(Dossier) Tentative d’épuisement de Louis-Ferdinand Céline
[lundi 29 août 2011]



Céline existe-t-il ? Son retrait des célébrations nationales 2011 autorise la question. Cinquante ans après sa mort, le 1er juillet 1961, Louis Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, est un sujet toujours aussi polémique. Jamais une œuvre n’aura autant été distinguée de son auteur. Aimer le Voyage, d’accord, mais aimer Céline, impossible ! Si bien que l’homme est devenu un objet de fascination pour les biographes. Styliste de génie ? Antisémite ? Médecin des pauvres ? Fou ? C’est à celui qui saura le mieux se rapprocher de la vérité. Nonfiction a lu toutes (ou presque) les parutions récentes consacrées à celui qui ne voulait être qu’un “simple médecin de banlieue” et tente de reconstituer l’impossible puzzle.

De Louis Destouches à Louis-Ferdinand Céline

Henri Godard, Céline, par Clémence Artur
David Alliot et François Gibault, D’un Céline l’autre, par Alain Schaffner
Revue des deux mondes, Céline, l’indomptable, par Suzanne Laffont
Émile Brami, Céline à rebours, par Lore Nazarowski
Marie-Christine Bellosta, Céline ou l’art de la contradiction, par Scott Powers
David Alliot, Céline : idées reçues sur un auteur sulfureux, par Ségolène Dargnies

L’antisémite ?

Antoine Peillon, Céline, un antisémite exceptionnel, par Yaël Hirsch
Joseph Vebret, Céline l’infréquentable, par Pauline Quillon
Philippe Alméras, Céline entre haines et passion, par Sébastien Baudouin
Gaël Richard, Le procès de Céline (1944-1951). Dossiers de la Cour de justice de la Seine et du Tribunal militaire de Paris, par Vincent Giroud
Henri Godard, Un autre Céline. De la fureur à la féerie. Deux cahiers de prison, par Claudia Bouliane
André Derval, L’Accueil critique de “Bagatelles pour un massacre”, par Alain Schaffner

Céline intime

Véronique Robert et Lucette Destouches, Céline secret, par Julie Trenque
Henri Mahé, La Brinquebale avec Céline, par Margot Demarbaix
Alexis Salatko, Céline’s band, par Hélène Patrelle

* Dossier coordonné par Alexandre Maujean

À lire également

Frédérique Leichter-Flack, La Complication de l’existence. Essai sur Kafka, Platonov et Céline, Classiques Garnier.
Maroushka Dodelé, Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline, Éditions Michel de Maule.
Philippe Duverger, Céline, derniers clichés, L’Archipel.
Christophe Malavoy, Céline, même pas mort !, Balland.

Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la NRF. Choix 1931-1961, Folio, n° 5256.
Louis-Ferdinand Céline, L’argot est né de la haine ! Entretiens proposés par Raphaël Sorin, André Versaille éditeur.
Louis-Ferdinand Céline, En verve, mots, propos et aphorismes (présentation et choix de David Alliot), Horay.
 

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1 commentaire

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sergeuleski

04/09/11 20:40
Louis-Ferdinand Céline ou la littérature de l’échec

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Et alors que la question est posée : faut-il commémorer la mort de Céline ?



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Si derrière un auteur et son œuvre, on trouvera toujours une blessure, quelles interprétations donner à la haine célinienne, et pas seulement dans les pamphlets (1) ?

D’aucuns s’interrogent sans fin, les raisons à la fois inavouables et inconscientes de cette haine semblant échapper à l’auteur lui-même qui, sur le fond, ne s’en excusera jamais : « J’ai eu le tort de l’ouvrir ; j’aurais mieux fait de rester à ma place. Mais aujourd’hui encore, je défis qui que ce soit de m’apporter la contradiction sur ce que j’ai pu écrire à cette époque ».



___________________





Qu'à cela ne tienne !

Rien ne remplace une biographie ! Celle de l’enfance ; sans oublier, en ce qui concerne notre auteur, la généalogie de la famille Destouches.




***



Fils de Fernand Destouches issu d'une famille de petits commerçants et d'enseignants, et de Marguerite Guillou, famille bretonne venue s'installer en région parisienne pour travailler comme artisan…

Le Père de Céline, homme lettré mais incapable d'épargner à sa famille la hantise du prochain terme à payer (hantise qui sera très longtemps aussi celle de Céline) était opposé aux études, gardant à l'esprit sa propre expérience : « Les études, c’est la misère assurée » disait-il à son fils.

Une mère dentellière, travailleuse indépendante qui vivra péniblement de son métier et de sa boutique…

Lourd de sens, Céline ajoutera : « On a toujours été travailleurs dans ma famille : travailleurs et bien cons ! » (c'est là le fils d'une mère artisan et d'un père déclassé qui s'exprime, et non un fils d'ouvrier ; distinction importante).



Certificat d’études en poche, un rien désœuvré, Céline joint l’armée très tôt, même si, en 1919, il reprend le chemin de l’école, passe son Bac - il a alors 26 ans -, avant d’embrasser la médecine, véritable vocation de Céline, et ce dès l’enfance ; il se dit « guérisseur dans l’âme ». Il étudiera la médecine dans les livres, seul, le soir, tout en travaillant le jour, même si jamais cette médecine ne lui permettra de joindre les deux bouts (… de payer son terme) : il fermera son cabinet de Courbevoie très vite après son ouverture – fait lourd de conséquences.

Céline conjurera ce qui n’est pour l’heure qu’une déconvenue, en se lançant dans l’écriture, et entreprendra un long, un très long Voyage (2)

Il poursuivra sa vocation de médecin auprès des pauvres – dans les dispensaires -, non pas par charité mais tout simplement pour la raison suivante : de par son appartenance sociale, et après l’échec de son installation à Courbevoie, Cécile ne pouvait en aucun cas prétendre à une meilleure situation et à une autre clientèle.







***




Hormis son appartenance de classe (on y reviendra plus tard), sur un plan générationnel, Céline demeure un pur produit de la France de l’après boucherie de 14-18, avec le traumatisme de la trahison de l’espoir et les humiliés de Bernanos ; génération sacrifiée dont nul n’attendait le meilleur ; l’époque l’interdisait : elle n’en avait plus besoin (à ce sujet, difficile de ne pas penser au père de Céline). Aussi, ce meilleur dont l’époque ne savait que faire, cette génération l’a accumulé jusqu’à devenir une force. Et quand cette force s’est libérée, de quoi a-t-elle accouché ? De quelles actions vertueuses ? Ou bien, de quels desseins monstrueux pour avoir trop longtemps macéré dans la frustration, le ressentiment, l’impuissance, la retenue et le dépit ?



Ce meilleur-là a alors donné naissance au pire qui est souvent, en littérature, le meilleur.




Céline se dit athée et mystique ; craignant sans doute tout autant l’étiquette d’humaniste que celle d’anti-humaniste, il revendique le fait de ne pas s’intéresser aux hommes mais aux choses. Ecrivain et chroniqueur, pour Céline, écrire c’est mettre sa peau sur la table : la grande inspiratrice, c’est la mort ; à la fois risque et certitude que cette mort.




Craintif, très certainement dépourvu de courage physique (3), homme sans joie, chez Céline, le vulgaire, c’est l’homme qui fait la fête ; l’homme qui souffre est seul digne de considération ; et pour cette raison, rien n’est plus beau qu’une prison, puisque les hommes y souffrent comme nulle part ailleurs. Et son Voyage s'en fera largement l'écho... jusqu'au bout de la nuit...





Nuit noire... pour une littérature de l'échec : échec en tant que médecin (sa seule véritable vocation : on ne le rappellera jamais assez !) ; échec de la mère de l'auteur qui mourra épuisée et aveugle à l’ombre du ressentiment d’un mari déclassé...




Et si... avant de mettre le feu à la littérature, l’exercice de cette médecine qui ne le mettait nullement à l’abri du besoin a pu contribuer à son dégoût plus social qu’humain (Céline n'a pas toujours su faire un tel discernement) pour cette organisation de l'existence dans laquelle on ne fait décidément que l’expérience de l’échec…

Dans les années trente, nonobstant le succès littéraire de son Voyage (à la fois succès commercial et succès d’estime), Céline devra faire face à un nouvel échec : celui de son intégration sociale malgré sa tentative désespérée de rallier à lui les classes dominantes - ou pour faire court : toutes les forces qui combattront le Front Populaire -, à coups de pamphlets antisémites et plus encore, pendant l’occupation, en commettant l’erreur (4) de soutenir un régime et une idéologie par avance condamnés à l’échec.



Encore l'échec !






***




Céline n’a jamais vraiment quitté son milieu familiale ni sa classe : il n'a jamais cessé de "penser" comme elle ; il n’a jamais su s’en affranchir. L’aurait-il fait… nombreux sont ceux qui affirment qu’il nous aurait privés d’une œuvre incomparable.



Certes !

Mais... échec après échec, ne sommes-nous pas aussi tout ce que nos prédécesseurs et nos contemporains ont tenté d'accomplir ? Pays, Etats, régimes, nations, continents, cultures, individus, seuls ou bien en grappes indissociables, nous tous, n'héritons-nous pas de leurs échecs comme de leurs réussites ?




Et si, pour citer notre auteur, l'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches, Céline n’a jamais cessé d’être ce caniche et tous ses personnages avec lui ; personnages pour lesquels le calice de la réussite est passé loin, très loin d'eux ; calice qu’il ne leur a jamais été permis d'entrevoir, encore moins de saisir, eux tous pourtant à la tâche, jour après jour, indéfectibles, comme d’autres... au temple, zélés et fervents...




Choisissant alors de retourner toute la violence de son échec et celle d'un déterminisme social dont les parents de l'auteur furent les victimes muettes et résignées, non pas contre lui-même - ce qui nous aurait privés de son œuvre -, mais contre ses contemporains ; et les heureux élus auront pour noms : les plus faibles pour commencer - les pauvres qu’il a soignés sans profit ; puis les juifs – communauté incarnant la réussite sociale ; et en médecine, cette communauté n’était pas la dernière à s’imposer…




Violence donc… bientôt étendue à toute la société ; et pour finir : à tout le genre humain.



***

N’en déplaise à Nietzsche…

Et si le ressentiment à son paroxysme qu'est la haine était le sel de la terre, un moteur créatif sans rival et qui ne cessera jamais de nous surprendre ? Après Matthieu, Céline accouchant d’un évangile d’un nouvel ordre : un évangile vengeur... même privé d’une revanche digne de ce nom...



Car Céline est bien à l’humanisme ce que Sade, le marquis triste (qui donc nous parlera du spleen sadien ?) est au romantisme pour avoir été de ceux qui, à leur insu semble-t-il, auront longtemps poursuivi en vain une quête qui cachait un besoin insatiable d'absolu à la racine duquel on trouvera très certainement une recherche effrénée de leur propre salut dans une société sans pardon à l'encontre de ceux qui refusent, tête baissée, de s'agenouiller.

__________________



1- La haine célinienne est déjà bien présente dans "Voyage au bout de la nuit".

2 - Il se vantera d’avoir écrit son "Voyage au bout de la nuit"… avec pour seul souci : être à l’abri du besoin, assuré qu’il était du succès de son récit : « cet ouvrage, c’est du pain pour un siècle de littérature, le prix Goncourt assuré pour l’éditeur qui s’engagera ».

Céline avait vu juste : ce sera le succès, mais le prix Renaudot pour consolation.



3 - Sa courte expérience de la guerre 14-18 aurait-elle révélé chez Céline des manquements - tel que le courage ou la solidarité ?! -, qui ont très bien pu ternir l'image qu'il avait de lui-même ? Manquements qu'il ne se serait jamais pardonné ; d'où un sentiment de culpabilité dont il lui a fallu, pour survivre... se libérer en imputant ces manquements (ceux-là et d'autres) à tout le genre humain dans une guerre-découverte de soi-même et des autres.



4 - Les ignorants plus que les imbéciles… osent tout ; c’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît ; ce qui, par ailleurs, n’empêche nullement l’expression et l’épanouissement de leur talent, voire de leur génie.

A la décharge de l'auteur... on précisera : erreur due à l’absence de culture politique et historique au sein d’une classe dépourvue des outils conceptuels propres à la compréhension de l’organisation d'une société.

On pensera aussi au suicide social d'un Céline aveugle pour qui le peuple n'est qu'une masse sans forme et sans distinction "... dont le sadisme unanime procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'Homme... une sorte d'impatience amoureuse, à peu près irrésistible, unanime, pour la mort" ; et à ce sujet, il semble que Céline ait partagé ce désir et cette impatience.


Pour ce qui est de l'idée de décadence qu'il partageait avec Drieu la Rochelle, entre autres, ne l'a-t-il pas épousée comme personne cette décadence en soutenant un régime décadent par excellence : celui des Nazis ?!


Quant à ce monde dans lequel il n'y aurait rien à sauver, Zola dont Céline aurait très bien pu être le fils naturel - il en avait toutes les dispositions -, n'a-t-il pas su, dans le ruisseau de la condition humaine y chercher et y trouver de l'espoir et parfois même, du sublime ? Céline choisira « l’Assommoir » comme référence - titre qui convenait tout à fait à l’idée qu’il se faisait des pauvres en général, et des ouvriers en particulier -, omettant sans doute volontairement « Germinal » ; lui pour qui rien ne devait germer, jamais, de l’espèce humaine mais bien plutôt, pourrir.

Au sujet de Zola, se reporter au texte de Céline : Hommage à Zola - Médan octobre 1933







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