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Joseph Nye : un 'smart power' encore à définir
[vendredi 25 janvier 2008]

A l’approche des élections présidentielles américaines, de plus en plus d’intellectuels ressentent le besoin de redéfinir le sens de l’engagement des Etats-Unis dans le monde. L’exercice, nécessaire, peut sembler présomptueux tant le pays a besoin de solutions concrètes et immédiates face aux crises rencontrées actuellement, plutôt que d’une série de leçons professorales. C’est ce que Joseph Nye, professeur de Relations internationales à Harvard, essaye pourtant de faire dans le cadre du prestigieux think tank CSIS, qui a lancé en novembre 2007 un comité baptisé "Commission on Smart Power"  et un rapport relativement médiatisé. Il le co-préside avec Richard Armitage, grande figure de l’Administration Bush et proche de Colin Powell, dans un esprit bipartisan avoué. Reste à savoir si ce rassemblement de Démocrates et de Républicains apporte réellement de nouvelles idées, de nouvelles solutions précises aux tensions actuelles.

Lancée au début des années 90 dans Bound to lead  , Nye renonce aujourd'hui symboliquement à sa célèbre formule "soft power" (puissance douce); disons plutôt qu'il la troque pour un autre adjectif, "smart", dont la subjectivité laisse sceptique dans un premier temps, mais qui a le mérite de redire avec plus de clarté ce que le professeur affirme depuis maintenant 18 ans : les Etats-Unis ont besoin d’un nouvel équilibre entre leur appareil militaire (son utilisation comme son poids institutionnel et budgétaire) et leur force d’attraction, qui doit l’essentiel à son appareil diplomatique et à son attitude sur la scène internationale. Les auteurs du récent rapport abondent dans ce sens lorsqu’ils parlent d’une augmentation du budget du Département d’Etat, de celui de l’Agence pour le Développement International   ou d’un doublement du financement des bourses et échanges Fulbright. Le consensus est en effet large sur cette question de la transformation de la diplomatie américaine – il est d'ailleurs pertinent.


Un "internationaliste libréral"

Sur le fond, Nye reprend ses thèmes de prédilection en les réactualisant. La superpuissance a plus que jamais besoin d’amis, en particulier des européens et de l’OTAN (en premier sur la liste, les auteurs parlent même d’encourager une défense européenne crédible). Les Etats-Unis doivent repenser leur ouverture sur le monde en s’appuyant sur des organisations transnationales et sur l’ONU pour assurer la progression de ses idées et la préservation de leurs intérêts. La sécurité reste une priorité mais son maintien passe une politique de développement économique et d’intégration des pays en faillite, et non par une improductive Guerre globale contre la terreur qui n’aide pas les territoires oubliés par la mondialisation. C’est la définition même de l’internationalisme libéral auquel Joseph Nye est identifié depuis bien des années  . Le but final demeure la prééminence et l’engagement des Etats-Unis dans le monde, mais par des moyens plus diplomatiques.

Malheureusement, le document n’est pas assez explicite sur ces mêmes moyens en regard des dossiers géopolitiques contemporains. Il ne répond pas à la possibilité du maintien ou d’une sortie des Etats-Unis en Irak, ni aux doutes suscités par les négociations actuelles avec la Corée du Nord, ni à l’impasse iranienne. Le Comité Nye-Armitage pèche selon nous par mutisme : si les membres du comité ne préconisent pas un retrait des forces américaines dans le monde et une révision de ses engagements stratégiques, quand et où considèrent-ils l’utilisation de ces dernières souhaitable ?


Quelles conclusions ?

Dans un article faisant suite aux conclusions du Comité, Barry Posen   érige la Guerre Froide en modèle de vertu : la doctrine de préemption de George W. Bush doit être revue au profit d’un retour à la dissuasion et au containment. Quant aux garanties de sécurité, elles doivent s’interrompre au nom de la responsabilisation de chaque pays. Posen est plus ou moins vivement repris par ses collègues, Francis Fukuyama, Walter Russell Mead ou John Ikenberry. Une majorité l’accuse en effet de frôler l’isolationnisme, mais tous, malgré la diversité de leur positionnement intellectuel, reconnaissent la nécessité pour les Etats-Unis d’effectuer une pause, de redevenir un acteur classique des relations internationales, qui ne réagit que quand ses intérêts et sa population sont directement menacés.

Ce rapport Nye-Armitage, incomplet, reflète cet état d’esprit. Il souhaite mettre fin au monopole intellectuel tenu par les néo-conservateurs depuis le 11 septembre sans tomber dans la caricature décliniste ou être accusé d’abandon isolationniste par les conservateurs. Néanmoins le mot d’"ordre" s’est inversé un peu trop facilement : la retenue souhaitée se pose clairement contre Bush, mais selon quelles modalités ? Enoncer des principes et lancer quelques idées de réformes bureaucratiques ne suffit peut-être pas.


À lire également :

* Sur les relations Occident / Islam :

- La critique du livre de Gilles Kepel, Terreur et Martyre (Flammarion), par Frédéric Martel.
(Malgré un air de 'déjà vu', Gilles Kepel dévoile et démêle avec brio les fils de l'"Orient compliqué").

- La critique du livre de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations (Seuil), par Youssef Aït Akdim.
(Dans Le rendez-vous des civilisations, le démographe Youssef Courbage et l’historien Emmanuel Todd rament à contre-courant du discours majoritaire sur le "choc des civilisations". Louable, mais peu convaincant).

- Un débat entre Régis Debray et Élie Barnavi sur les rapports interreligieux au Proche-Orient, par Bastien Engelbach.


* sur le Proche et Moyen-Orient :


- La critique du livre dirigé par Sabrina Mervin, Les mondes chiites et l'Iran (Karthala), par Thomas Fourquet.
(Cet ouvrage, publié sous la direction de Sabrina Mervin, met en évidence la diversité et la vitalité du chiisme aujourd'hui).

- La critique du livre de François Hesbourg, Iran, le choix des armes ? (Stock), par Thomas Richard.
(Un petit livre d’actualité. Avec toutes les qualités et les défauts inhérents à ce type d’ouvrage. C’est la formule par laquelle on peut résumer ce Choix des armes).

- La critique du livre d'Henri Laurens, Orientales (CNRS), par Nejmeddine Khalfallah.
(Une réédition en un volume de l’œuvre phare d’Henry Laurens, plus que jamais d’actualité, à propos des rapports entre l'Europe et l'islam).

- La critique du livre de Gilbert Achcar et Noam Chomsky, La poudrière du Moyen-Orient (Fayard), par Thomas Fourquet.
(La poudrière du Moyen-Orient retranscrit un dialogue tenu en janvier 2006 au MIT entre Noam Chomsky et Gilbert Achcar, où ont été évoqués les problèmes de cette région. Un livre qui fournit matière à débat).

- La critique du livre d'Olivier Roy, Le croissant et le chaos (Hachette Littératures), par Laure Jouteau.
(Olivier Roy signe un ouvrage pédagogique qui reprend ses principales thèses et propose une lecture critique de l'actualité du Moyen-Orient. Une excellente entrée en matière).

- La revue de presse à propos de Kanan Makiya, par Laure Jouteau.


* Sur les néo-conservateurs américains et la politique étrangère américaine :

- La critique du livre de Marc Weitzmann, Notes sur la terreur (Flammarion), par Éric l'Helgoualc'h.
(Un romancier parcourt le monde de l'après 11 septembre et s'interroge sur son soutien à la guerre en Irak).

- La critique du livre de Susan George, La pensée enchaînée. Comment les droites laïques et religieuses se sont emparées de l'Amérique (Fayard), par Romain Huret.
(Susan George explore les raisons de l'hégémonie conservatrice aux Etats-Unis. Si le constat est juste, l'explication reste partielle).

- La revue de presse à propos de l'article de Parag Khanna paru dans le New York Times "Waving goodbye to hegemony", par Frédéric Martel.

- L'article à propos du décès de William F. Buckley Jr., intellectuel conservateur américain et fondateur du magazine National Review, par Vassily A. Klimentov.


* Sans oublier :

- La critique du livre de Robert Castel, La discrimination négative (Le Seuil), par Jérémie Cohen-Setton.
(Un bon livre sur la discrimination, les minorités et la crise des banlieues qui recadre un débat souvent marqué par des digressions stériles).

- "Les primaires américaines en continu"

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Crédit photo : flickr/DogFromSPACE
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