<p>Deux enqu&ecirc;tes journalistiques analysent de l'int&eacute;rieur deux puissants minist&egrave;res : les Finances et les Affaires &eacute;trang&egrave;res. Des perspectives souvent &eacute;clairantes et des r&eacute;v&eacute;lations parfois sid&eacute;rantes.</p>

Dans deux ouvrages à la démarche proche mais non coordonnée, Bercy au coeur du pouvoir. Enquête sur le Ministère des Finances de Thomas Bronnec et Laurent Fargues et Les Diplomates. Derrière la façade des ambassades de France de Franck Renaud, des journalistes ont eu l'idée de nous éclairer à travers une recherche assez fouillée, bien qu'inégale, sur la réalité de deux lieux de pouvoir souvent évoqués mais que peu connaissent de l'intérieur, deux "forteresses" qui en font des ministères à part dans l'imaginaire du citoyen – et du contribuable – : Bercy et le Quai d'Orsay.

Pourtant, au-delà des similitudes de méthode entre ces deux enquêtes, il faut remarquer une différence fondamentale de constat: si les deux journalistes qui se sont penchés sur Bercy cherchent à convaincre le lecteur du poids politique et de l'importance du ministère de l'Economie et des Finances et de ses serviteurs, le diagnostic de Franck Renaud est presque inverse et cible la perte d'influence et le manque de moyens d'une diplomatie française qui se targue pourtant de posséder le second réseau mondial après celui des Etats-Unis.

Les deux ouvrages se rejoignent sur ce point : en particulier en ces temps de crise des finances publiques et de rigueur budgétaire, les argentiers de Bercy l'emportent aisément sur les diplomates du Quai d'Orsay, en proie à des coupes importantes, ce qui a renforcé une méfiance naturelle entre des corporations traditionnellement proches du pouvoir politique. Franck Renaud consacre d'ailleurs tout un chapitre à la "guerre ouverte" – il parle même, sur un ton par trop spectaculaire, de la "querelle entre les épiciers et les aristos" – entre les deux ministères au moment de la préparation budgétaire et remarque les importantes "cures d'amaigrissement" imposées par Bercy au Quai d'Orsay, mettant à mal "l'ambition universelle martelée" par les diplomates français. Et il faut remarquer que la question des moyens budgétaires est omniprésente dans l'enquête du journaliste. Aussi Franck Renaud semble centrer son ouvrage sur la grandeur déchue d'un ministère qui n'a plus les moyens de son ambition, tandis que l'enquête de Thomas Bronnec et Laurent Fargues démontre au contraire que le pouvoir de Bercy est à bien des égards à la fois omniprésent – il se répand, en particulier par l'intermédiaire du "pantouflage" au sein du "grand corps" qu'est l'Inspection générale des Finances, dans les plus importantes banques et entreprises du pays – et presque gardé secret, dans une certaine opacité (notamment par peur de la révélation d'importants conflits d'intérêt), à la différence d'une diplomatie n'hésitant pas à organiser de belles et grandes réceptions, sous les ors d'une République se montrant pourtant de moins en moins généreuse avec elle.

Il faut constater que les auteurs connaissent plutôt bien les univers qu'ils décrivent : Thomas Bronnec est chargé de la rubrique économique de L'Express, Laurent Fargues rédacteur en chef adjoint d'Acteurs publics, revue spécialisée que lisent en particulier les hauts fonctionnaires, et Franck Renaud journaliste d'investigation vivant et travaillant en Asie depuis dix ans – et qui a donc côtoyé les services diplomatiques dans des contrées lointaines. Et ils ont en commun de fournir un nombre important d'anecdotes dont le but évident est de dévoiler des pratiques parfois douteuses et de décrypter un environnement qui a ses propres codes.

A Bercy, notent Thomas Bronnec et Laurent Fargues, c'est la culture de la technocratie qui l'emporte et l'on est assez convaincu par les auteurs lorsqu'ils décrient une " pensée unique " omniprésente dans les notes et les rapports des hauts fonctionnaires des Finances : celle d'une orthodoxie budgétaire et d'une théorie économique – en particulier à la Direction du Trésor – proche du néo-libéralisme ambiant et du "consensus de Washington". Les journalistes remarquent d'ailleurs, non sans malice, comment le grand économiste américain Paul Krugman, Prix Nobel d'économie en 2008, fut boudé par les hauts fonctionnaires de Bercy lors d'un passage à Paris à la fin des années 1990...Il faut dire que l'œuvre de cet iconoclaste en rupture avec la pensée économique de son pays, n'était alors que très peu connue d'experts français "formatés" à une conception plus tiède de la politique économique, et budgétaire en particulier.

Dans leur enquête, les auteurs insistent sur le poids important de l'administration au sein du ministère des Finances, quelle que soit la couleur politique des ministres, qui d'ailleurs ne font souvent que passer quelques mois dans les austères couloirs de Bercy – à l'exception notable de Christine Lagarde, en poste de 2007 à 2011. Les experts de la Direction du Trésor, du Budget ou de l'Inspection générale des Finances, par l'intermédiaire de leurs importants rapports et notes détaillées, détiennent "le pouvoir de dire non" et, de manière générale, les fonctionnaires de Bercy peuvent faire capoter d'importantes réformes – comme en témoigne en 2000 l'échec du projet de Christian Sautter de fusionner la Direction Générale des Impôts et la Direction Générale de la Comptabilité publique. Pour Thomas Bronnec et Laurent Fargues, Bercy est une " tour d'ivoire " qui dispose d'une stricte hiérarchie, d'une culture commune et d'un important contre-pouvoir administratif, qui est d'autant plus marqué lors de la coexistence – pas toujours pacifique – entre un(e) ministre de l'Economie et une un(e) ministre du Budget, situation souvent propice aux conflits politiques et aux guerres intestines.

Au Quai d'Orsay, jusqu'à la récente nomination d'Alain Juppé, les diplomates ont souvent eu affaire à des ministres affaiblis ou peu crédibles ces dernières années, ce qui n'a pas manqué de souligner l'amertume des serviteurs d'" un petit ministère à la grande ambition ", selon l'expression du journaliste. Franck Renaud insiste aussi sur l'important corporatisme de fonctionnaires pourtant divisés entre "petit personnel" – souvent méprisé, notamment lorsqu'ils sont en poste à l'étranger, suppléés par des agents contractuels de droit local –, cadres d'Orient et énarques. Tout comme l'enquête sur Bercy met l'accent sur les réseaux et les liens entre public et privé, par l'intermédiaire du "pantouflage" et du carnet d'adresses des anciens, l'ouvrage sur le Quai d'Orsay note l'importance de l'entregent dans les carrières des diplomates et dénonce en particulier un "tour extérieur" très politique dans les nominations en ambassades, qui d'ailleurs existe de manière assez générale dans la haute administration française.

Dans un style très journalistique, les auteurs se plaisent à énumérer nombre de scandales et de privilèges, quitte à tomber parfois dans le registre anecdotique. Ainsi, Franck Renaud, dont le procès à charge est certes accrocheur mais finit par lasser, consacre-t-il tout un chapitre aux juteuses indemnités de résidence dont bénéficient les diplomates en poste à l'étranger, selon un barème qui est bien souvent baroque. De leur côté, s'ils évoquent également les importants émoluments de certains conseillers du cabinet ministériel en particulier – selon des règles pour le moins opaques –, Thomas Bronnec et Laurent Fargues s'attardent surtout sur la politique dissymétrique des services fiscaux qui, selon la fortune du contribuable, se montrent souvent durs avec les faibles et faibles avec les puissants (les exemples abondent). Ils insistent également, dans un chapitre très instructif et plutôt bien vu, sur la géométrie variable du sens de l'intérêt général chez des hauts fonctionnaires souvent tentés, et ce parfois dès les premières années de leur carrière – malgré les années qu'ils "doivent" à l'Etat –, par les salaires attractifs des postes de dirigeants dans le secteur privé, banques d'affaires en particulier – ce qui fait dire aux auteurs que Bercy vaut "mieux qu'Harvard ou un MBA". Franck Renaud se distingue en chargeant de manière assez audacieuse l'administration du Quai d'Orsay, coupable à ses yeux d'une cécité condamnable par rapport à des comportements pénalement répréhensibles de la part de certains de ses agents : il évoque ainsi plusieurs cas de corruption et de pédophilie, ce qui donne une image assez troublée d'un réseau diplomatique pourtant censé représenter dignement la France à l'étranger.

Des éléments en lien avec l'actualité la plus brûlante – crise financière et révolutions arabes – apparaissent enfin dans les deux ouvrages et sont certainement parmi les plus éclairants de ces investigations.

Comme le soulignent Thomas Bronnec et Laurent Fargues, "la petite musique jouée depuis des décennies par Bercy en faveur de la lutte contre les déficits parvient enfin aux oreilles des responsables politiques", du fait de la crise actuelle des finances publiques. C'est d'une certaine manière une victoire idéologique pour des hauts fonctionnaires du ministère qui, de longue date, ont fait leur la plus stricte orthodoxie budgétaire, évoquant sans tabou le terme de "rigueur", tant honni par les politiques pour des raisons électorales. "Ce n'est pas parce que les caisses sont vides qu'il faut forcément les considérer comme inépuisables" avait affirmé Philippe Séguin, alors Premier président de la Cour des comptes...C'est bien le sentiment général chez de nombreux serviteurs de Bercy, qui depuis des années tentent de faire valoir leurs arguments auprès des ministres successifs. Aujourd'hui, la question se pose avec davantage d'acuité, à la faveur du contexte de récession particulièrement marqué et de la peur, désormais partagée par les plus hauts responsables politiques, de la perte par la France de son "AAA", soit la note maximale attribuée par les agences de notation et qui permet à l'Etat d'emprunter à des taux compétitifs. C'est sur ce constat presque implacable et à tout le moins préoccupant que les journalistes concluent leur enquête, montrant qu'en 2012, " il faudra que Bercy propose à Matignon et à l'Elysée un cocktail imbuvable, sous peine de perdre le " AAA " de la dette française et de plonger dans une spirale infernale. La rigueur, il faudra l'incarner, la défendre, surtout dans un scénario catastrophe où le désendettement serait déclaré grande cause nationale. Personne au presque n'aurait d'argument à opposer à l'orthodoxie Bercy "...Par cet exercice de rapide prospective politico-économique, il est démontré, s'il en était encore besoin, le poids de l'administration de Bercy dans la vie politique française.

De son côté, Franck Renaud s'évertue à expliquer à quel point la diplomatie française a peu pesé, et a même brillé par son absence, dans le contexte des révolutions tunisienne et égyptienne du début de l'année 2011. Dans un chapitre entièrement nouveau accompagnant la mise à jour de l'édition en poche de l'ouvrage, il s'attarde en particulier sur "la déroute tunisienne de Michèle Alliot-Marie", dont on n'apprend rien de neuf, mais également, de manière plus intéressante, sur "un nouveau traumatisme qui s'est ajouté pour les diplomates […], le Quai d'Orsay [s'étant] retrouvé accusé sur la place publique de n'avoir rien vu venir de la révolution de jasmin faute d'avoir pris le pouls de la société civile et de se contenter de fréquenter les palais des proches de Ben Ali". Il s'agit plus précisément de l'épisode du renvoi de Pierre Ménat, "victime expiatoire" en poste à Tunis depuis 2009, et de son remplacement par Boris Boillon, "jeune et fringant diplomate sarkozyste ambassadeur en Irak", dont les débuts furent pour le moins catastrophiques, avec un accrochage avec la presse tunisienne resté célèbre par son caractère violent et ... fort peu diplomatique ! De manière générale, au-delà de cette péripétie loin d'être glorieuse, le dégoût de certains diplomates français face à la politique étrangère de la France, dans une zone arabe traditionnellement conçue comme "l'arrière-cour" des intérêts hexagonaux, a été profond et s'est traduit notamment par la publication de plusieurs tribunes anonymes dans la presse nationale – en particulier celle du groupe Marly dans le Monde du 23 février 2011. Si la crise financière et budgétaire actuelle est révélatrice du poids des analyses de Bercy dans la conduite de la politique économique de la France, les révolutions arabes ont au contraire souligné la faiblesse de la diplomatie française dans la conception de la politique étrangère du pays, laissée sur certains sujets majeurs – l'intervention en Libye très récemment en témoigne encore – à une poignée de conseillers de l'Elysée et même à des " intellectuels " hasardeux s'autoproclamant représentant des intérêts français...C'est dire avec quelle considération est tenu le Quai d'Orsay au plus haut sommet de l'Etat.

Si les enquêtes de Thomas Bronnec et Laurent Fargues, d'une part, et de Franck Renaud d'autre part, n'ont pas la rigueur – ni d'ailleurs l'aridité – d'un travail universitaire de fond, il faut cependant considérer ces ouvrages comme des portes d'entrée intéressantes et forcément subjectives sur des univers politico-administratifs à la fois connus de tous les citoyens mais également entourés d'un halo de mystère, alimentant parfois scandales et anecdotes, facilité dans laquelle s'engouffrent parfois des journalistes à la plume volontiers dénonciatrice, qui ont cependant le mérite de répondre à leur mission première, qui est celle d'informer. Et il faut reconnaître que la lecture croisée des ces deux ouvrages apporte son lot de révélations qu'il n'est pas si aisé de lire dans d'autres publications, officielles en particulier...#nf#