On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Wan Yanhai est médecin et directeur de l’Institut Aizhixing de Pékin, la plus grande organisation indépendante de lutte contre le SIDA en Chine, créée en 2002. Il s’est formé aux problématiques de santé publique dans les années 1980. En 1994, il a créé à Pékin le Aizhi Action Project, une ONG pour la sensibilisation au virus du SIDA et aux droits de l’homme. De plus, il a joué un rôle essentiel dans la dénonciation du scandale du sang contaminé dans la province de Henan au milieu des années 1990, qui fit des dizaines de milliers de victimes du SIDA. Il créa alors un comité chargé des demandes d’indemnisations des personnes touchées suite à des transfusions sanguines, et monta un groupe de travail pour les droits à l’éducation des personnes malades. Il devint aussi un défenseur des droits des personnes gays et lesbiennes au début des années 1990, ce qui lui valut d’être licencié de l’administration de santé publique. Il a été un porte-parole majeur de la campagne pour faire déclasser l’homosexualité de la liste des "maladies mentales", qui s’est achevée avec succès en 2001. Wan Yanhai a été détenu par les autorités chinoises à plusieurs reprises pour ses activités militantes depuis le début des années 2000. En mars 2010, le gouvernement a mis en application des mesures qui imposent une surveillance très stricte sur les ONG qui acceptent des dons de l’étranger. Seules les ONG liées au gouvernement échappent à ces mesures. En mai 2010, sous les pressions répétées du régime, Wan Yanhai a été forcé de s’exiler avec sa famille pour s’installer sur la côte Est des Etats-Unis. Il poursuit désormais ses activités dans le monde entier. Il a aussi fait partie de la délégation qui a assisté à la cérémonie de remise du prix Nobel de la Paix à Liu Xiaobo en octobre 2010, alors que ce dernier était toujours privé de liberté en Chine. C’est à Paris que nonfiction.fr a pu le rencontrer en mai 2011.
Nonfiction.fr- Pouvez-vous nous décrire brièvement l’histoire de Aizhixing ?
Wan Yanhai- Aizhixing a été créé il y a dix-sept ans, d’abord pour financer des projets et créer un réseau informel. Ce n’était pas structuré initialement. A partir de 1998, j’ai lancé un site Web. En 2002, nous avons monté une équipe et ouvert un nouveau site aizhixing.net, avant de lancer aizhixing.com et aizhixing.cn. Aujourd’hui, nous formons une équipe de 15 personnes. Entre 2004 et 2009, nous étions capables de soutenir entre 30 et 40 autres organisations. Parmi les ONG chinoises, nous sommes une ONG importante.
Nonfiction.fr- A titre personnel, comment avez-vous été sensibilisé au problème social du SIDA ?
Wan Yanhai- J’ai une formation de médecin, j’ai étudié les problèmes de santé mentale et de santé publique à Shanghai, et j’ai beaucoup lu, des livres de philosophie, de psychologie, etc. Il y a deux ans, en allant à l’Ambassade de France à Pékin, je me suis rendu compte combien de philosophes français j’avais lu ! Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ou Auguste Comte, par exemple.
Nonfiction.fr- Votre intérêt pour le sujet est donc venu des livres et des idées, mais également d’une pratique du terrain ?
Wan Yanhai- A partir de 1986, on pouvait se procurer de nombreux nouveaux livres en Chine, et il y eut de nombreux débats dans le milieu étudiant. Je me suis intéressé aux questions de sexualité, de psychologie et de politique à cette époque.
Nonfiction.fr- Personne ne voulait alors parler du SIDA en Chine ?
Wan Yanhai- C’est vrai. Dans le champ médical, certains connaissaient le virus mais ne se rendaient pas compte de ce que cela impliquait en Chine. J’ai toujours eu une approche pragmatique de cette question. En 1987, le gouvernement chinois a lancé une campagne pour dire qu’il empêcherait le SIDA de venir jusqu’en Chine. Pour cela, il comptait arrêter l’importation de sang étranger dans le pays et faire des prises de sang aux étrangers. Je disais alors à mes patients : "C’est ridicule, les Chinois sont comme tout le monde ! Ils peuvent aussi avoir des problèmes liés au sang."
Nonfiction.fr- Le SIDA était donc rejeté comme un fléau étranger. Le nationalisme dictait cette vision, mais le SIDA n’était pas non plus perçu comme un enjeu de santé publique ?
Wan Yanhai- Dans les années 1980, les médecins chinois n’avaient aucune formation de santé publique, de sociologie ou d’épidémiologie. La formation médicale était inspirée du modèle soviétique, très top-down, et sans interdisciplinarité. C’était plus du bachotage qu’une formation à exercer son esprit critique. Au sein du ministère de la Santé, il n’y avait aucune communication entre les différents secteurs. Des spécialistes de maladies infectieuses pouvaient par exemple n’avoir aucune connaissance des addictions aux drogues. Ce qui donnait du crédit au discours qui affirmait qu’il n’y avait pas d’homosexuels ou de consommateurs de drogue en Chine, mais que de bonnes valeurs traditionnelles.
Nonfiction.fr- Ce qui est étonnant, c’est qu’on croirait qu’un régime communiste comme la Chine aurait pu cultiver l’idée de santé publique si ce n’est son application concrète auprès de la population ?
Wan Yanhai- Dans le système chinois, il y avait en effet certains enjeux de santé publique que le régime prenait en charge par de grandes campagnes de propagande. Ensuite, c’est le gouvernement qui a l’argent pour faire face à ce genre de problèmes. Sur les problèmes de MST, il a toujours eu une ligne très dure : dans les années 1960, le régime a annoncé publiquement qu’il allait éradiquer les MST. La prostitution comme l’usage de drogues étaient aussi des "maladies sociales", éradiquées par le parti. Voilà ce qu’était la santé publique !
Aucun commentaire