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En France, le républicanisme est-il un obstacle à l’évolution de la démocratie ?
[jeudi 08 décembre 2011 - 10:00]

Depuis la fin des idéologies, la République, son modèle et ses traditions sont devenues les références ultimes du discours politique. Dans un contexte de crispation et de méfiance vis-à-vis de l'avenir, la référence républicaine peut cependant masquer un repli identitaire marqué par des tendances autoritaires et anti-démocratiques. Cette dérive ainsi révèle les failles d'un modèle politique fondamentalement inadapté aux nouvelles exigences démocratiques.

Qui aujourd’hui n’est pas républicain ? A gauche comme à (l’extrême-)droite, dans les prises de positions des intellectuels comme dans les discours des personnalités politiques, la République est constamment invoquée avec sa majuscule altière. Référence incantatoire, elle fait irruption dans le débat public sur les questionnements sociétaux les plus divers, de la sauvegarde des services publics aux questionnements identitaires. On la voit planer partout avec ses émanations spectrales, son panthéon de morts glorieux, ses grands textes gravés dans le marbre pour l’éternité, la rectitude de ses lois et de ses principes qu’on voudrait souvent ériger en « idéaux ».

Et pourtant, plus qu’idéale, cette République-là, est bel et bien imaginaire. Céleste, transcendante, elle nous est présentée comme un principe pur qui se serait incarné dans le monde en quelques moments élus. On pense tantôt à la Révolution, la grande, celle qui a « inventé les droits de l’homme », tantôt à la IIIe République avec ses hussards noirs et son patriotisme méritocratique voire même au gaullisme étatiste et souverain. Et pourtant, cette République n’est pas celle de l’histoire, car l’histoire ne connaît pas les majuscules. C’est une sorte d’Atlantide, de pays perdu, un autrefois-autrement logé dans un passé sublimé et dont il échoit aux « républicains » autoproclamés de préserver l’héritage.

Rien de plus contemporain cependant que cette idée de « tradition républicaine » dont la réinvention et la réutilisation dans les années 1980 est concomitante de l’effondrement des grandes idéologies. C’est en 1981, lors de la campagne présidentielle et dans le discours de François Mitterrand qu’elle fait sa grande apparition,  s’imposant pour les décennies suivantes comme la référence spirituelle ultime du discours politique. Autour de son évocation se développe ce que certains politologues désignent sous le vocable de « néo-républicanisme ». Il s’agit d’une pensée et d’un discours fin-de-siècle née dans une société en transition et donc en crise. D’une extrémité politique à l’autre, la France souffre alors d’un vide, ressent un manque d’explication du monde qu’opportunément, elle tend à venir combler.

Progressivement, ce néo-républicanisme prend une dimension normative qui s’impose à gauche comme à droite et dont la légitimité est renforcée par l’ancrage historique dont il est affublé. Convoquant une constellation d’idées à la générosité présumée, l’égalité, l’universalisme, la laïcité, l’Etat protecteur et souverain, ce néo-républicanisme se mue en une constellation d’images qui, puisées dans un passé fantasmé, sont censées fournir le cadre canonique de toute action politique désirable. Les bouleversements parfois menaçants qui traversent la société française au tournant du siècle sont ainsi passés au crible de cette République normative et rassurante.

En plus de remplir un rôle de substitut idéologique, la référence républicaine fournit des catégories intellectuelles « de résistance » aux mutations inquiétantes qui traversent la société. Elle permet d’opposer l’imaginaire de la souveraineté et de la frontière sacrée aux effets de la mondialisation, d’opposer l’imaginaire de l’universalisme abstrait et de l’indépassable culture classique aux questions que pose une société entrainée dans un double mouvement de syncrétisme et de diversification, d’opposer la laïcité à des pratiques, comme « le port du foulard islamique » dans les lieux publics, appréhendées selon le seul prisme religieux.

Dans le contexte de trouble, d’inconfort, d’incertitude et de méfiance vis-à-vis de l’avenir qui s’installe tout au long des années 2000, la référence républicaine devient un facteur identitaire qui tend à s’agglomérer au discours naissant sur l’identité nationale. La campagne présidentielle de 2007 acte ce processus de synthèse du républicanisme et du nationalisme. La référence républicaine tend ainsi à se coupler à un discours sur l’Identité nationale. Mêlant assimilation et exclusion, il peut se radicaliser au point d’être dirigé en premier lieu contre les Français qu’on commence à qualifier usuellement et improprement d’« issus de l’immigration », et qui dans l’arrière fond du discours dominant sont tenus suspects de communautarisme et de mauvaise « intégration ». La référence aux valeurs républicaine sous-tend dans le même mouvement une conception exclusive de la laïcité ciblant avec un systématisme sans précédent les pratiques de certains musulmans de France que le discours politique puis le discours médiatique regroupent tendanciellement dans un ensemble unique et exogène.

En France, la République dont on continue pourtant à louer l’humanisme et la générosité universels devient progressivement le véhicule respectable d’un repli identitaire analogue aux crispations qui prospèrent ailleurs dans le monde sur un mode plus ouvertement ethniciste ou culturaliste tout en restant une référence de « vivre ensemble » réputée humaniste. La conversion du Front national à la vulgate républicaine, conversion accentuée depuis l’accession de Marine Le Pen à la présidence du parti est un symptôme de cette dérive vers l’ambigüité et le paradoxe.

Intellectuels ou politiques, les tenants traditionnels des valeurs républicaines en viennent ainsi à regretter que le parti d’extrême droite soit le seul à les défendre quand ils ne l’en félicitent pas et n’en viennent pas à le rejoindre comme l’ont fait certains éléments du Mouvement Républicain et Citoyen de Jean-Pierre Chevènement. Plus flagrante encore est l’attitude des tenants du mouvement de la « droite populaire » qui, se posant en défenseurs d’une invraisemblable « République laïque de tradition judéo-chrétienne »  apportent leur soutien aux intégristes catholiques, ennemis héréditaires et de la République et de la laïcité. Comment expliquer de tels brouillages idéologiques ? Il se trouve que la puissance normative de la République est essentiellement incantatoire. Il ne s’agit pas véritablement d’un concept mais d’un contenant évocateur aux contours flous.  En s’en emparant par la répétition, la radicalité et la sévérité du ton, on contrôle son contenu sans affecter la valeur normative du contenant.

La République appartient donc à ceux qui pourront en donner le sens le plus fermé, entraînant leurs concurrents dans une escalade dangereuse bien que largement masquée par des  termes qui, de l’extérieur, restent normés positivement et acceptés de tous. La défense de la République peut ainsi recouvrir des tendances autoritaristes et anti-démocratiques d’autant plus dangereuses qu’elles sont susceptibles de se diffuser en dégradé à toutes les tendances politiques en lice pour l’élection présidentielle à venir, par l’attrait qu’exercent toujours en temps de crise les notions fortes et abstraites d’autant plus qu’elles permettent de stigmatiser à loisir tout en gardant les mains propres.

Néanmoins, la République est-elle seulement cette idée généreuse qui, si son essence n’avait été trahie, pourrait comme elle l’aurait toujours fait par le passé, encadrer la marche de notre société vers plus de liberté, vers plus de dignité ? Vers une démocratie plus démocratique ? Il est permis d’en douter. Ce qui se cache en France derrière l’évocation récurrente de la République, c’est en fait une nostalgie profonde, celle de la puissance de l’Etat. La République majuscule que l’on rencontrera bientôt dans tous les discours de campagne s’identifie dans le sous-bassement du discours au « modèle politique français » dans son ensemble plus qu’à un régime particulier ou à un authentique ensemble de valeurs universelles.

Les affinités contemporaines de la référence républicaine et du discours réactionnaire ne sont pas la simple conséquence d’une dérive idéologique et d’une perte de sens. Elles révèlent que le modèle politique français que l’on désigne aujourd’hui sous le vocable de République est solidaire d’un paradigme dépassé, inapte à porter de nouveaux progrès démocratiques. Sans tomber dans des généralisations hâtives, bien que conformes à la caricature tocquevillienne d’un jacobinisme qui lui serait consubstantiel, la culture politique française, comme la tradition étatique qui lui est associée, est marquée par l’expérience précoce d’une modernité politique radicale dont les idéaux types sont ceux de l’Etat-nation, de la frontière, de l’homogénéité intérieure, de la centralité de l’Etat et de sa précellence par rapport à la société. Ils sont autant d’aspects de ce que Pierre Rosanvallon définit comme « l’utopie de la généralité ». Or toutes ces catégories sont battues en brèche par les expressions contemporaines de l’idéal démocratique.

Comment sans prolonger un raidissement déjà à l’œuvre, nourrir le mythe d’une nation homogène, souvent masqué par un universalisme abstrait mal placé, quand les processus de syncrétismes culturels à l’œuvre se doublent d’une demande de reconnaissance de la pluralité nécessaire des identités ? Il s’agit bien sûr de celles, régionales et minoritaires, que la République par son développement progressif a voulu faire disparaître mais aussi de celles, plus récentes des Français descendants d’immigrés qui ne veulent ni être réduits à une appartenance communautaire rigide ni être sommés sottement de s’assimiler à une figure du Français idéal créée de toutes pièces au fil des dernières décennies.

La tendance participative comme les mouvements d’indignés sont porteurs d’une conception de la démocratie qui prend son sens au sein de la société civile et milite en faveur de son auto-organisation.   Ils donnent l’image d’un exercice démocratique fragmenté et horizontal et empirique quand, le modèle politique français en donne une vision verticale et unifié. Pierre Rosanvallon l’a montré,  , la culture politique de la généralité caractérisant l’histoire française s’est bien sûr largement amendée de régime en régime. La relation pure entre l’individu détachée de toutes ses solidarités et l’Etat n’a pas résisté devant l’impératif de gouvernabilité et l’exigence de liberté.

Cependant les infléchissements et aménagements qu’a connu le modèle politique français n’ont jamais remis en cause, conformément au développement de la modernité, la centralité de l’Etat. Or, riches de potentialités et d’initiatives autogestionnaires mises en place de manière empirique, les nouvelles expressions de l’idéal démocratique se vivent comme relevant de la  « démocratie réelle » opposée à un exercice démocratique dominé, asphyxié par des structures étatiques jugées illégitimes, celles là même que la tradition républicaine place au cœur du processus de démocratisation.

 

* A lire aussi sur nonfiction.fr 

- le dossier sur le renouveau des pratiques démocratiques 

Partie I : Un nouvel espace politique en formation ? 

J'écris ton nom, démocratie, par Pierre Testard 

La  philosophie en actes, entretien avec José-Luis Moreno Pestaña au sujet des Indignés espagnols, par Baptiste Brossard 

- Lilian Mathieu, La démocratie protestataire, par Irène Pereira 

Jusqu’où va la démocratie sur internet ? Entretien avec Dominique Cardon, par Lilia Blaise  

Entretien avec Wan Yanhai, dissident chinois en exil, par Joël Ruet et Pierre Testard

- Sandra Laugier, Albert Ogien , Pourquoi désobéir en démocratie, par Marc Milet 

 

Partie II : Les nouvelles pratiques démocratiques sont-elles solubles dans nos institutions ? 

- " Le changement ne devra pas être uniquement politique", Entretien avec Yves Sintomer, par Aïnhoa Jean et Allan Kaval 

L’humanité survivra-t-elle à la démocratie (libérale) ? Entretien avec Dominique Bourg, par Clément Sénéchal 

- Pierre Rosanvallon, La société des égaux, par Jean-Vincent Holeindre 

 

 

* Pour aller plus loin :

Serge Bernstein, « Le retour de la culture républicaine » in Vingtième Siècle. Revue d’histoire. 1994, Vol. 44 ; pp.113-120
Chloé Gaboriaux, « La République, une référence obligée dans le débat politique français » (Les notes du CEVIPOF, Octobre 2011.


 

Allan KAVAL
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3 commentaires

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OWBtSYvlUdxTZEfhtOJ

17/12/11 14:13
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17/12/11 09:13
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alpha

14/12/11 22:49
j'ai trouvé votre analyse sévère ,mais somme toute plutôt juste.L'in vocation à tout propos du modèle républicain n'est pas une bonne chose.Il faut inventer d'autres formes de démocratie

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