<p>&Agrave; l'heure du remaniement, deux livres d'entretiens avec des anciens ou actuels ministres proposent une vision int&eacute;ressante de ce que repr&eacute;sente la fonction minist&eacute;rielle au sein du gouvernement.</p>

À l'heure du remaniement ministériel et pendant que la presse se plaît à découvrir à qui échoient les portefeuilles ministériels, il est tout à fait recommandé de se pencher sur la lecture de deux ouvrages d'entretiens avec d'anciens (ou actuels) ministres, dont le but est de décrypter les coulisses de la répartition des postes de ministres au sein du gouvernement.

Le premier ouvrage, Ministre ou rien. Confidences et règlement de comptes au sommet de l'Etat  de Jean-Michel Djian, est le fruit d'une série d'entretiens réalisés par l'auteur, producteur à France Culture et rédacteur en chef de la revue France Culture Papiers, avec 21 ministres, anciens ou actuels, au sujet de leur perception de cette responsabilité publique si particulière. Le second livre, Vu de l'Intérieur. Les ministres racontent les dessous de la Place Beauvau  du journaliste Laurent Huberson, propose une démarche similaire, mais en centrant son propos sur un seul ministère, et non des moindres, celui de l'Intérieur, offrant au lecteur des entretiens plus denses avec la plupart des ministres qui se sont succédé Place Beauvau depuis 30 ans (Pierre Joxe, Charles Pasqua, Philippe Marchand, Paul Quilès, Jean-Louis Debré, Jean-Pierre Chevènement, Daniel Vaillant, Michèle Alliot-Marie, Brice Hortefeux, Claude Guéant et Manuel Valls). Il est intéressant de noter d'ailleurs que ces deux ouvrages accompagnent deux documentaires du même titre que les deux livres, l'un diffusé en 2014 par France Télévisions, et l'autre diffusé en 2013 par Public Sénat, permettant au téléspectateur de découvrir les interviews des ministres sous une forme plus vivante.

Que nous apprennent donc ces ministres sur la vie gouvernementale que nous ne savions pas déjà ? À vrai dire, pas grand-chose ! Cependant, l'intérêt principal de ces ouvrages d'entretiens ne réside sans doute pas dans le scoop ou la nouveauté mais davantage dans la prise de recul et la réflexivité face à une charge bien trop lourde pour une seule personne – tous les protagonistes, y compris les plus orgueilleux (et il n'en manque pas !) en ont d'ailleurs plus ou moins conscience.

Tous ou presque avouent avoir cédé à l'émotion de cette cérémonie du pouvoir qu'est le Conseil des ministres hebdomadaire, ce "Conseil d'administration de la France" (selon les termes de François Baroin s'adressant à l'auteur) qui a lieu à l'Elysée, comme le veut la tradition républicaine. A partir du moment où ils intègrent ce "cénacle des puissants" – selon le titre d'un chapitre de Ministre ou rien –, ils confessent d'ailleurs en général que leur idée – sinon leur obsession principale – consiste à y rester le plus longtemps possible, la "professionnalisation" des carrières politiques renforçant cet appétit pour le pouvoir au plus haut niveau de l'Etat. Ce constat est partagé par ailleurs par les citoyens car, selon Jean-Michel Djian, "les anciens ministres ont beau prétendre posséder d'abord des convictions, être mus par le sens de l'intérêt général, le don de la loyauté, les vertus que sont le dévouement ou le désintéressement, l'opinion n'y croit pas. Ou plus. Comme si prétendre occuper de telles fonctions ne pouvait plus, contexte médiatique, discrédit général de la classe politique, et exigence de transparence obligent, résister au déballage insensé des avidités personnelles avec tout ce qu'elles supposent de compromissions, de haines et d'allégeances" . Comme le remarque le journaliste au sujet de "l'ouverture" pratiquée par Nicolas Sarkozy en direction de la gauche, toutes les personnalités politiques alors contactées n'ont cependant pas été prêtes à céder à la tentation du pouvoir ministériel proposé par un président du "camp d'en face" : Jean-Yves Le Drian (qui aurait d'ailleurs refusé Matignon cette semaine, pour d'autres raisons), Manuel Valls ou Hubert Védrine, par exemple, à la différence notable d'un Bernard Kouchner, nommé au Quai d'Orsay, ou d'un Jean-Marie Bockel, éphémère secrétaire d'Etat chargé de la francophonie et de la coopération.

Pourtant, malgré leur attrait, comme le démontre l'ouvrage de Jean-Michel Djian, il est dans la nature de ces fonctions ministérielles d'être plus ou moins temporaires. L'auteur cite le cas du portefeuille des Affaires européennes, permanente victime du jeu des chaises musicales des remaniements : 11 titulaires du poste depuis 2002 ! Le "débarquement" peut arriver à tout moment pour un ministre, et d'ailleurs pas seulement au moment d'un remaniement, généralement utilisé par le chef de l'Etat comme une solution pour promouvoir des ministres satisfaisants, éliminer des décevants et faire entrer des impétrants. Par ailleurs, un ministre peut également décider de lui-même de quitter le gouvernement – ce qui est rare – parce qu'il n'est plus en accord avec la politique générale ou sur un point particulier, cette pratique étant devenue la spécialité de Jean-Pierre Chevènement (démission de son poste de ministre de la Recherche en 1983 au moment du "tournant de la rigueur", puis en 1991 lors de la guerre du Golfe alors qu'il est ministre de la Défense, puis enfin en 2000 en tant que ministre de l'Intérieur au sujet du "processus de Matignon" en Corse) . Empêtré dans les "affaires", un ministre peut aussi être amené à démissionner de manière moins volontaire, à la demande plus ou moins expresse de son Premier ministre ou du chef de l'Etat (Hervé Gaymard en 2005, Michèle Alliot-Marie en 2011, Jérôme Cahuzac en 2013)...

Tout comme pour le renvoi des ministres, le "fait du Prince", pour reprendre le terme employé par l'auteur, est également total dans le choix des ministres par un président de la République et/ou un Premier ministre : il s'agit bien d'une décision "à discrétion de l’exécutif" tel qu'on le dit pudiquement en droit. Comme le remarque Jean-Michel Djian, "ils sont des dizaines qui, comme Roselyne Bachelot ou François Baroin, n'ont jamais obtenu d'explications quant au fait de ne pas être entré dans tel ou tel gouvernement. […] Par quel mystère, par exemple, des hommes qui étaient de grandes figures politiques régionales comme Georges Frêche ou Hubert Dubedout, respectivement maires de Montpellier et de Grenoble dans les années quatre-vingt, n'ont-ils jamais été ministre alors qu'ils en rêvaient ? N'étaient-ils pas assez en Cour ?" . A vrai dire, d'éminents politologues, plus moins reconnus, se plaisent à expliquer que c'est parce qu'ils sont "en situation" que certaines personnalités politiques sont appelées au gouvernement, autrement dit parce que la situation politique les impose au choix du chef de l'Etat. Est-ce à dire que c'est d'abord la compétence et non la fidélité qui doit être récompensée ? En réalité, tous les critères peuvent être bons puisque ce choix ne relève que d'une ou d'un très petit cercle de personnes et qu'aucun compte ne doit être rendu sur les éléments qui ont dicté ces choix. Au-delà des questions politiques de premier ordre (le respect des équilibres au sein d'une coalition gouvernementale, comme en 1981 au moment de l'entrée de quatre ministres communistes après les élections législatives), c'est bien toujours intuitu personae qu'est désignée telle personnalité politique (ou telle personne "issue de la société civile") pour occuper une fonction ministérielle, ce qui signifie que les affinités personnelles et/ou les inimitiés sont parties prenantes de ces décisions.

Même dans les cas où des rivalités personnelles n'existent pas a priori, les fonctions, les intitulés ou les domaines de compétences (actés par les sacro-saints décrets d'attribution, dont Jean-Michel Djian a la bonne idée d'en publier un à titre d'exemple en annexe de son livre) – voire les (puissants) cabinets respectifs – de chacun des ministres peuvent les amener à entrer en compétition, comme typiquement Bercy avec les ministères dits "dépensiers".

De manière plus ciblée, la série d'entretiens menés par Laurent Huberson avec les ministres de l'Intérieur démontre cependant qu'au-delà de cette contingence, il existe fort heureusement une continuité de l'action de l'Etat, quels que soient les changements de titulaires des portefeuilles. Rejoignant le passionnant livre-entretien L'intérieur. Un ancien directeur général de la police témoigne  de Patrice Bergougnoux et Frédéric Ploquin, l'on comprend avec la lecture de Vu de l'Intérieur, que la Place Beauvau est une institution et une puissante administration qui prennent souvent le dessus sur les ministres successifs car, quels que soient les heureux (ou malheureux) appelés, les contraintes et les responsabilités sont les mêmes, avec des contextes cependant qui peuvent être différents (actes de terrorisme à Paris à l'époque de Pierre Joxe puis de Charles Pasqua, indépendantisme corse sous le ministère de Jean-Pierre Chevènement, période post-11 septembre 2001 lors du passage de Daniel Vaillant, notamment)

Les témoignages des anciens ministres sont à bien des égards instructifs sur la réalité de la charge, à la fois sur le plan des responsabilités et de l'émotion, que représente le poste de ministre de l'Intérieur. On retiendra en particulier l'aveu d'impuissance de Daniel Vaillant lors de la tuerie du Conseil municipal de Nanterre au moment de la campagne présidentielle de 2002, ou encore la description apocalyptique faite par Jean-Pierre Chevènement lorsqu'il évoque l’assassinat du préfet Erignac à Ajaccio en février 1998.

Au-delà de ces moments tragiques, Jean-Louis Debré insiste, quant à lui, sur l'extrême solitude du pouvoir qui a tendance à toucher tous les ministres de l'Intérieur lorsqu'ils s'installent derrière le grand bureau de Cambacérès, à la tête d'une puissante administration, à la fois sur le plan policier et préfectoral, sur l'ensemble du territoire métropolitain et ultra-marin, pour faire face aux événements hors normes – les catastrophes naturelles, les attentats, les montées de fièvre – mais aussi dans la gestion de l'ordinaire et de la sécurité du pays. Pourtant, il s'agit d'une responsabilité partagée, en partenariat avec les collectivités territoriales – la création de la police de proximité a été la grande affaire des deux ministres de l'Intérieur du gouvernement Jospin – et, parfois, avec le concours d'autres ministères – comme l'a illustré l'état d'urgence décrété par le gouvernement de Villepin fin 2005 au moment des violences urbaines.

Enfin, il n'est pas rare que ce ministère régalien constitue un tremplin vers Matignon ou l'Elysée, comme en témoignent les exemples de François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls – lequel ne se contentera sans doute pas de son poste actuel pour la suite de sa carrière politique !

Même si les témoignages offerts par ces deux ouvrages ne peuvent se suffire à eux-mêmes – car il est dans la nature des personnalités politiques de présenter rétrospectivement leur expérience ministérielle à leur propre profit, sans que cela épouse toujours très fidèlement la réalité historique – pour connaître la complexité des contextes politiques liés à chacun des différents gouvernements, ils constituent cependant des éléments, forcément subjectifs, pouvant alimenter la culture politique d'un lecteur averti, observateur (engagé ou non) de la vie politique française#nf#