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Les TumulTueuses : topless et activisme politique
[lundi 07 mars 2011]

Depuis presque quatre ans, une bande de dangereuses activistes, adeptes du monokini politique, sévit dans les piscines parisiennes. Leur nom ? Les TumulTueuses. Leurs actions ? Des trempettes collectives dans les nobles institutions aquatiques de la capitale… avec force exhibition de leurs poitrines. Leur modus operandi ? Un effeuillage ciblé et stratégique qui provoque à coup sûr la colère du très "hétérosexiste" maître-nageur, puis la distribution gracieuse de brassières aux hommes choqués par cette monstration mamillaire. Leur objectif ? Dénoncer une pudeur réservée aux femmes, mettre un terme aux différences de traitement entre le corps féminin et le corps masculin, et substituer au phallocentrisme triomphant un mammo-bi-centrisme inspiré. 

Plongeon amusé et critique chez ces féministes qui n'ont pas froid au torse !

 

Féminisme, antiracisme et anticapitalisme, vers une convergence des luttes ?

 

Les TumulTueuses sont une association féministe et antiraciste créée en 2007 après la Journée internationale des femmes (8 mars). Selon toute vraisemblance, le refus catégorique de certaines féministes, présentes ce jour-là à Paris pour une marche revendicative, de manifester aux côtés de femmes voilées, a suscité la création du collectif. Ainsi, dès le début de leur trépidante entreprise, les TumulTueuses ont affiché un soutien inconditionnel aux femmes musulmanes voilées. L’antiracisme est une composante essentielle – identitaire et identifiable – de leur logiciel rhétorique et politique, ce dont témoigne d’ailleurs leur engagement contre l’interdiction du voile dans l’espace public  . A ce titre, on ne peut être plus limpide que Claire, pluri-militante de 27 ans (LCR, Sud Etudiant, Tumultueuses) : "Pour moi la priorité, c’est un féminisme anti-raciste. On s’est trop servi du féminisme à des fins racistes"   

 

Par ailleurs, l’association revendique une organisation interne acéphale. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de présidente, pas de bureau, et encore moins de petites mains. Seule la préparation des actions et des happenings suscite une division fonctionnelle et momentanée des tâches : une personne s’occupe de contacter la police, une autre les journalistes… etc. Ce refus de toute forme de chefferie s'inscrit au demeurant en parfaite adéquation avec leur soutien aux luttes anticapitalistes   ; convergence idéologique qui, si elle est affirmée avec force, ne va pas toujours de soi, comme l’ont montré les récents atermoiements avec le collectif Alternative Libertaire à propos de la prostitution.

 

Concernant leurs revendications féministes stricto sensu, les TumulTueuses ont fait du corps un cheval de bataille privilégié. Elles en dénoncent entre autres la marchandisation, la chosification et la sexualisation publicitaires. Elles refusent de le couvrir et de le découvrir sur commande… Sur ce dernier point, elles expriment d’ailleurs un constat et une opinion bien tranchés : "Ce sont les cuisses, le ventre ou les seins, parfois les cheveux qu’il faut soustraire au regard des hommes. Si on s’y refuse, il faut être prête à en subir toutes les conséquences sans pouvoir reprocher quoi que ce soit à notre agresseur." On modérera peut-être un peu le propos ? Certes, la violence dirigée contre les femmes est loin d’être un phénomène anecdotique en France : on dénombre encore entre 48.000 et 75.000 viols par an (selon les sources), tandis qu’en 2008, 156 femmes mourraient sous les coups de leur conjoint ; mais est-ce à dire que tous les hommes sont des agresseurs en acte ou en puissance ? Même à considérer que les processus sociaux, commerciaux et marchands d’objectivation et de promotion du caractère sexuel du corps féminin transforment bel et bien le regard de l’homme sur la femme, il est plus que douteux que cette figure du violeur-agresseur se soit généralisée au point de devenir un idéal de vie ou de réussite.   

 
 

On milite mieux entre femmes ?

 

En pratique, l’organisation compte une petite vingtaine de militantes, uniquement des femmes. La non-mixité inhérente à ce collectif est, à en croire Claire, un choix motivé par "le besoin de créer un espace sans les mecs". Comprenons ici, sans les mecs "bio" ou naturels… bref sans des personnes gratifiées d’un pénis. Cette restriction a pour conséquence notoire de laisser en suspens la question des transsexuel(le)s qui souhaiteraient rejoindre le mouvement ; mais le problème ne s’est apparemment pas encore posé  . Les arguments avancés par Claire pour justifier de la non-mixité du groupe relèvent d’un différentialisme culturel assumé : "Pour moi, un mec, qu’il soit hétéro ou pédé, il est socialisé à peu près ou plus ou moins comme un mec. Ce ne sont pas les mêmes attentes, les mêmes comportements, les mêmes façons de s’empailler."  . Jugement discutable : certains "pédés" ne revêtent-ils pas davantage les atours consacrés de la femme que ceux de l'homme ? Leurs comportements et leurs manières de "s'empailler" ne participent-ils pas de l'image sociale / socialisée de la femme ?

 

Gaëlle, une autre militante de l’association, qui loue le peu d’hommes présents au sein de son ancienne association, Act Up, argue pour sa part qu’à défaut de s’empailler de la même manière, hommes et femmes peuvent se désirer mutuellement. Or le désir, c’est bien connu, est le produit de "figures et codages préconstruits en termes de séduction"   ce qui complique aussi la lutte : on ne manifeste pas à tête reposée lorsqu’un jeu de séduction s’installe avec un homme. A l’inverse, et aussi étrange que cela puisse paraître, la séduction entre femmes ne semble pas poser de problèmes… A moins que les lesbiennes ne soient pas non plus les bienvenues aux TumulTueuses ?

 

Troisième et dernier argument avancé par Claire contre la mixité – probablement le plus convaincant – : il faut préserver l’autonomie de la parole féminine et féministe, et faire barrage à la ventriloquie traditionnelle de la classe dominante : "je n’ai pas envie qu’il y ait un mec qui vienne me donner des leçons sur "comment on va vous libérer" "  . Leçons et conseils que ce collectif de femmes "en majorité blanches, entre 25 et 40 ans, éduquées et parisiennes" n’hésitent pourtant pas à prodiguer aux femmes voilées et aux sans-papiers, sous prétexte qu’ils "partagent peut-être un regard de dominé". Comprendra qui pourra...

Le choix de créer une structure réservée aux femmes – choix partagé par le collectif La Barbe –  s’avère finalement ambivalent d’un point de vue stratégique. Il prive sans doute les TumulTueuses d’une aide (quantitativement) précieuse - le nombre faisant la force – mais d’un autre côté, il leur permet de se réapproprier pleinement la parole, de se constituer en auteures de plein droit, et de produire un discours alternatif face au référent normatif masculin.

 

A lire également sur nonfiction.fr :

 

Les lobbies féministes, par Lilia Blaise.

 

- Les associations de banlieue, Voix de Femmes et Voix d'Elles Rebelles, par Lilia Blaise. 

 

Mix-Cité, par Pierre Testard.

 

Osez le féminisme, par Lilia Blaise.

 

La Barbe, par Quentin Molinier. 

 
 

- Un entretien avec la chercheuse Christelle Taraud sur la structuration actuelle du mouvement féministe, par Pierre Testard.

 

- Un entretien avec la philosophe Sandra Laugier sur l'éthique féministe du care, par Pascal Morvan et Quentin Molinier. 

 

- Un aperçu de la présence féministe sur Internet, par Pierre Testard.

 

- Une recension du livre de Valérie Ganne, Juliette Joste et Virginie Berthemet, Merci les filles, par Charlotte Arce. 

 

- Un portrait d’une "ancienne", Florence Montreynaud, par Charlotte Arce.

 

- Un entretien avec Martine Storti, sur le passé et l'avenir du féminisme, par Sylvie Duverger. 

 

- Une interview de la philosophe Geneviève Fraisse sur le féminisme et son actualité, par Sylvie Duverger. 

 

- Un entretien avec Marie-Hélène Bourcier sur la queer theory, par Sylvie Duverger. 

 

- Une chronique de l'ouvrage de Jean-Michel Carré, Travailleu(r)ses du sexe (et fières de l’être), par Justine Cocset. 

 

- Une brève de féminisme ordinaire, par Sophie Burdet. 

 
 
 

* Ce dossier a été coordonné par Charlotte Arce, Lilia Blaise, Quentin Molinier et Pierre Testard.

 
 
 

A lire aussi : 

 

- Martine Storti, Je suis une femme. Pourquoi pas vous ? 1974-1979, quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération, par Fabienne Dumont. 

 

- Réjane Sénac-Slawinski (dir), Femmes-hommes, des inégalités à l'égalité, par Aurore Lambert. 

 

- Sylvie Schweitzer, Femmes de pouvoir. Une histoire de l'égalité professionnelle en Europe (XIXe-XXIe siècles), par Léonor Gutharc. 

 

- "L'Etat doit-il réglementer la représentation du corps féminin dans la publicité ?", par Matthieu Lahure.

 

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