Indignez-vous ! de Stéphane Hessel est-il au mouvement des indignés ce que la Bible fut au christianisme et Le Capital au marxisme ? Faut-il voir dans le succès foudroyant du manifeste post-gaulliste et post-communiste de l’ancien résistant la naissance d’une religion politique du XXIe siècle ? A moins de désenchanter le monde au séminaire de Marcel Gauchet ou de s’abandonner au pense-bête médiologique de Régis Debray  , nous n’oserions le prétendre. Cet opuscule a tout au plus ouvert la brèche à un mécontentement qui sourdait partout mais ne s’exprimait nulle part. Aux trois millions de copies vendues ont succédé une pléiade de publications rarement digestes sur les désirs de renouvellement des pratiques et usages démocratiques. Cet article est une tentative d’en signaler les plus importants.

 

Un modèle démocratique contesté

La fascination pour les nouvelles technologies et leur impact sur nos modes de communication nous font oublier que nombre de mouvements sociaux, y compris révolutionnaires, sont toujours portés par des syndicats et des associations. Le sociologue Lilian Mathieu suggère dans La démocratie protestataire, mouvements sociaux et politique en France aujourd’hui (Presses de Sciences Po, septembre 2011) que les conditions d’existence d’un mouvement social tiennent bien plus à la légitimité qu’il acquiert dans une logique de conflictualité face à l’Etat qu’à une quelconque péremption de ses formes d’action traditionnelles. En cela, les protestations qui ont rythmé la vie démocratique française, des grèves de 1995 aux manifestations contre la réforme des retraites de 2010, attestent plutôt d’une continuité que d’une rupture. Par ailleurs, la politologue américaine Pippa Morris étudie dans Democratic Deficit. Critical Citizens Revisited (Cambridge University Press, février 2011) la distance qui sépare l’exercice réel de la démocratie dans un Etat des attentes des citoyens. Elle cherche à analyser les raisons majeures de ce qu’on appelle le déficit démocratique, que ce soit la demande croissante de démocratie, l’offre démocratique aussi bien théorique que pratique, ainsi que le rôle de l’information dans un régime démocratique. Aussi Pierre Lascoumes a-t-il montré que les failles de ce dernier tenaient en partie à la corruption du pouvoir. Selon lui, la probité est loin d’être une qualité valorisée dans un parcours d’élu. Une démocratie corruptible. Arrangements, favoritisme et conflits d'intérêts (Seuil, février 2011) trace les contours d’une "zone grise" dans laquelle certains actes commis par ces élus sont tantôt condamnés, tantôt tolérés. La démocratie souffrirait donc de voir les intérêts particuliers guider les actes des représentants de l’intérêt général. A son tour, le philosophe Bernard Vasseur   décrit dans La démocratie anesthésiée (Editions de l’Atelier, septembre 2011) le despotisme soft qui s’empare de notre démocratie. Dans la veine d'un Raffaele Simone, il perçoit dans l’émergence de la société de divertissement et de consommation l’abandon de l’idéal d’émancipation des êtres humains cher à l’ancien camp du progrès. 

 

Changer de système politique

Le questionnement actuel de la démocratie comme régime emprunte trois chemins principaux : le changement institutionnel, le changement de mode de représentation et la mutation des formes de participation citoyenne. L’ouvrage collectif Pour une VIe république écologique (Odile Jacob, octobre 2011) s’attache d’abord à intégrer l’impératif écologique dans l’idée de refonte démocratique. Réunissant des chercheurs aussi familiers du sujet que Dominique Bourg, Bastien François ou Loïc Blondiaux, cet essai appelle à construire des institutions où le citoyen soit à nouveau juge des politiques publiques qui le gouvernent. Il propose à la fois une réforme de la représentation parlementaire et l’inscription des politiques publiques dans une perspective d’avenir, notamment grâce à un collège du futur dédié aux questions environnementales, à une Assemblée du long terme extra-partisane chargée de proposer des lois sans les voter, et à un ensemble de mesures juridiques susceptibles de constitutionnaliser le souci de l’environnement. Dans cet ensemble, Yves Sintomer, dont La Découverte réédite la Petite histoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours (La Découverte Poche, octobre 2011) propose de désigner les membres de cette Assemblée du long terme par tirage au sort afin de sortir de la logique partisane et électoraliste du fonctionnement institutionnel actuel. Dans un même effort pour donner un sens concret à des appels souvent incantatoires pour la rénovation, la philosophe Joëlle Zask défriche la notion de participation et ses multiples applications, parfois purement artificielles, dans son livre Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation (Le Bord de l’Eau, octobre 2011). Aux Etats-Unis, où le débat sur l’importance de l’abstention et la représentation des classes populaires dans l’espace public suit aussi son cours, le politologue Jason Brennan s’attaque aux tenants du vote obligatoire (The Ethics of Voting, Princeton University Press, avril 2011) qui idéaliseraient les capacités rationnelles du citoyen. La solution qui consisterait à forcer les abstentionnistes à voter pour informer correctement leurs choix reviendrait à ses yeux à envoyer un cortège d’individus incultes et imperméables à l’idée d’intérêt général décider du sort d’une nation…

 

Réinventer une société démocratique

La dénonciation des pesanteurs et archaïsmes de nos institutions ne suffit pas pour autant à repenser les rapports sociaux qui tissent et densifient une démocratie. C’est notamment l’entreprise intellectuelle dans laquelle s’est engagée la République des Idées depuis plusieurs années, sous l’égide de Pierre Rosanvallon. Son dernier ouvrage, La société des égaux (Seuil, septembre 2011), souligne la co-extension simultanée d’une démocratie de droit et d’une société inégalitaire de fait au cours des dernières décennies. A tel point que l’écart des conditions de vie entre les plus favorisés et les plus défavorisés ressemble à celui qui existait sous l’Ancien Régime. La question n’est donc pas d’harmoniser ou d’humaniser les rapports sociaux mais de Refaire société dans un contexte de crise financière et de peur du déclassement, comme le rappellent Robert Castel, François Dubet ou Cécile Van de Velde dans leurs contributions à ce volume collectif de la République des Idées (Pierre Rosanvallon (dir), Refaire société, Seuil, novembre 2011). Un autre intellectuel de ce courant de pensée, Philippe Aghion, économiste proche de François Hollande, défend dans Repenser l’Etat (avec Alexandra Roulet, Seuil, septembre 2011) une social-démocratie fondée sur un Etat protecteur qui investisse dans la croissance et l’innovation. Aux sirènes du néolibéralisme, il faudrait opposer l’idée de "flexisécurité"- selon laquelle il faut reconnaître la flexibilité inévitable des salariés sur le marché du travail tout en leur assurant "une bonne indemnité chômage et une formation continue pour faciliter leur retour à l’emploi"- tout comme le soutien indispensable à l’éducation et à la santé.

En effet, de l’ensemble des enquêtes et essais qui jalonnent l’actualité éditoriale française depuis la rentrée transparaît l’idée que le sentiment d’insécurité est de plus en plus fort. Qu’elle soit physique, économique, sociale voire géographique et culturelle, cette insécurité se nourrit de l’abstraction diffuse des idées d’Europe, de mondialisation et de marchés. François Miquet-Marty s’est appuyé sur les sondages de Viavoice pour analyser ce sentiment d’abandon profond d’au moins la moitié des Français vis-à-vis du pouvoir politique (Les oubliés de la démocratie, Michalon, octobre 2011). L’enjeu est là, en France ou ailleurs : donner au nom de démocratie un sens et un usage#nf#

 

A paraître : 

- Marc Crépon, Elections – de la démophobie, Hermann, janvier 2012.

- Laurent Dubreuil, Le refus de la politique, Hermann, janvier 2012.

 

* A lire aussi sur nonfiction.fr :

Notre dossier sur le renouveau des pratiques démocratiques

 

Partie I : Un nouvel espace politique en formation ? 

La  philosophie en actes, entretien avec José-Luis Moreno Pestaña au sujet des Indignés espagnols, par Baptiste Brossard 

- Lilian Mathieu, La démocratie protestataire, par Irène Pereira 

Jusqu’où va la démocratie sur internet ? Entretien avec Dominique Cardon, par Lilia Blaise  

Entretien avec Wan Yanhai, dissident chinois en exil, par Joël Ruet et Pierre Testard

- Sandra Laugier, Albert Ogien , Pourquoi désobéir en démocratie, par Marc Milet 

 

Partie II : Les nouvelles pratiques démocratiques sont-elles solubles dans nos institutions ? 

- " Le changement ne devra pas être uniquement politique", Entretien avec Yves Sintomer, par Aïnhoa Jean et Allan Kaval 

L’humanité survivra-t-elle à la démocratie (libérale) ? Entretien avec Dominique Bourg, par Clément Sénéchal 

- Pierre Rosanvallon, La société des égaux, par Jean-Vincent Holeindre 

En France, le républicanisme est-il un obstacle à l'évolution de la démocratie? par Allan Kaval.