Le récit journalistique des dix  jours qui ont précédé la prise de pouvoir de l'ancien président.

Raymond Aron, en penseur libéral parfois ironique, aussi bien qu'en "spectateur engagé", selon la formule restée célèbre, aimait railler la tendance de la gauche à "célébrer ses défaites", faisant référence, de manière d'ailleurs contestable, et à tout le moins polémique, au culte du Front populaire dans l'imaginaire et la culture politique progressistes.

La gauche aime pourtant bien davantage commémorer ses victoires : celle du Front populaire, bien sûr, l'éphémère épisode gouvernemental de Pierre Mendès France mais aussi, et surtout en ce moment, l'élection du seul président de gauche de la Ve République, le 10 mai 1981.

 

C'est pour retracer au jour le jour, à trente ans d'intervalle, la période aussi brève que décisive qui sépare le soir de l'élection du 10 mai 1981 (et la fête populaire de la Bastille) de la prise de fonction du nouvel occupant de l'Elysée, le 21 mai, que Pierre Favier – journaliste historique de l'AFP s'étant rendu célèbre en publiant dans les années 1990 une somme (avec Michel Martin-Roland) en quatre volumes intitulée La Décennie Mitterrand – nous propose un ouvrage d'histoire, tout autant qu'une leçon de politique pour une gauche aspirant à nouveau à conquérir la magistrature suprême.

 

Comment faire d'une promesse un programme et comment vient l'heure de bâtir une stratégie après la courte période d'euphorie qui suit une victoire électorale aussi nette ? C'est à ces questions que s'attelle l'ouvrage de Pierre Favier, laissant apparaître derrière la volonté d'un homme, François Mitterrand, arrivé au sommet d'une carrière politique particulièrement mouvementée, un cortège de "ministrables", de pontes et de barons locaux, de conseillers plus ou moins occultes et spéciaux, avec son lot de fidèles militants et sympathisants, mais aussi, comme souvent dans pareille circonstance, de carriéristes opportunistes et de (plus ou moins) jeunes ambitieux.

 

Car, en l'espace de dix jours, il reste peu de temps à François Mitterrand et à son entourage pour préparer l'avenir, c'est-à-dire pour réfléchir à la composition du gouvernement et des états-majors politiques à l'Elysée et à Matignon, tout en respectant rigoureusement le protocole officiel et en offrant à la légende de la gauche enfin au pouvoir de véritables symboles – la marche vers le Panthéon, rose à la main, est restée dans les mémoires.

 

Le pourfendeur de la Ve République, brillant auteur du pamphlet Le Coup d'Etat permanent en 1964, semble en effet dès le soir de la victoire épouser les institutions gaulliennes tant honnies : c'est bien le président nouvellement élu, clé de voûte du régime, qui doit décider, consulter, proposer et veiller à la construction d'un dessein politique pour le septennat. Une activité incessante se dégage du récit de ces dix journées, également marquées par l'émotion d'une gauche cantonnée à un rôle d'opposition depuis près d'un demi-siècle et qui aspire désormais, non sans une inévitable impatience, à "changer la vie".

 

L'ouvrage s'attarde d'abord sur la journée du 10 mai, date clé dans les annales de la gauche, mais qui n'est sans doute pas celle où les décisions les plus importantes du court interrègne ont été prises. Pierre Favier insiste en particulier sur le flegme mitterrandien lorsqu'il apprend sa victoire, peu avant 20 heures, à Château-Chinon, cette sous-préfecture de la Nièvre qui fut pour lui un véritable fief électoral. "Quelle histoire !" lâche-t-il seulement à quelques proches, en particulier à Jean Glavany, son chef de cabinet, bientôt occupé à devoir rédiger le premier discours du président élu, le soir même. Selon Hubert Védrine et Jack Lang, souvent cités par Pierre Favier, Mitterrand était "président avant de l'être", il se préparait à cette éventualité et agissait déjà avec les autres avec la distance et l'ascendant qui siéent à cette fonction.

 

La victoire acquise et officialisée, l'ex-éternel opposant quitte la Nièvre pour Paris, sous l'orage, où il rejoint le siège du Parti socialiste, rue de Solférino, où l'attendent, avec une réelle émotion, les caciques et les hiérarques du parti, Pierre Mauroy en tête, dont lui seul sait l'accord tacite qui les lie et le "ticket" que le nouveau président lui avait proposé à l'automne, alors même que la concurrence de Michel Rocard, favori des sondages, laissait planer le doute sur une troisième candidature de François Mitterrand à l'élection présidentielle, après les échecs de 1965 et de 1974.

 

Dès le lendemain du 10 mai, le compte-à-rebours commence et le président élu se met au travail, un travail et une activité intenses, qui font de la rue de Bièvre, résidence des Mitterrand, un lieu où il faut être reçu pour pouvoir compter par la suite. Contrairement aux Etats-Unis où il dure plus de deux mois, l'interrègne présidentiel en France est particulièrement court et se cristallise assez logiquement sur la prérogative essentielle de la nomination : futurs Premier ministre, ministres (sur proposition de Matignon, selon la lettre de la Constitution, mais bien davantage selon le choix de l'Elysée dans les faits), Secrétaire général de l'Elysée, conseillers...François Mitterrand consulte, reçoit beaucoup d'amis et d'alliés politiques – mais également certains amis "de l'autre bord", tel Philippe Dechartre, qui a le privilège de partager avec lui le petit-déjeuner du 11 mai – et, tout en se préparant à des fonctions dont il mesure depuis longtemps la charge et l'enjeu, il n'oublie pas de rendre hommage à son ami disparu Georges Dayan, sur la tombe duquel il se rend dès le lendemain de la victoire, ainsi qu'à ses lieux chers, au premier rang desquels Jarnac et sa Charente natale, où il séjourne rapidement avant la date fatidique du 21 mai. Il ne perd pas de vue non plus l'enjeu essentiel et immédiat des législatives de juin, car il a d'ores et déjà décidé de dissoudre l'Assemblée nationale, pour asseoir sa victoire historique et son pouvoir sur les institutions.

 

Parallèlement, la résidence du président encore en exercice devient un lieu d'une vacuité et d'une mélancolie inquiétante, comme en témoignent les proches de Valéry Giscard d'Estaing à l'époque, Raymond Barre au premier chef, qui, pour quelques jours encore, doit expédier les affaires courantes à Matignon, avec le concours précieux du Secrétaire général du gouvernement Marceau Long. Celui qui, pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, va devoir céder son pouvoir à son successeur (de Gaulle avait démissionné en 1969, provoquant un intérim d'Alain Poher, et Pompidou était mort au pouvoir en 1974) vit d'autant plus mal sa défaite qu'il pensait s'être préparé le mieux possible pour cette échéance, considérant que son bilan, dans un contexte de crise économique et de choc pétrolier, ainsi que son âge, encore jeune, plaideraient en sa faveur, face à un concurrent qu'il redoutait, mais qu'il considérait comme "l'homme du passé". Ses adieux à la télévision, avec son célèbre "au revoir" théâtralisé, laissent en effet apparaître une blessure et un ressentiment profonds, qui se traduisent durant l'interrègne par une véritable rétention d'informations de la part de l'Elysée – Mitterrand et Giscard ne se parleront qu'une seule fois au téléphone durant les 10 jours –, ne souhaitant pas plus que de raison faciliter la passation de pouvoir. Pierre Favier s'attarde en particulier sur la nomination de Pierre Bérégovoy à "l'Antenne présidentielle" – qui préfigurera de fait le Secrétariat général de l'Elysée – et sur le choix des principaux ministres qui constitueront le premier gouvernement Mauroy – qui, dès après les législatives comprendra des membres du Parti communiste.

 

Sur le choix de Bérégovoy, qui a pu surprendre certains à l'époque, et l'intéressé au premier chef (qui souhaitait être ministre), du fait de son caractère autodidacte, Pierre Favier insiste sur le fait que Mitterrand souhaitait avoir comme Secrétaire général de l'Elysée non pas un haut fonctionnaire issu du sérail – au grand dam de Jacques Attali, qui se sentait taillé pour le poste, et qui en nourrira longtemps une amertume – mais un vrai politique rompu aux négociations. Or, de fait, Bérégovoy était un fidèle parmi les fidèles, en particulier depuis le congrès d'Epinay de 1971, et s'était imposé comme un habile négociateur. A l'Antenne présidentielle (jusqu'à la passation du 21 mai), puis au Secrétariat général de l'Elysée, il saura s'entourer de jeunes experts – Hubert Védrine pour les questions diplomatiques, Alain Boublil pour l'économie, Jean-Claude Colliard sur les aspects juridiques et constitutionnels en particulier, mais également les jeunes Michel Vauzelle, François Stasse et Nathalie Dumahel – et démontrera de vraies qualités pour cette fonction, qu'il avait acceptée à contrecœur mais qui se révélera être "le plus beau poste de la République", selon l'expression d'Alain Boublil. Hubert Védrine, qui sera le dernier Secrétaire général de l'Elysée de Mitterrand, le confirme : "Moi qui n'avais jamais eu de préjugés à l'égard de Bérégovoy, des préjugés idiots du genre "il ne ressemble à rien", je l'ai trouvé très bon, incroyablement clair et opérationnel. […] L'aurais-je connu auparavant que j'aurais peut-être été influencé par l'absurde condescendance qu'affichaient plusieurs dirigeant socialistes à l'égard de l'ancien employé de Gaz de France, de l'ambitieux qui avait tâtonné avant de trouver le bon courant et le bon leader".

 

Sur la formation du premier gouvernement socialiste – qui comprendra des communistes dès la victoire aux législatives –, Pierre Favier s'attache à analyser la méthode du nouveau président car, avant de choisir et de nommer, il aime "écouter, jouer des rivalités, créer l'émulation, séduire, charmer, entretenir le secret, ne pas sortir de sa réserve, entretenir le mystère, maintenir de la distance"...Epreuve souvent insoutenable pour des impétrants qui se préparent depuis des années à ses côtés. Ainsi les ministères régaliens reviennent-ils aux fidèles : l'Intérieur à l'ancien ministre de la IVe République Gaston Defferre, l'aîné de Mitterrand et l'un des seuls à le tutoyer,– avec comme projet-phare de mettre en œuvre la décentralisation, sujet qu'il connaît bien en tant que maire de Marseille –, Claude Cheysson aux "Relations extérieures" – expression que le ministre promu souhaitait, en référence à la Révolution française et à l'Empire, mais qui ne durera pas –, Jacques Delors à l'Economie et aux Finances – cependant lesté du poids du jeune et ambitieux Laurent Fabius au Budget, avec qui il ne s'entendra pas –, Robert Badinter à la Chancellerie – mais après une courte expérience ratée de Maurice Faure – dont la réforme la plus emblématique, dès 1981, sera "le combat de sa vie" : l'abolition de la peine de mort.

 

Au-delà de ce cercle, les autres nominations sont parfois plus surprenantes. Rocard, sans grandes illusions cependant, héritera quant à lui d'un purgatoire : le Ministère du Plan et de l'aménagement du territoire. Chevènement, pourtant grand artisan de la victoire de Mitterrand à Epinay dix ans plus tôt, avec le ralliement du CERES, se sentit lésé avec le Ministère de la Recherche, qu'il n'accepta qu'à la dernière minute, non sans provoquer un certain agacement de la part du président. Enfin, Jack Lang, qui espérait plus que tout s'installer rue de Valois, ne sut sa nomination comme ministre de la Culture que très tardivement – le jour de l'installation du nouveau président à l'Elysée – et, ce qu'il regretta, de la bouche de Defferre, d'ailleurs par hasard, et non de Mitterrand directement.

 

L'ouvrage laisse en définitive une place importante à la journée du 21 mai, qui est celle de la passation de pouvoir et de l'installation du nouveau président, journée particulièrement chargée avec, dès le matin, la cérémonie officielle de l'Elysée puis la remontée des Champs-Elysées, la gerbe au soldat inconnu, la visite à Jacques Chirac, maire de la capitale, à l'Hôtel de ville et, enfin, last but not least, la cérémonie "officieuse" du Panthéon (concoctée par Jack Lang, Roger Hanin et Serge Moati en particulier), François Mitterrand se présentant rose à la main devant les sépultures de Jean Jaurès, Jean Moulin et Victor Schoelcher, après une marche solitaire et solennelle le long de la rue Soufflot.

 

Pierre Favier insiste notamment sur la "conversation urbaine" entre Valéry Giscard d'Estaing et son successeur – le premier confiant son impression d'être parfois "un peu prisonnier" à l'Elysée –, mais également sur la rupture de protocole souhaitée par Giscard lors de son départ, préférant quitter les lieux à pied et non en voiture, ce qui lui valut des huées de la part de quelques militants socialistes, huées qu'il considère, sans doute à tort, encore des années plus tard dans ses mémoires (Le Pouvoir et la Vie), comme préméditées de la part de Mitterrand...L'auteur ne cache pas non plus la réelle émotion réciproque de François Mitterrand et de Pierre Mendès France, dont les larmes sont restées célèbres, au moment où le nouveau président lui confie : "Sans vous, tout cela n'aurait pas été possible". Enfin, scène assez cocasse et prémonitoire, Michel Rocard, laissé à l'écart, cherche absolument à avertir Pierre Mauroy de son affolement au sujet de la situation du franc pour convaincre le futur Premier ministre – il sera nommé dès le lendemain – à dévaluer de toute urgence, un avis qui ne sera finalement pas celui de Mitterrand et de Mauroy. A ce sujet, Jacques Delors, qui comprenait les arguments politiques du président et de son Premier ministre, confie à Pierre Favier : " J'étais de ceux qui prônaient la dévaluation. Il fallait mettre les pendules à l'heure dès notre arrivée ; c'est toujours comme ça, surtout pour un gouvernement qui n'a pas la confiance des milieux financiers. […] Cela aurait été beaucoup moins grave que toutes les perturbations et dévaluations que l'on a connues ensuite".

 

Au-delà de cet interrègne de dix jours, en effet, le plus dur restait à faire pour la gauche : se maintenir dans la durée. Avant 1981, la gauche n'avait été aux affaires que pour de très courtes périodes, dans des contextes souvent extrêmement difficiles. Mais c'est bien depuis l'accession de François Mitterrand à l'Elysée il y a trente ans, que la gauche a prouvé qu'elle pouvait gouverner le pays sur une longue période, le seul président de gauche de la Ve République détenant d'ailleurs le record de longévité avec 5079 jours...#nf#

 

A lire aussi : 

François Malye et Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d'Algérie, par Vincent Chambarlhac.