froid, si j’ose dire, de la prostitution si femmes et hommes y étaient à égalité et si la prostitution n’était pas l’enjeu de trafics internationaux, de contraintes, de violences, de crimes...

 

Les mères porteuses : j’avoue avoir quelque difficulté à arrêter une position, je trouve convaincants les arguments de chaque partie en présence, et je me réjouis de ne pas être en responsabilité sur un tel dossier, ce qui m’autorise à avoir dans un même mouvement des positions ou des opinions contradictoires. En revanche, sous l’angle de la marchandisation du corps des femmes, il est plus aisé d’avoir une position : on voit bien ce qui se passe, les Occidentales qui font porter leur enfant par des femmes plus pauvres, Indiennes en particulier. Ainsi nous sommes dans un monde où tout paraît se vendre et s’acheter. Lors du congrès international que nous avons tenu en décembre 2010, "Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques", deux intervenantes indiennes, Sheela Saravanan et Paula Banerjee ont bien montré dans quelles conditions vivent ces femmes pendant les neuf mois de leur grossesse, étroitement surveillées, pour ce qu’elles font, mangent, parfois parquées pour qu’elles n’aient pas d’accident... Mais comment ne pas constater aussi qu’en neuf mois de grossesse, elles gagnent plus que ce qu’elles gagneraient sur plusieurs années comme ouvrières dans des usines qui fabriquent nos vêtements, nos chaussures, nos ordinateurs, nos téléphones portables...

 

Nonfiction.fr : -L’ensemble des manifestations auxquelles l’association des Quarante ans a participé vous semble-il avoir attesté que transmission, et fructueux dialogue, il y a entre les générations féministes ? 

 

Le but de la célébration des 40 ans du MLF, c’était de faire connaître cette histoire et ce but a, semble-t-il, été atteint. Des femmes des générations suivantes sont en effet venues, montrant ainsi leur curiosité et leur intérêt. Je tiens à préciser aussi qu’en nous situant dans une perspective de transmission, nous disions : voila ce qui s’est passé, ce que nous avons fait, sans prétendre être un modèle, une norme pour les générations suivantes.

 
 

Nonfiction.fr : -Sur le blog de Re-belles, l’on trouve des liens renvoyant à La Barbe, Osez le féminisme ! ou Ruptures, collectif de pratiques et de réflexion féministes "engagé dans les luttes féministes depuis les années 1970". Ce sont les associations ou les collectifs féministes avec lesquels l’association des quarante ans du mouvement de libération des femmes se sent le plus d’affinités ? 

 

L’association, dans sa création, la composition de son bureau, ainsi que dans les initiatives prises, a été assez transversale, elle a rassemblé des femmes qui ne sont pas en accord sur tout et qui par ailleurs peuvent être adhérentes de telle ou telle association, avoir telle ou telle pratique militante ou bien n’appartenir à aucune structure. Mais l’adhésion, ou la participation aux initiatives et activités des "40 ans" était strictement individuelle. D’où la diversité des initiatives prises, en fonction des centres d’intérêt et des talents : des expos photos, des projections de vidéos et de films, des manifestations, des débats, des chansons, des fêtes...  

 

Il y a eu en effet rencontre et même découverte. Pour être franche, je ne connaissais par OLF (Osez le féminisme !) avant cette célébration des 40 ans, pas plus que les jeunes femmes d’OLF ne connaissaient la plupart des "féministes historiques", pour reprendre l’expression en vigueur en Italie  . Et lors des discussions que nous avons pu avoir avec certaines d’entre elles, elles ont été à maints égards étonnées de ce que nous leur racontions des années 70, étonnées à la fois de telle ou telle action mené mais étonnées aussi de découvrir que certains des débats qu’elles conduisent aujourd’hui avaient été les nôtres trente ou quarante ans plus tôt ! Donc les rencontres ont fonctionné dans les deux sens. Idem par exemple avec certains journaux ou magazines : par exemple j’ai découvert Causette ((Causette , "plus féminine du cerveau que du capiton", paraît tous les deux mois ; il est vendu en kiosque ; certains articles sont consultables en ligne) au cours de cette année 2010 et les journalistes de ce magazine ont découvert ce que j’avais écrit dans les années 70.

 
 

Nonfiction.fr :-En quoi selon vous les stratégies des féministes de la troisième vague diffèrent-elles de celles que vous avez développées dans les années 1970 ?

 

En 40 ans le monde a changé sur bien des plans (géopolitique, économique, social, sociétal, technologique...). Donc les manières de lutter aussi, ne serait-ce qu’à cause des changements techniques, les années 70 sont des années sans internet, sans portable, facebook... Reste que des thématiques demeurent, hélas, telles celles du viol, des violences à l’encontre des femmes, des inégalités de salaire, de la précarité, qui touche plus les femmes. J’ajouterai que le mouvement des femmes était un réseau social avant la lettre, par delà les différences de pratiques et de thèmes de lutte des unes et des autres, nous nous réclamions toutes du "mouvement", du MLF, même si celui-ci n’avait aucune existence juridique (du moins jusqu’en 1979 avec l’opération honteuse et prédatrice de psyképo) ((Voir sur cette question, Françoise Picq, Libération des femmes, quarante ans de mouvement, éditions  Dialogues.fr, 2011.)). Il me semble qu’aujourd’hui cette inscription dans un mouvement n’existe pas, qu’il y a plutôt un assez grand nombre de groupes plus ou moins importants, chacun ayant sa pratique, ses centres d’intérêt, ses thèmes de lutte, ses initiatives. 

 

J’estime aussi que le féminisme a été trop rabattu, au fil des années, sur une sorte de catalogue de revendications, autour de thèmes récurrents, en effet les violences faites aux femmes, les inégalités dans le travail, le sexisme des pubs, etc. Cela finit, du moins est-ce mon sentiment, par être un peu répétitif et ennuyeux. Je ne sous-estime pas les problèmes, je sais que ces discriminations existent et qu’il ne faut pas cesser de les dénoncer. Mais enfin le féminisme ce n’est pas cela, ou pas que cela, c’est une envie de vivre autrement, d’aimer autrement, de regarder le monde autrement, de faire advenir un autre monde, c’est une énergie, une capacité créatrice...

 

La non-mixité semble n’être plus éprouvée comme nécessaire par toutes les féministes d’aujourd’hui. Plusieurs associations, comme Mix-cité, sont mixtes. Pour quelles raisons le mouvement a-t-il opté pour la non-mixité ?  La non-mixité des années 70, "l’entre femmes" était à la fois une respiration et un positionnement politique. Respiration puisqu’il nous fallait trouver des modes de réunions qui permettent de dire ce qu’on ne pouvait dire ailleurs, ce qui était interdit de parole et d’action, y compris dans les groupes gauchistes, d’autant que la "libération sexuelle" prônée était avant tout celle des hommes, d’où le slogan du MLF : "Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre". Positionnement politique aussi, d’une part en affirmant "le personnel est politique", d’autre part en affirmant une fierté de femmes et de féministes. Aujourd’hui sans doute la situation n’est-elle plus la même, si des hommes s’associent aux groupes féministes, tant mieux, à condition que pour les femmes, la liberté de parole, de thématiques, de modes d’action restent entières. 

 
 

Le culot, l’humour, l’ironie qui caractérisaient les interventions féministes dans les années 1970,    et dont vos articles sont eux-mêmes empreints  , ne me paraissent pas absents des actions menées par La Barbe, par exemple. Celles-ci ne vous semblent-elles pas s’inscrire dans la lignée des joyeuses provocations féministes engendrée par le dépôt de la gerbe à la femme inconnue du soldat inconnu, le 26 août 1970 ?  

 

Vous avez raison. Joyeuses et provocantes, les initiatives l’étaient en effet, j’ajoute volontiers insolentes. Mais elles inventaient aussi une autre manière de dire et de faire, de montrer à quel point par exemple l’histoire se disait, la politique se faisait et dans l’oubli des femmes et dans leur obsession puisqu’aussi bien un grand nombre de lois, de règles, de préceptes, d’interdits, d’obligations portaient sur le corps des femmes et visaient à réglementer leur vie en tant que femmes.  

 
 

Nonfiction.fr : -Les blogs féministes, aujourd’hui fort nombreux, et quelquefois corrosifs, vous semblent-ils remplir le rôle que jouait dans les années 1970 la presse féministe ? 

 

Oui puisque la diffusion des idées, les appels à telle ou telle mobilisation, l’analyse de telle ou telle question se font désormais beaucoup par internet, ce qui revient moins cher que le coût d’une version papier, même faite bénévolement comme c’était alors le cas (mais la diffusion en kiosque ou en librairie, elle, n’était pas bénévole !). Il faut cependant noter une différence de taille : se mêlent blogs collectifs et blogs individuels, qu’ils soient nominatifs ou non. Dans les années 70, les journaux, revues étaient toujours collectifs, les "je" se mêlaient toujours à des "nous".

 
 

Nonfiction.fr : L’on dit quelquefois que les nouvelles associations féministes seraient plus réalistes que ne l’étaient les groupes qui composaient le mouvement de libération des femmes. Le moment utopique serait-il derrière nous ?

 

Il peut être aussi devant nous ! Envisager les choses autrement, aller dans un autre lieu, déplacer regard et projets, imaginer ce qui n’existe pas encore, mais qui pourrait exister, tout cela est devant nous, comme est devant nous la catastrophe si justement l’humanité ne fait pas autre chose que ce qu’elle fait en ce moment. Ce qui est derrière nous, me semble-t-il, c’est une utopie particulière, mais peut-être pas l’utopie en général. Si oui, quelle tristesse ! Ce qui est sans doute bel et bien fini, mais depuis pas mal de temps déjà, en tout cas sur la scène européenne, c’est "le moment utopique" lié à la fois au messianisme révolutionnaire, au projet de changement global, à la révolte sociétale issue de 68#nf#

 
A lire également sur nonfiction.fr :
 

Les lobbies féministes, par Lilia Blaise.

 

- Les associations de banlieue, Voix de Femmes et Voix d'Elles Rebelles, par Lilia Blaise. 

 

Mix-Cité, par Pierre Testard.

 

Osez le féminisme, par Lilia Blaise.

 

La Barbe, par Quentin Molinier. 

 

Les TumulTueuses, par Quentin Molinier.

 
 

- Une analyse des nouvelles modalités d’action des militantes féministes, par Marie-Emilie Lorenzi. 

 

- Un entretien avec la chercheuse Christelle Taraud sur la structuration actuelle du mouvement féministe, par Pierre Testard.

 

- Un entretien avec la philosophe Sandra Laugier sur l'éthique féministe du care, par Pascal Morvan et Quentin Molinier. 

 

- Un aperçu de la présence féministe sur Internet, par Pierre Testard.

 

- Une recension du livre de Valérie Ganne, Juliette Joste et Virginie Berthemet, Merci les filles, par Charlotte Arce. 

 

- Un portrait d’une "ancienne", Florence Montreynaud, par Charlotte Arce.

 

- Une interview de la philosophe Geneviève Fraisse sur le féminisme et son actualité, par Sylvie Duverger et Lilia Blaise. 

 

- Un entretien avec Marie-Hélène Bourcier sur la queer theory, par Sylvie Duverger. 

 

- Une chronique de l'ouvrage de Jean-Michel Carré, Travailleu(r)ses du sexe (et fières de l’être), par Justine Cocset. 

 

- Une brève de féminisme ordinaire, par Sophie Burdet. 

 
 
 

* Ce dossier a été coordonné par Charlotte Arce, Lilia Blaise, Quentin Molinier et Pierre Testard.

 
 
 

A lire aussi : 

 

- Martine Storti, Je suis une femme. Pourquoi pas vous ? 1974-1979, quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération, par Fabienne Dumont. 

 

- Réjane Sénac-Slawinski (dir), Femmes-hommes, des inégalités à l'égalité, par Aurore Lambert. 

 

- Sylvie Schweitzer, Femmes de pouvoir. Une histoire de l'égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècles), par Léonor Gutharc. 

 

- "L'Etat doit-il réglementer la représentation du corps féminin dans la publicité ?", par Matthieu Lahure.