Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Partout en Occident, la gauche recule. De plus en plus éloignée du pouvoir, elle s'engonce dans des discours accablants sur l’état du monde. Elle développe une prose foisonnante, souvent hypocrite, sur la déliquescence durable de ses forces et les moyens d'échapper à ce destin funeste. Ceux qui ont fait vœu d'y consacrer leur vie ne cessent de vouloir justifier le sens de leur engagement, si bien que leurs paroles résonnent comme les shibboleths d'une secte à jamais obsolète. Les discours de gauche semblent raillés dès lors qu'ils s'inscrivent dans une tradition politique dont personne ne parvient à saisir la conformité avec le réel. Ils se multiplient et se dispersent à mesure que ses représentants perdent l'habitude d'exercer le pouvoir. Ils se déconstruisent et se contredisent à chaque tentative pour définir ce qu'une politique de gauche moderne serait. Ce glissement finit par lier la définition de la gauche à un questionnement négatif. C'est lui qui donne sa forme au titre original de l'essai du linguiste italien, Raffaele Simone, Il mostro mite. Perché l'Occidente non va a sinistra , publié en France sous le titre Le Monstre doux. L'occident vire-t-il à droite ? .
Le socialisme est mort
Publié en 2007 en Italie, ce livre se présente comme une analyse de l'érosion de la gauche et de ses valeurs au sein d'un monde auquel elle n'est plus adaptée. Raffaele Simone veut démontrer qu'il ne s'agit pas d'une simple tendance politique liée aux fluctuations du système de la démocratie parlementaire mais bien d'un enracinement profond de valeurs nouvelles dans la modernité. La gauche ne serait plus à la hauteur des temps, balayée par le Zeitgeist, cet esprit qui charrie avec lui le poids insubmersible de l'histoire. En effet, Simone n'explique pas l'échec patent de la gauche par la domination progressive de valeurs individualistes et égoïstes défendues par la droite mais bien par une progressive dissociation des idées de gauche du cours de l'histoire. "Presque aucun des grands objectifs de la gauche n'a réussi à se réaliser pleinement" . Rien de l’augmentation du niveau d’instruction, du développement de la culture, de la valorisation de la création, de la diffusion d’un esprit rationnel et laïc, ou de l’émergence d’une conscience citoyenne et solidaire ne se serait réalisé.
La gauche est allée d’échec en échec parce qu’elle n’a pas su, depuis au moins quarante ans, prendre la mesure de la modernité, cet "agrégat tumultueux et inquiétant de menaces, de dangers, d’insécurités dramatiques nouvelles." Elle aurait dû s’acharner à analyser ce que la transformation du capitalisme impliquait pour la société occidentale après la Seconde Guerre mondiale. Au lieu de cela, elle s’est complue dans des causes perdues ou "inqualifiables" - Simone cite notamment la cause palestinienne et la bienveillance pour l’islamisme radical qu’elle a pu dissimuler- par penchant pour les luttes clandestines et leur parfum de révolution.
Sa décadence n’a fait que s’étendre, de la mort du socialisme réel à l’effondrement de sa "composante socialiste réformiste" face à un capitalisme mondialisé, où l’Etat demeure impuissant face au marché. Non seulement les racines de la gauche ont-elles été attaquées, mais l’idée même de socialisme a perdu toute crédibilité. La gauche se serait d’abord fourvoyée par la démesure des idéaux socialistes qui lui inspirèrent jusqu’à la prétention de procurer à l’homme le bonheur. Elle se serait ensuite progressivement dissolue dans une culture antimoderne, faite d’un langage politiquement correct et d’un moralisme bon teint. En cela, elle aurait abandonné une culture de la radicalité et jeté par-dessus bord l’héritage jacobin. C’est ce que Raffaele Simone nomme le buonismo. Mâtiné de principes chrétiens, ce serait une pratique politique faite de recherche du compromis, de dialogue et de tolérance. Le buonismo exclurait par principe qu’il puisse y avoir des "processus sociaux vraiment nocifs et qu’il soit par conséquent indispensable d’avoir parfois recours à des solutions drastiques et définitives pour les affronter." Il reviendrait à un laissez-faire social préparant le néolibéralisme économique, parce qu’incapable d’ériger certains principes en valeurs indépassables pour la gauche. Pour Simone, ce concept façonne les réflexes d’une gauche molle, plus encline à pardonner qu’à punir, à sanctionner qu’à réprimer, à orienter qu’à exclure.
Si cette analyse frappe par sa justesse, dans quelle mesure peut-elle s’appliquer hors des frontières italiennes ? Simone pense clairement au centre-gauche italien rongée par le berlusconisme en écrivant ces pages , et on ne peut pas sous-estimer la signification du "compromis historique" dans l’histoire politique de l’Italie contemporaine. Appliqué à la France, ce concept vague ne ferait que nous renvoyer au débat vieux de quarante ans sur l’opposition entre cultures politiques jacobine et girondine. Néanmoins, on ne peut qu’approuver Simone lorsqu’il constate que les principes de la gauche sont devenus plus light, généraux et vagues. Serait-ce parce qu’ils paraissent faibles et tristes face à l’esprit joyeux et puissant d’une droite qui épouse les traits de la modernité ?
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