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Le torchon brûle encore. Les pratiques féministes, pour une efficacité politique
[lundi 07 mars 2011]

Depuis quelques années, des nouvelles modalités d’action ont fait leur apparition sur la scène des revendications et du militantisme féministes, empruntant au happening, à la performance et autres formes artistiques de démonstration. Plus ludiques, plus festives, moins sérieuses, ces nouvelles formes donnent à voir un nouveau visage du féminisme en France, moins en phase avec le militantisme féministe traditionnel.
 

8 mars, journée internationale de la Femme : l’occasion de revenir sur les pratiques féministes actuelles. Lors des manifestations d’octobre 2010 contre la loi sur les retraites, la question avait déjà intéressé les médias . Les journalistes n’avaient pas manqué d’observer, au sein du cortège des manifestants, des militantes et groupes féministes, rappelant l’iniquité de cette loi pour les femmes. Ces quotidiens et hebdomadaires nationaux avaient insisté sur l’apparition de nouvelles pratiques féministes. Pourtant, notre attention se portera moins sur ces groupes que sur certains collectifs féministes particulièrement actifs, qui battent le haut du pavé. Féminisme de la troisième vague, postféminisme, féminisme queer, etc., on l’appellera  comme on voudra, mais il s’agit bien pour ces groupes et collectifs de se démarquer du "féminisme de l’égalité", à visée universaliste, qui fait autorité en France, et qui avec ses idéaux "démocratiques républicains" est perçu comme discriminatoire et excluant . Dans ces nouveaux collectifs, se distingue la volonté d’articuler les autres luttes actuelles, mettant définitivement de côté le sujet "femme". Cette convergence des luttes révèle l’intention de ne pas faire d’une lutte particulière une priorité, mais bien plutôt de corréler la lutte contre l’homophobie, le racisme, la transphobie, et ceci toujours à travers une perspective matérialiste, anticapitaliste, voire libertaire. Loin de se cantonner à une lutte pour les droits des femmes, voire des gays et lesbiennes, avec pour risque l’assimilation à une normativité et l’exclusion d’une partie des minorités, ces nouveaux groupes reposent, à nouveaux frais, la question des rapports de pouvoir et de savoir, avec pour objectif de déconstruire le système sur lesquels ils sont basés .

 
 

Un héritage revendiqué

En fait, il serait incorrect de parler de nouveauté pour qualifier ces pratiques féministes, puisque celles-ci s’inscrivent dans une filiation des mouvements de libération (ou d’émancipation comme on les a parfois qualifiés) des années 1970 : le MLF (Mouvement de Libération des Femmes), le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), les Gouines Rouges, etc., dans leur manière de militer (happenings, jeu sur les images et les stéréotypes, réappropriation de la rue, perturbation de réunions, de conférences, ce qu’on nomme "zap" aujourd’hui), mais également dans leurs revendications. Effectivement pour ces collectifs, et comme c’était le cas pour les mouvements des années 1970, il est rarement question de lutte pour l’égalité des droits, mais plutôt de revendications identitaires (post-identitaires ), et en opposition avec des discours universalistes et essentialistes. Aussi, il faut comprendre ces pratiques à l’aune des nouvelles formes de militantisme apparues au début des années 1990, tels que les mouvements altermondialistes ou encore les associations de lutte contre le SIDA. De nouvelles techniques de luttes sont apparues qui se démarquent des formes traditionnelles, voire conventionnelles, des revendications, souvent perçues comme trop sérieuses et virilistes (affrontements avec les forces de l’ordre, trop forte présence de la hiérarchie dans certains groupes militants, manifestations trop encadrées, etc.). Face au défaitisme et aux désillusions, il fallait retrouver le goût de militer à travers des formes plus spontanées, plus divertissantes et festives. Il n’y a qu’à observer la manière dont ACT UP New York, Gran Fury (pour la lutte contre le SIDA), les Guerrilla Girls (pour la lutte contre une discrimination dans les milieux des arts et de la culture) et plus récemment SexPanic!, ont profondément renouvelé le répertoire d’actions des luttes, puisant dans le champ artistique et celui de la création, pour élaborer des actions qui relèvent particulièrement des registres du spectaculaire et de l’événement. Esthétiser les luttes, les techniques de luttes, oui, mais il faut comprendre l’esthétique au sens de Michel Foucault : une "esth-éthique", une manière d’entrer en résistance, de se constituer comme individu .  D’ailleurs on ne s’y trompe pas, même le vocabulaire a changé : on parle moins de manifestations, mais d’actions, d’interventions, ce ne sont plus des militants mais des activistes . Ces pratiques militantes sont des sources d’inspiration pour les collectifs aujourd'hui. Ainsi, le groupe La Barbe se réclame des Guerrilla Girls, et se dit largement influencé par les techniques de lutte d’ACT UP. Les Panthères Roses reconnaissent l’héritage du FHAR dans les luttes qu’elles mènent, à travers l’utilisation de l’humour et de l’ironie pour servir leurs propos, qui se situent plus sur le terrain de la sexualité (comme pour le FHAR à l’époque) que sur celui de l’égalitarisme.

  

Les nouvelles modalités d’action

Revenons sur quelques traits caractéristiques de ces collectifs féministes. La volonté de s’organiser en collectif, notamment, sans meneur/meneuse, est significative. D’une part, elle est une garantie (comme l’anonymat) pour se prémunir des pièges d’une survalorisation de la figure du "héros révolutionnaire" et de celle de l’artiste engagé. Et d’autre part, en s’éloignant des formes traditionnelles du militantisme représentées par les partis politique ou les syndicats, ces collectifs refusent une organisation hiérarchique et les risques de dérives qui leur sont associés. Ici, la notion de réseau (ou de rhizome pour reprendre l’expression de Deleuze et Guattari  ) est cruciale. Notons aussi un pragmatisme de la lutte. Il s’agit bien souvent pour ces collectifs de répondre à une urgence  au sujet de l’instauration de nouvelles lois discriminatoires et liberticides : le soutien à un sans-papier sur le point d’être expulsé, des propos discriminatoires d’un membre de la classe politique, une contre-manifestation lors des rassemblements "pro-vie", etc. Pour exemple, le "relooking queer" de la statue Jeanne d’Arc à Lille par le collectif Urban Porn, en réponse au débat sur l’identité nationale, initié quelques mois plus tôt par le président Nicolas Sarkozy ; ou le groupe La Barbe investissant les hautes sphères décisionnelles, composées par une majorité de membres du sexe masculin. Cette urgence à agir est grandement facilitée par les nouvelles technologies de communication – Internet en particulier avec les mailings, les blogs, twitter, facebook, etc. – permettent une interactivité et une réactivité plus grande. Même si les outils habituels de communication – fanzines, tracts papier – n’ont pas disparu . Il nous faut également rappeler la place importante accordée, lors de ces interventions, au corps, à sa mise en scène. Une mise en scène qui dévoile le caractère théâtral ("performatif", dirait Judith Butler  ) de l’identité. Avec la performance, nous sommes face à une approche plus directe des interrogations relatives au genre et à la sexualité puisque cette pratique révèle particulièrement la construction politique des corps et des identités. La présence et la visibilité de certains corps gênent, comme lorsque les membres du groupe non-mixte Les TumulTueuses investissent torse nu les piscines publiques pour souligner la discrimination qui s’abat sur les corps féminins. Pour ces collectifs, il ne s’agit plus de se laisser enfermer dans le registre de la victimisation, de la honte et de l’exclusion, mais bien au contraire d’affirmer haut et fort leurs identités et de refuser le statut de victime. En cela, l’enjeu de la réappropriation de l’espace public est considérable. Il est nécessaire de marquer sa présence aux yeux des autres et de fonctionner dans une logique positive d’affirmation identitaire et de défense des droits (notamment lors des manifestations la Pute Pride, ou Existrans. Tels étaient, par exemple, les enjeux de la manifestation marche de nuit/rage de nuit organisée à l’automne 2010 . Dans un même ordre d’idée, la fabrication et l’utilisation de "pisse-debout" , proposé par le collectif les Flamands Roses lors d’un atelier du Festival Lillois Ô Mots en 2009, modifie profondément le rapport à l’espace public et le système genré binaire.  A travers ces formes spectaculaires et carnavalesques de mobilisation – die in, kiss in, action directe, happening, performance – ces collectifs retournent le stigmate, jouent des stéréotypes, utilisent l’humour, la parodie, et le détournement. Il s’agit là de stratégies d’empowerment : construire et maîtriser ses propres images, ses propres représentations, à rebours des discours dominants. Largement inspirés par le féminisme pro-sexe (la féministe étasunienne Annie Sprinkle, le collectif espagnol Girls Who Like Porno, etc.), certains collectifs, comme c’est le cas d’Urban Porn, détournent et se réapproprient la pornographie (ou post-pornographie), outil jusque-là jugé dégradant et avilissant pour les femmes. Dans une même logique, l’omniprésence symbolique de la couleur rose (si fortement connoté sexuellement) dans ces différentes manifestations est significative (d’ACT UP Paris, en passant par le collectif Les Panthères Roses, ou celui Nantais des Dures à queer.

 

Pour quelle efficacité ?

Bien sûr, le danger d’effacement des revendications politiques au profit d’une "folklorisation" des pratiques militantes, n’est pas exclu. De même qu’une forte médiatisation peut faire courir le risque d’être plus facilement récupérable et vidée de ses enjeux politiques. Aussi, en utilisant l’humour et le second degré, ces pratiques peuvent être facilement mésinterprétées. Du spectaculaire, du plaisir, de l’humour, certes, mais il faut garder à l’esprit que ce sont seulement des stratégies et des tactiques pour servir un engagement politique. Ces formes plus ludiques ne se substituent pas à l’action politique, mais elles favorisent la cohésion des collectifs. Elles rendent plus plaisantes les actions militantes. Elles ont un rôle d’exutoire, cathartique (les participantes s’investissent pleinement, elles sont actrices, non plus spectatrices passives), et dans cette logique positive, elles déjouent les positions victimaires. En brouillant les frontières entre les champs de la politique, du militantisme et de l’art, ces pratiques font la part belle à la création et à l’imagination, en laissant une place plus grande aux fusionnements inattendus et porteurs de sens. En cela, elles sont aussi peut-être plus à même de séduire un public plus large.

 

A lire aussi sur nonfiction.fr :

 

 - Les lobbies féministes, par Lilia Blaise.

 

- Les associations de banlieue, Voix de Femmes et Voix d'Elles Rebelles, par Lilia Blaise. 

 

Mix-Cité, par Pierre Testard.

 

Osez le féminisme, par Lilia Blaise.

 

La Barbe, par Quentin Molinier. 

 

Les TumulTueuses, par Quentin Molinier.

 

- Un entretien avec la chercheuse Christelle Taraud sur la structuration actuelle du mouvement féministe, par Pierre Testard.

 

- Un entretien avec la philosophe Sandra Laugier sur l'éthique féministe du care, par Pascal Morvan et Quentin Molinier. 

 

- Un aperçu de la présence féministe sur Internet, par Pierre Testard.

 

- Une recension du livre de Valérie Ganne, Juliette Joste et Virginie Berthemet, Merci les filles, par Charlotte Arce. 

 

- Un portrait d’une "ancienne", Florence Montreynaud, par Charlotte Arce.

 

- Un entretien avec Martine Storti, sur le passé et l'avenir du féminisme, par Sylvie Duverger. 

 

- Une interview de la philosophe Geneviève Fraisse sur le féminisme et son actualité, par Sylvie Duverger. 

 

- Un entretien avec Marie-Hélène Bourcier sur la queer theory, par Sylvie Duverger. 

 

- Une chronique de l'ouvrage de Jean-Michel Carré, Travailleu(r)ses du sexe (et fières de l’être), par Justine Cocset. 

 

- Une brève de féminisme ordinaire, par Sophie Burdet. 

 
 
 

* Ce dossier a été coordonné par Charlotte Arce, Lilia Blaise, Quentin Molinier et Pierre Testard.

 
 
 

A lire aussi : 

 

- Martine Storti, Je suis une femme. Pourquoi pas vous ? 1974-1979, quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération, par Fabienne Dumont. 

 

- Réjane Sénac-Slawinski (dir), Femmes-hommes, des inégalités à l'égalité, par Aurore Lambert. 

 

- Sylvie Schweitzer, Femmes de pouvoir. Une histoire de l'égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècles), par Léonor Gutharc. 

 

- "L'Etat doit-il réglementer la représentation du corps féminin dans la publicité ?", par Matthieu Lahure.

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