On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Marianne, Sonia, Isabelle, Gilda, Alain, Lisa, Judith, Claudette… Des parcours différents pour une même profession : prostitué(e). Tout au long de son livre, Jean-Michel Carré présente chacun et chacune de façon détaillée, avec une affection évidente pour des personnes qu’il estime victimes d’une révoltante stigmatisation.
Son écriture suit le modèle d’un documentaire, alternant les prises de parole des travailleu(r)ses, et l’analyse du réalisateur. C’est donc un ouvrage à voix multiples : on y est confronté, parfois brutalement, aux réalités du métier, à ses rudesses mais aussi à ses joies, à ses "avantages"…
Il ne s’agit pas, pour l’auteur, de nier l’existence ou la gravité de l’exploitation sexuelle, et encore moins d’idéaliser le métier de prostitué(e), d’en proposer une vision utopique... Carré tente plutôt d’attirer l’attention sur une population que la société, empreinte de moralisme, refuse de voir.
Parce que l’idée d’une prostitution volontaire demeure difficilement concevable, les travailleurs du sexe se trouvent mis à l’écart, culturellement, économiquement, politiquement. Entre victimisation et diabolisation, ils ne trouvent pas de tribune à laquelle exprimer la façon dont eux-mêmes comprennent et vivent leur profession… Par son travail, Jean-Michel Carré propose en quelque sorte de remédier à cette injustice.
Sans nul doute, cet ouvrage surprendra voire choquera, mais d’une certaine manière, il ne pourra que générer une discussion trop longtemps absente du débat public, ou posée en des termes réducteurs. Une discussion qui soulève des questions à la fois philosophiques, sociales et politiques : qu’est-ce qu’un acte sexuel ? Quelle signification lui attacher ? Que vend-on lorsque l’on se prostitue ?
Sans nul doute, ces interrogations nous renvoient à nos convictions les plus intimes, tout en questionnant les grands codes moraux, les normes sociales qui régissent nos sociétés. Derrière la prostitution se pose la question du rapport qu’un groupe entretient à la sexualité, et par extension, aux concepts de famille, de genre, d’identité… Jean-Michel Carré explique ainsi, en introduction, que l’exclusion des prostituées et le déni de leur choix sont lourds de sens et nous renvoient à une réflexion bien plus large sur les rapports sociaux.
Un "métier comme les autres" ?
Avant d’en venir au problème de l’exclusion, le livre défend l’existence d’un choix, voire d’un possible goût pour le métier de prostitué(e). Témoignage après témoignage, on découvre des personnalités et des parcours très différents, bien éloignés du portrait misérabiliste de la prostituée exploitée, conditionnée par des origines sociales ou des expériences personnelles traumatisantes.
Les personnes interviewées s’accordent pour dénoncer cette unique représentation d’une prostituée victime, qui n’affirme son indépendance que par déni. Elles insistent toutes pour souligner leur libre-arbitre, pour revendiquer leur liberté à disposer de leur corps et pour distinguer la prostituée de l’esclave sexuelle. Dans cette logique, Marcela Iacub (Le Monde, Octobre 2006) interroge judicieusement : "peut-on dire que les anciens esclaves américains étaient des agriculteurs quand ils récoltaient du coton ?".
D’une certaine manière, il s’agit d’aborder la prostitution comme "un métier comme les autres". Beaucoup d’avis convergent pour décrire la prostitution comme une activité difficile. Bien souvent, l’argent est une motivation importante ; mais si certaines admettent être "tombées" dans la prostitution par nécessité, elles revendiquent également leur liberté d’y rester ou d’en sortir. Le choix de la prostitution est sans aucun doute un choix contraint, qui s’intègre dans un contexte économique et social, mais il est souvent une façon d’éviter d’autres activités jugées plus pénalisantes. Beaucoup de prostituées expliquent ainsi qu’elles n’échangeraient pour rien au monde la liberté et l’indépendance que leurs offrent leur activité.
1 commentaire
Now
A quoi un "client" peut-il (s'il le souhaite) reconnaître une prostituée indépendante?
Indépendante est-il synonyme de "libre"?
Serait-il supportable pour une personne prostituée en exercice de se voir comme objet sexuel?
Pourquoi la parole de prostituées qui ont quitté cette activité et la dénoncent n'a t-elle pas l'oreille des médias? (Celles qui disent que elles aussi disaient qu'elles avaient choisi quand elles y étaient...
Y a t'il assez de prostitué-e-s indépendantes pour la demande? Evidemment non, voilà pourquoi il faut la contrainte et le proxénétisme.
Donc, est-ce que autoriser l'achat de sexe auprès de prostitué-e-s indépendant-e-s n'est pas implicitement accepter la traite?
Faut-il défendre le droit de quelques un-e-s à se prostituer ou le droit de tous à ne pas être prostituables (95 % de femmes)?
Peut-on ne pas voir que la prostitution s'inscrit dans les violences faites aux femmes, de la domination masculine? Pourquoi tant de femmes, d'étrangères et de pauvres sinon?