Dans cet entretien, réalisé par Damien Augias, le romancier et critique littéraire Arnaud Viviant évoque la revue trimestrielle Charles, dont il est le rédacteur en chef depuis le début de l'année 2012. Objet déstabilisant de prime abord, ce nouveau magazine-book (ou "mook") cherche à parler de la politique sur un ton moins formel, en misant sur des articles longs, des photographies, des dessins originaux et, surtout, en faisant témoigner des acteurs de la politique, qu'ils soient connus du public ou non. Il est notamment question ci-dessous des thèmes traités par la revue depuis sa création, de son positionnement critique et de son ambition éditoriale.

Journaliste et écrivain, Arnaud Viviant a travaillé pour la presse écrite (Les Inrockuptibles, Regards, Beaux Arts magazine), la radio (Le Masque et la Plume sur France Inter) et la télévision (Arrêt sur images sur France 5, Rive droite / Rive gauche puis Ça balance à Paris sur Paris Première, éditorialiste sur Canal Plus et i-Télé). Il est l'auteur de plusieurs romans, dont La ville des grincements de dents , Le Génie du communisme  et La vie critique , livre qui vient d'être publié lors de la rentrée littéraire.

Le prochain numéro de Charles (n°7) sortira le 2 octobre en kiosque et en librairie (environ 160 pages, 16 euros).

 

Nonfiction.fr : Comment Charles, cette revue atypique, décalée, littéraire, en vogue, a-t-elle pris naissance sur un sujet aussi peu "branché" et drôle que le monde politique ?

Arnaud Viviant : L’initiative part des éditions La Tengo, petite maison d’édition qui a commencé à publier des romans policiers sur les arrondissements de Paris à la Léo Mallet avec une tonalité rock et qui avait ensuite créé un premier "mook" – ce segment de marché commençait à émerger – avec la revue Schnock, qui traite de la nostalgie des années 70-80. La Tengo voulait développer une nouvelle revue sur la politique avec un ton décalé. Frédéric Houdaille et Alexandre Chabert, les deux éditeurs, avaient d’emblée trouvé le nom Charles pour la revue. Pourquoi Charles ? A cause de George, le magazine fondé par le fils de JF Kennedy, John John Kennedy – mort ensuite dans un accident d’hélicoptère –, dont la baseline était déjà de parler de "la politique autrement", mais qui n’était pas spécialement décalé et constituait plutôt une sorte de Vanity Fair de la politique, avec la collaboration de grands écrivains, des grands entretiens, sur papier glacé et avec de très belles photos. Il faut bien comprendre que, d’habitude, on voit la politique à travers la télévision ou les grands quotidiens et les news magazines. Il n’y a pas tellement d’esthétique autour de la figure de la politique.

On s’est donc rencontré à partir d’août 2011, avec la volonté de sortir un premier numéro trimestriel en mars 2012 pour profiter, pensait-on – à tort –, de la dynamique de l’élection présidentielle. Mais cela a été un très mauvais calcul, d’autant qu’il y a eu une confusion sur le dossier choisi pour le premier numéro, intitulé : "le gouvernement des écrivains" (chaque écrivain se voyait attribuer un ministère et devait rédiger un programme). Comme je suis aussi écrivain et critique littéraire, certains médias ont pensé qu’il s’agissait d’une nouvelle revue littéraire et non d’une revue dont l’objet principal est la politique. Nous nous sommes par ailleurs lancés sans moyen, avec juste notre courage et nos petites mains.

Pour chacun des numéros, le décalage apparaît dès la première page avec l’éditorial de François Mitterrand – issu de ses écrits et discours et correspondant au thème du dossier traité à chaque trimestre –, ou en faisant l’interview d’un Charles (ou d’un Carl ou d’une Carla…) à chaque numéro. En introduisant une BD sur la politique ou en faisant des rubriques comme "graine de star" (portrait d’une jeune figure montante de la politique, encore peu connue mais qui a cette passion de la politique). Le mot de passion est important pour nous car, d’une certaine manière, c’est cela qui nous intéresse, la passion de la politique, de quelque bord que ce soit. C’est d’ailleurs ce qui fait le décalage de Charles : ce ne sont pas tant les idées politiques qui nous intéressent, que de porter un regard en biais sur le fonctionnement de la politique, sur la parole politique, sur les gens qui travaillent en politique. Et pas simplement les têtes de gondole, mais ceux aussi qui sont derrière et qui font tourner la machine, de manière ingrate parfois (d’où notre numéro 3 sur "les ouvriers de la politique", c’est-à-dire les plumes, les nègres, les secrétaires, les assistants parlementaires, le personnel politique au sens des "petites mains"). Charles n’est donc pas une revue politique mais une revue sur la politique.

Pourquoi avoir donné ce prénom à votre revue ? En référence à de Gaulle ?

Oui, puisque John John Kennedy avait appelé son magazine George, évidemment en référence à George Washington, on s’est dit que la grande figure politique française, en tout cas sous la Ve République, c’était Charles de Gaulle et que la revue pouvait prendre pour titre son prénom. C’est un choix que nous ne regrettons absolument pas aujourd’hui. Je crois que ce nom contient cette idée de décalage qui n’apparaîtrait pas dans un titre comme Politix ou Politicus. Ce décalage, nous avons mis trois numéros pour en trouver l’exacte posologie, la recette, les ingrédients. Pour autant, et bien que Charles ne soit pas une revue triste – loin de là –, il ne s’agit pas non plus de proposer un numéro de comique ou de claquettes, ce n’est pas du tout notre objectif car il y a quand même quelque chose de sérieux dans ce décalage. Regarder les choses en biais permet de voir des aspects que d’autres médias, parce qu’ils sont plongés au jour le jour dans la machinerie politique, toujours à la recherche de la petite phrase, ne voient pas car ils n’ont pas cette capacité à étudier les rouages du fonctionnement de la politique. 

 

En lisant les pages de cette revue, de qualité à la fois sur le fond et la forme, on a souvent l’impression qu’elle est tout de même réservée à une certaine élite, qui se plaît à apparaître badine. Cet entre-soi est-il quelque chose de voulu ?

Je ne sais pas si c’est vraiment d’un entre-soi dont il faut parler. Ce qui est sûr, c’est que l’on ne cherche pas à s’adresser à une élite politique et c’est pour cela que je tenais particulièrement à ce dossier sur "les ouvriers de la politique", pas simplement pour un aspect marxiste-léniniste, qui paraîtrait d’ailleurs assez décalé, mais parce que dans la politique, il n’y a pas que ceux que l’on voit à la la télévision, il y a aussi tous ceux qui font la politique, sur le terrain, anonymement. J’ai toujours eu le sentiment que la France est un grand pays politique, qu’elle y joue un rôle plus important que dans un certain nombre de pays, en Europe ou ailleurs. Donc ceux que l’on cherche à toucher, ce sont ceux qui ont cette passion de la politique, laquelle ne touche pas seulement des gens qui font de la politique ou qui travaillent dans le système politique.

Dans l’un de nos derniers numéros, le dessinateur Charb explique parfaitement cela : dans son interview, il raconte que ce qu’il aimait à 14 ans, c’était écouter les débats politiques à la télévision ou à la radio. J’étais pareil ! Je regardais "Apostrophes" à la télévision, bien sûr, parce que je suis un littéraire, mais je regardais aussi "L’heure de vérité" car cela m’intéressait tout autant. Ce qui me passionnait, ce n’était pas le fond du discours, mais c’était plutôt cette représentation de la politique, en tant que spectacle. Nous allons publier au mois d’octobre le septième numéro, il est évident que nous sommes toujours à la recherche d’un approfondissement de notre lectorat mais on est bien conscient qu’au-delà de ceux qui font de la politique et de son environnement direct leur métier, notre public est constitué par les amoureux de la politique, qu’ils en fassent ou pas.

 

A titre personnel, suivez-vous la politique de manière sérieuse ou en cherchant plutôt son côté grotesque, la vanité du pouvoir, les petitesses des intrigues ? Est-ce que cela inspire par ailleurs votre travail de romancier ?

La manière dont je regarde la politique n’est ni sérieuse ni grotesque. J’ai eu en tant que journaliste à parler de politique, comme éditorialiste à la matinale de Canal Plus pendant plusieurs années ou en participant à des émissions de débat sur i-Télé. Aujourd’hui, je suis moins dans le bain politique, je suis plutôt du côté de la littérature, j’écris des livres, dans lesquels la politique occupe d’ailleurs une certaine place. Je ne suis plus la politique au jour le jour, comme un professionnel travaillant dans un grand quotidien, mais je me laisse porter et je la regarde un peu en surplomb, ce qui me permet de trouver les thèmes de chacun des numéros de Charles sur des phénomènes qui vont au-delà de l’écume des jours de la politique.

Mais, en même temps, on adore aussi les petites histoires, c’est un autre aspect que l’on développe dans notre revue. On a par exemple proposé un retour sur l’affaire Malik Oussekine, en retrouvant ses frères et sœurs et en leur demandant ce qu’ils étaient devenus. On a réalisé l’interview-fleuve (13 heures d’entretien à plus de 80 ans…) de Pierre Sidos, le dirigeant de l’organisation d’extrême droite Occident, qui était passionnante et évidemment dérangeante, on a aussi interviewé longuement Charles Fiterman qui, avant d’être ministre communiste sous Mitterrand, a été le secrétaire de Waldeck Rochet…Bref, l’histoire de la Ve République, de ses courants de pensée, de ses faits divers, tout cela nous intéresse. On proposera ainsi dans le prochain numéro un article sur un secrétaire de Jean-Edern Hallier, au moment où ce dernier était traqué – le mot n’est pas trop fort –  par la police de Mitterrand.  On essaye toujours d’être dans cette approche avec le sourire en coin, en ne regardant pas toujours les choses de manière lourde et imposante, mais en étant passionné.

Si l’on regarde les premiers numéros de la revue, au sujet des "petites mains" de la politique, de Sciences Po ou des différentes formes de "reconversion" des anciens politiciens, on remarque que vous cherchez à offrir une place importante aux témoignages plutôt qu’aux analyses. Est-ce parce que vous considérez que le lecteur cherche, par l’intermédiaire des revues-livres (les "mooks"), autre chose que de l’information brute ou du commentaire ?

Vous avez raison, on essaye d’échapper au commentaire et à l’analyse. On préfère le reportage, l’entretien ou le portrait et on recherche par là le rapport et la parole directe. D’abord, parce que des revues d’analyse et de commentaire, il en existe déjà beaucoup et l’on recherchait quelque chose de plus vivant et de moins sec. Par ailleurs, ces commentaires et ces analyses, vous pouvez les retrouver dans les quotidiens, dans les tribunes du Monde, de Libération et du Figaro. Il s’agit donc de recueillir plutôt la parole, à la fois des très jeunes qui feront la politique de demain, comme des très vieux qui sont aujourd’hui retirés des affaires, si possible en les juxtaposant ou en les opposant. Je suis toujours fasciné par ces jeunes qui se lancent en politique et qui, à 25 ans, parlent déjà comme des vieux briscards, avec des convictions déjà bien forgées mais aussi, au-delà de leur vision parfois altruiste d’être au service des autres, une ambition féroce et sans doute un goût pour la bagarre. D’un bout à l’autre du spectre politique, les anciens que sont Carl Lang et Charles Fiterman m’ont dit la même chose à ce sujet : ils ont voulu être militaires et ils sont devenus militants. Il y a quelque chose de l’ordre de la guerre que l’on voit toujours en politique, de manière plus ou moins jouée. Notre deuxième numéro portait d’ailleurs sur le thème "Violence en politique" et posait la question : peut-il exister une politique qui soit non violente ? La réponse était plutôt non, pour tout vous dire…

Quels seront les prochains thèmes de Charles ?

On ne les dit jamais ! Je peux vous dire celui du prochain numéro mais en réalité on travaille chaque thème très en amont et, aujourd’hui, nous en sommes déjà en train de réaliser le numéro qui sortira en janvier prochain. Nous travaillons avec un éditeur, Flammarion, qui nous distribue et qui nous demande quatre mois à l’avance quels sont les thèmes prévus pour les annoncer à ses représentants et aux libraires. C’est pourquoi on prévoit nos thèmes très en amont mais sans les dire à d’autres personnes que nos éditeurs. D’ailleurs, on remarque que la concurrence commence à nous piquer nos idées et nos formules car on est attentivement lus par nos confrères qui nous aiment beaucoup, nous respectent et nous aident, mais qui n’hésitent parfois pas à piocher dans nos trouvailles. C’est pourquoi nous sommes très taiseux sur les prochains thèmes mais je peux vous dire que le thème du prochain numéro d’octobre que nous bouclons ces jours-ci, c’est le rapport entre le journaliste et le politique, avec des témoignages de politiques et des témoignages de journalistes (ce qui correspond aussi à une rubrique habituelle de la revue, nommée "Je t’aime, moi non plus"). Par ailleurs, il sera difficile de nous dépasser sur ce coup-là puisque nous proposons 160 pages sur le sujet...

Recherchez-vous un certain œcuménisme du point de vue politique ? Charles est-elle une revue située politiquement ?

Charles est une revue dont l’idée même de départ est de ne pas être engagée politiquement, de ne pas juger les idées politiques, mais de les faire exprimer par ceux qui les portent, ce qui nous permet d’interviewer à la fois Carl Lang et Charles Fiterman, et je dois dire qu’aucune personne que nous avons interviewée nous a dit qu’elle ne voulait pas être dans le même numéro que Pierre Sidos, par exemple. Jamais il n’est fait de critique de quiconque au sujet de ses opinions politiques. C’est vraiment le concept de départ et, puisqu’on veut être un peu au-dessus de la mêlée, on cherche l’objectivité en laissant les personnes s’exprimer. Par exemple, à propos de Pierre Sidos, le leader d’Occident, il y a eu parmi nous un débat pour savoir s’il fallait censurer ses propos gênants. Finalement, on a juste rédigé un avertissement au lecteur disant que l’on ne se sentait pas solidaire de ses idées mais qu’en même temps on ne voyait pas pour quelle raison on devrait les censurer. Nous travaillons essentiellement avec de jeunes journalistes, on ne leur demande pas pour qui ils votent. On juge leur travail, pas leurs idées.

 

Savez-vous si les politiques lisent votre revue et ce qu'ils en pensent ?

Il semblerait que cela commence, oui ! Certains ont cependant déjà écrit pour la revue. Roselyne Bachelot nous a proposé un texte sur Marine Le Pen, tout à fait étrange d’ailleurs, Clémentine Autain a écrit un portrait de NKM, en disant qu’elle la verrait bien présidente de la République, ce qui est plutôt étonnant de sa part. Nous avons en effet construit une rubrique, au début de chaque numéro, qui consiste à demander à un politique de faire le portrait d’un autre : Jean-Luc Mélenchon par Roger Martelli (communiste refondateur), Rachida Dati par Ian Brossat, qui la côtoie au Conseil de Paris. Il s’agit d’ailleurs d’un exercice plutôt difficile car les politiques, à dire vrai, n’ont pas l’habitude d’écrire puisqu’ils ont des nègres pour le faire à leur place. En tout cas, jusqu’au septième numéro, on arrive encore à trouver des volontaires.

On sait que des exemplaires de Charles circulent déjà sur les bancs de l’Assemblée nationale, on nous l’a dit. On sait aussi que la femme de Roland Dumas est une de nos fans ! Finalement, on voit que l’on commence à toucher ce que l’on pourrait appeler notre cœur de cible. Je crois que les politiques sont très satisfaits que quelque chose de nouveau arrive dans leur sphère. La dernière innovation à laquelle ils ont eu droit – et je ne suis pas sûr qu’ils l’aient tellement aimée… – c’était Le Petit Journal sur Canal Plus. Depuis, il n’y a finalement pas eu d’invention d’un média au sujet de la politique. Et Charles est arrivé... Je connais quelqu’un, qui n’est pas un politique, qui m’a dit : "J’ai rêvé de Charles pendant des années et vous l’avez fait !"#nf#