Une réédition en un volume de l’œuvre phare d’Henry Laurens, plus que jamais d’actualité, à propos des rapports entre l'Europe et l'islam.

Orientales est le titre donné à la réédition des trois volumes, parus en 2004, respectivement sous les intitulés : Orientales I, Orientales II et Orientales III. Loin d’en être une simple réimpression, cet ouvrage propose une réelle réorganisation actualisée de nos connaissances sur les rapports complexes entre l’Europe et l’Islam, depuis trois siècles. Dans la droite ligne d’E. Saïd, Henry Laurens y réalise une analyse, plus détaillée et plus fouillée, sur les moments forts de l’histoire des rencontres et des conflits, des incompréhensions et des manipulations, entre les deux mondes. Parmi les nombreux événements qui ont fait cette histoire, l’auteur revient en particulier au "mythe" de l’Expédition en l’Egypte , à la naissance du nationalisme arabe, au démembrement du Califat ottoman , à la Révolte arabe , à l’occupation britannique de l’Egypte , à la création de la Transjordanie , aux mouvements d’indépendance, et à tant d’autres moments marquants qui ne cessent de façonner les relations entre l’Europe et l’Islam. 

En dépit de sa grande disparité, ce recueil d’articles, présenté d’ailleurs comme "une autobiographie intellectuelle", est clairement régi par une problématique à coloration anthropologique : comment naissent et fonctionnent les "représentations imaginaires" à travers les jonctions, notamment politiques, entre ces deux civilisations ? À l’instar d’une archéologie des notions (méthode développée par M. Foucault), cet ouvrage dépoussière les acceptions et connotations sur lesquelles se fondaient les principales représentations, plutôt imagées et collectives, telles que "l’Orient", les "Arabes", la "France", la "République". À travers ces représentations, des générations entières de savants et de politiciens ne cessaient d’exprimer, deux siècles durant, leur fascination et leur angoisse. D’ailleurs, l’ambivalence des positions prises au sein de ces civilisations se trouve, de ce fait, condensée dans ces quelques notions.

Cependant, et à la différence d’E. Saïd, qui a davantage mis l’accent sur les origines intellectuelles, littéraires et philosophiques de ces représentations, H. Laurens réinsère, avec force, la dimension historique et rappelle, sources archivistiques inédites à l’appui, l’enchaînement des faits réels ayant conduit à l’émergence de ces représentations. En effet, le champ mental évoqué par ses recherches est si large qu’il s’étend sur des notions, des concepts et surtout des représentations dichotomiques qui se sont forgées (et se forgent encore) entre ces deux civilisations. Certains termes relèvent de l’espace politique et intellectuel occidental, tels que les Lumières, la République, la laïcité, la mondialisation. D’autres compulsent des figures appartenant à la sphère arabo-islamique, telles que le Califat, la Loi religieuse (šarī‘a), l’Islam, etc.

Quant à l’évolution sémantique des mots, cet ouvrage revêt un grand intérêt : non seulement, il recense les termes dont les connotations sont paradoxales, mais aussi il retrace les contextes historiques et sociaux qui expliquent l’origine, les développements et parfois la désuétude de ces termes spécifiques. À titre d’exemple, le mot "arabe" évoque, selon l’époque étudiée, les images de l’indigène, berbère, arabe, musulman, oriental, non-civilisé, etc. Il suscite en outre des émotions foncièrement contradictoires : admiration et animosité.

Or, sans se borner à une explication historiciste, ce travail ouvre, en outre, des nouvelles voies en insérant le facteur "civilisation" dans l’analyse des strates sémantiques des représentations clés dans lesquelles puisent les détenteurs du savoir et du pouvoir. À chaque fois, l’auteur montre que ces représentations sont le fruit de la "rencontre" des deux civilisations, et c’est le poids même des civilisations qui crée l’ambiguïté, la polysémie et la force mobilisatrice de ces termes. Au long des trente-deux articles dont se compose l’ouvrage, il décrit le fonctionnement d’une catégorie spécifique de mots renvoyant aux représentations "civilisationnelles". Celles-ci ne réfèrent pas à des significations précises, analysables par la raison, mais plutôt à des idées-forces qui mobilisent les peuples et influencent le sens qu’ils donnent à l’histoire. Pour les Européens d’alors, le terme "liberté", par exemple, ne renvoie pas au concept philosophique connu, mais davantage à "une mission historique que l’Occident doit remplir auprès des peuples opprimés".

Par conséquent, l’objet de cet ouvrage n’est autre que la genèse et les transformations sémantiques de ces entités essentielles. L’auteur écrit à ce propos : "Loin de vouloir essentialiser la société musulmane, il [le savoir, en l’occurrence l’orientalisme] se voudra avant tout science du changement et de la transformation"  . Ces changements touchent essentiellement les notions clefs qui expriment les nouvelles aspirations de chaque civilisation. Bien que l’auteur relie chaque terme à des personnages et faits bien circonscrits historiquement, il n’en est pas moins vrai que c’est la "machine de l’histoire" qui fabrique ces représentations ; c’est le cas des concepts de l’unité arabe , de la Terre sainte .

Progressivement, les analyses de Laurens se focalisent sur les deux catégories opposées : savoir et pouvoir. La science qu’il entend refonder se recentre ainsi sur "l’étude des relations entre savoir et pouvoir, entre discours et actions politiques de France par rapport au monde arabe"  . En dressant le tableau des deux derniers siècles, H. Laurens reconstruit en effet un objet de science précis où s’entrecoupent les faits de l’histoire (la trame événementielle), les enjeux sémantiques qui influencent l’interprétation de ces faits et enfin les justifications sociales qu’en donnent les acteurs historiques.

On pourra alors lire cet ouvrage comme une "encyclopédie historique" englobant les termes qui désignent les images cruciales que se sont mutuellement faites l’Occident et l’Islam.

Bien qu’elle s’applique manifestement à l’Orient, cette "encyclopédie" concerne aussi, et avec la même force, le Maghreb. Elle n’est orientale que par le nombre d’articles consacrés à l’Egypte ou à la Grande Syrie. Autrement, elle implique aussi l’interaction entre savoir et pouvoir dans les contrées maghrébines où l’Islam s’affronte et dialogue avec l’Europe à travers les mêmes phénomènes tels que la colonisation et l’immigration. Sans oublier l’intérêt accordé à la conjoncture socioéconomique, cet ouvrage retrace davantage l’histoire des représentations savantes que ressentent et développent l’élite politique et intellectuelle arabe et occidentale. Le caractère élitiste des "représentations" dissimule parfois le fait qu’elles soient aussi l’expression des attentes et des mouvements qui agitent les classes populaires de la société arabo-musulmane depuis le XVIII siècle.

Le dialogue qu’entend instaurer H. Laurens entre les "Deux Rives" se fonderait bien sur cette première grille de notions analysées. Complémentaires, la connaissance historique et l’analyse sémantique permettront d’en révéler les origines, non seulement étymologiques, mais aussi culturelles et de dissiper les malentendus majeurs qu’elles ont engendrés. Car, seul l’examen critique de processus complexes qui les ont créées, contribue à affranchir les deux civilisations du joug d’incompréhensions chroniques dans lesquelles elles se sont mutuellement enfermées. L’Occident et l’Orient gagneront ainsi à briser ces incompréhensions mutuelles en mettant au clair leurs origines, souvent de nature sémantique. Orientales offre aux lecteurs une série d’outils aidant à "déconstruire" les strates des représentations, pour que soient révélées leurs genèses historiques… à dépasser urgemment.


À lire également :


* Sur les relations Occident / Islam :

- La critique du livre de Gilles Kepel, Terreur et Martyre (Flammarion), par Frédéric Martel.
(Malgré un air de 'déjà vu', Gilles Kepel dévoile et démêle avec brio les fils de l'"Orient compliqué").

- La critique du livre de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations (Seuil), par Youssef Aït Akdim.
(Dans Le rendez-vous des civilisations, le démographe Youssef Courbage et l’historien Emmanuel Todd rament à contre-courant du discours majoritaire sur le "choc des civilisations". Louable, mais peu convaincant).

- Un débat entre Régis Debray et Élie Barnavi sur les rapports interreligieux au Proche-Orient, par Bastien Engelbach.


* sur le Proche et Moyen-Orient :


- La critique du livre dirigé par Sabrina Mervin, Les mondes chiites et l'Iran (Karthala), par Thomas Fourquet.
(Cet ouvrage, publié sous la direction de Sabrina Mervin, met en évidence la diversité et la vitalité du chiisme aujourd'hui).

- La critique du livre de François Hesbourg, Iran, le choix des armes ? (Stock), par Thomas Richard.
(Un petit livre d’actualité. Avec toutes les qualités et les défauts inhérents à ce type d’ouvrage. C’est la formule par laquelle on peut résumer ce Choix des armes).

- La critique du livre de Gilbert Achcar et Noam Chomsky, La poudrière du Moyen-Orient (Fayard), par Thomas Fourquet.
(La poudrière du Moyen-Orient retranscrit un dialogue tenu en janvier 2006 au MIT entre Noam Chomsky et Gilbert Achcar, où ont été évoqués les problèmes de cette région. Un livre qui fournit matière à débat).

- La critique du livre d'Olivier Roy, Le croissant et le chaos (Hachette Littératures), par Laure Jouteau.
(Olivier Roy signe un ouvrage pédagogique qui reprend ses principales thèses et propose une lecture critique de l'actualité du Moyen-Orient. Une excellente entrée en matière).

- La revue de presse à propos de Kanan Makiya, par Laure Jouteau.


* Sur les néo-conservateurs américains et la politique étrangère américaine :

- La critique du livre de Marc Weitzmann, Notes sur la terreur (Flammarion), par Éric l'Helgoualc'h.
(Un romancier parcourt le monde de l'après 11 septembre et s'interroge sur son soutien à la guerre en Irak).

- La critique du livre de Susan George, La pensée enchaînée. Comment les droites laïques et religieuses se sont emparées de l'Amérique (Fayard), par Romain Huret.
(Susan George explore les raisons de l'hégémonie conservatrice aux Etats-Unis. Si le constat est juste, l'explication reste partielle).

- La revue de presse à propos de l'article de Parag Khanna paru dans le New York Times "Waving goodbye to hegemony", par Frédéric Martel.

- L'article à propos du décès de William F. Buckley Jr., intellectuel conservateur américain et fondateur du magazine National Review, par Vassily A. Klimentov.

- L'article à propos de Joseph Nye : "Un 'smart power' encore à définir", par Michael Benhamou.


* Sans oublier :

- La critique du livre de Robert Castel, La discrimination négative (Le Seuil), par Jérémie Cohen-Setton.
(Un bon livre sur la discrimination, les minorités et la crise des banlieues qui recadre un débat souvent marqué par des digressions stériles).


- "Les primaires américaines en continu"