"Les belles heures de Mix-Cité"

 

Dans la galaxie des jeunes associations féministes, Mix-Cité commence à sentir le poids des années. Fondée en 1997, Mix-Cité est née d’une idée originale : créer un mouvement mixte pour l’égalité entre les sexes, en rupture avec les pratiques militantes du féminisme historique. Pas de structure personnalisée, pas de cumul des mandats- "on fait soit de la politique, soit du militantisme associatif"- pas de fonction exécutive renouvelable- le collège de l’association, composé de cinq membres, n’a pas de président. Entre les Marie pas Claire et les Sciences potiches se rebellent, confinées à Science Po, une structure dynamique manquait. Clémentine Autain, encouragée alors par Suzy Rojtman  , se lança. La future avocate inlassable de l’unité de la gauche radicale et Thomas Lancelot-Viannais symbolisaient à merveille la mixité et un féminisme à visage déridé. La première avait "une belle gueule"   et parlait bien, le second était un homme. Il n’en fallait pas plus pour que les médias mordent à l’hameçon. 

 

En avril 1997, l’association connut un départ en fanfare lorsque les journalistes- y compris japonais- accoururent pour voir leur action contre les Galeries Lafayette, qui organisaient la promotion d’une collection de lingerie avec des mannequins vivants en petite tenue. Aux "Lafayette proxénète" ont succédé les "Nous nous aimons, nous voulons le pacs", puisque Mix-Cité prit part activement au mouvement qui aboutit à la loi sur le PACS en 1999. En partie inspirée par le modèle américain des luttes pour l’émancipation, l’association croit à leur universalité, qu’elles soient sociale, antisexiste, antiraciste ou favorable aux droits des gays et lesbiennes. Ce qui l’a poussée à signer l’Appel des Indigènes de la République  , en janvier 2005, et à apporter sa pierre à l’édifice antilibérale bâtie autour d’Attac et de la Fondation Copernic. Entre temps, Mix-Cité Paris a fait des émules, à Toulouse, Rennes, Nantes et Orléans  .  

 

Toutefois, ses militants ne tiennent pas être associés de trop près à des causes politiques qui dépassent le féminisme. "On est tous très politisés, mais dans le féminisme", affirme Clémence Armand, membre actuelle du collège de Mix-Cité Paris. Seule une militante avait franchi la ligne jaune le jour où elle avait déclaré être contre le mariage homosexuel et la criminalisation du viol. Depuis son départ, il n’y a sans doute plus de militantes de droite dans l’association.

 

Des prises de position au compte-goutte

 

Il y a peu de sujets qui font consensus dans les rangs de Mix-Cité. Celui du voile n’est toujours pas tranché. L’association défend l’abolition de la prostitution et a pris position lors de sa dernière réunion le 3 mars contre les mères porteuses. Mais l’association fait rarement de questions aussi sensibles ses combats prioritaires. A tel point qu’on se demande parfois ce que l’association défend. "On est d’accord sur les grands principes", explique Thomas Lancelot-Viannais-Viannais. "Notre finalité, c’est l’abolition du patriarcat, et de la domination des femmes par les hommes. Nos combats, ce sont l’égalité entre les hommes et les femmes, l’éducation antisexiste, la défense de l’IVG et la lutte contre la violence faite aux femmes." Pour défendre ce projet de société égalitaire, il faut donc s’organiser et choisir ses cibles. Mix-Cité a beaucoup misé sur des actions anti-jouets sexistes. Chaque hiver depuis 2003, ses militants se rendaient en effet pendant les périodes de fête dans les grands magasins pour échanger les jouets pour garçons avec ceux des filles sur les étagères. En 2010, les jouets ont été laissés sur les étagères. Place à la campagne massive contre le viol, organisée avec Osez le féminisme et le Collectif féministe contre le viol. 

 

"L’idée est née sur un coin de canapé d’une militante de Mix-Cité", raconte Clémence Armand. Cette campagne vise à sensibiliser l’opinion publique à cette statistique sidérante : il y aurait en France 75 000 viols chaque année  . Grâce à la force de frappe d’Osez le féminisme et de sa porte-parole Caroline de Haas   sur Facebook, la pétition en ligne a récolté plus de 30 000 signatures, dont celles de personnalités publiques importantes. Ainsi, 2010 fut surtout l’année d’Osez le féminisme, qui a su surfer sur la célébration des 40 ans du MLF et la grogne contre la réforme des retraites pour s’affirmer comme l’association féministe la plus représentative d’une nouvelle génération militante, et la plus politisée. Les militants de Mix-Cité se sont-ils sentis instrumentalisés ? "Vous savez, tout ce qu’on lit sur OLF, on l’a lu sur Mix-Cité, tout ce qu’on lit sur Caroline de Haas, on l’a lu sur Clémentine Autain", rappelle Clémence Armand. "Il y a une institutionnalisation du féminisme, voire une instrumentalisation", nuance Thomas Lancelot-Viannais. Si la médiatisation et la personnalisation du mouvement féministe sont donc inévitables à leurs yeux, cela ne doit pas remettre en cause la spécificité de Mix-Cité : "notre culture militante est différente. La médiatisation est nécessaire mais inadaptée à notre discours", selon Clémence Armand. Ce dilemme se pose donc souvent à l’association, qui refuse aussi des sollicitations simplement par manque de moyens. Nombre d’associations féministes semblent pourtant passer par une phase de personnalisation pour se faire connaître- Clémentine Autain pour Mix-Cité, Fadela Amara pour Ni putes Ni soumises, Caroline de Haas pour OLF-, une phase de proximité avec la sphère politique pour peser davantage, puis un choix cornélien se pose : doit-on continuer à associer son image aux personnalités qui ont fait le succès d’une association pour mieux bénéficier de leur nouvelle dimension publique, ou s’en distinguer pour ne pas trahir son indépendance ? Mix-Cité et Ni putes Ni soumises sont clairement deux exemples opposés. Quand la première a un budget annuel de 500 euros  , la seconde semble continuer de dépendre du statut de Fadela Amara. Thomas Lancelot-Viannais enfonce le clou : "On savait déjà que Ni putes Ni soumises était financée de manière complètement dérogatoire par la région Ile-de-France ou le ministère. Récemment, on leur a encore attribué 80 000 euros pour préparer la loi sur le voile !"

 

Mix-Cité au prix de la diversité ? 

 

Mix-Cité compte ses sous, tout en payant le prix du refus du jeu médiatique en ressources humaines et en visibilité. Si, officiellement, l’association a 50 membres à Paris, ils étaient moins de 10 à participer à la campagne contre le viol, dont 4 faisaient partie de son comité. "Entre les belles heures de Mix-Cité et aujourd’hui", avoue Thomas Lancelot-Viannais, en retrait de l’association ces derniers mois, "Internet a sans doute beaucoup changé les choses." Le militantisme n’est plus ce qu’il était : "avant, pour monter une campagne, on appelait quinze personnes par téléphone et on était sûr qu’ils viendraient, c’était fiable. Aujourd’hui, on touche beaucoup plus de monde mais on voit parfois des gens qui viennent une fois à une manifestation puis disparaissent." Rassurez-vous, il y a aussi des militants plus Web-friendly à Mix-Cité. La fanpage- avec 120 amis- a enfin été lancée sur Facebook au tout début de l’année. 

 

L’autre problème de l’association, c’est sans doute que "mix-cité" ne rime pas avec diversité. Comme dans la plupart des associations féministes, les militants sont des étudiants ou enseignants parisiens, dotés d’un capital culturel important et dont la moyenne d’âge est proche des 35 ans. Ils aiment surtout le débat d’idées, et la réflexion intellectuelle. Des rencontres ont été organisées ces dernières années par l’association avec des personnalités comme Christine Delphy, Houria Bouteldja, Réjane Sénac-Slawinksi, Elsa Dorlin ou Coline Cardi. 

 

Après treize ans de vie, Mix-Cité a encore des projets, à la hauteur de ses moyens. Elle veut relancer l’idée du Sarkomètre pour la parité. Le principe est de comparer les promesses de campagne faites par le président de la République sur le plan de la parité avec son bilan réel. En novembre 2009, les résultats étaient déjà édifiants. Mix-Cité fera aussi partie de l’observatoire de la parité et de la mixité à la télévision. Enfin, l’association doit écrire une tribune mensuelle sur le blog de Louis-Georges Tin, président du comité IDAHO   et vice-président du CRAN. Autant d’initiatives qui doivent permettre à Mix Cité de compenser son "choix de l’invisibilité"  . Et de ne pas devenir le parent pauvre des jeunes associations féministes#nf#

 

A lire aussi sur nonfiction.fr :

 

 

Les lobbies féministes, par Lilia Blaise.

 

- Les associations de banlieue, Voix de Femmes et Voix d'Elles Rebelles, par Lilia Blaise. 

 

Osez le féminisme, par Lilia Blaise.

 

La Barbe, par Quentin Molinier. 

 

Les TumulTueuses, par Quentin Molinier.

 
 

- Une analyse des nouvelles modalités d’action des militantes féministes, par Marie-Emilie Lorenzi. 

 

- Un entretien avec la chercheuse Christelle Taraud sur la structuration actuelle du mouvement féministe, par Pierre Testard.

 

- Un entretien avec la philosophe Sandra Laugier sur l'éthique féministe du care, par Pascal Morvan et Quentin Molinier. 

 

- Un aperçu de la présence féministe sur Internet, par Pierre Testard.

 

- Une recension du livre de Valérie Ganne, Juliette Joste et Virginie Berthemet, Merci les filles, par Charlotte Arce. 

 

- Un portrait d’une "ancienne", Florence Montreynaud, par Charlotte Arce.

 

- Un entretien avec Martine Storti, sur le passé et l'avenir du féminisme, par Sylvie Duverger. 

 

- Une interview de la philosophe Geneviève Fraisse sur le féminisme et son actualité, par Sylvie Duverger et Lilia Blaise. 

 

- Un entretien avec Marie-Hélène Bourcier sur la queer theory, par Sylvie Duverger. 

 

- Une chronique de l'ouvrage de Jean-Michel Carré, Travailleu(r)ses du sexe (et fières de l’être), par Justine Cocset. 

 

- Une brève de féminisme ordinaire, par Sophie Burdet. 

 
 
 

* Ce dossier a été coordonné par Charlotte Arce, Lilia Blaise, Quentin Molinier et Pierre Testard.

 
 
 

A lire aussi : 

 

- Martine Storti, Je suis une femme. Pourquoi pas vous ? 1974-1979, quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération, par Fabienne Dumont. 

 

- Réjane Sénac-Slawinski (dir), Femmes-hommes, des inégalités à l'égalité, par Aurore Lambert. 

 

- Sylvie Schweitzer, Femmes de pouvoir. Une histoire de l'égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècles), par Léonor Gutharc. 

 

- "L'Etat doit-il réglementer la représentation du corps féminin dans la publicité ?", par Matthieu Lahure.