Entre curiosité journalistique et rigueur de l'analyse historique, le livre de Jill Lepore fait montre d'une grande acuité pour saisir pleinement l'origine et l'idéologie du Tea Party. 

The Whites of Their Eyes est l’un des premiers livres consacrés au mouvement Tea Party par une universitaire américaine, l’historienne d’Harvard Jill Lepore, spécialiste reconnue de l’histoire de l’Amérique coloniale. Son petit livre (qui fait un peu moins de 200 pages) combine la curiosité de la journaliste et la rigueur de l’historienne, ce qui lui permet d’aller plus loin que nombre d’analyses du Tea Party Movement offertes par les médias.

 

Lepore offre d’abord un rapide historique du mouvement, apparu dans les semaines qui ont suivi l’entrée de Barack Obama à la Maison Blanche fin janvier 2009. C’est le 19 février 2009 que les deux ingrédients cruciaux du Tea Party Movement sont apparus, lors du coup de gueule, en direct sur la chaîne financière CNBC, d’un trader de la bourse de Chicago, Rick Santelli. Santelli s’en prit d’abord au projet économique d’Obama, basé sur un vaste plan de relance de l’économie financé par le gouvernement fédéral. Pour Santelli, cela revenait à une utilisation inacceptable de l’argent du contribuable ("How many of you people want to pay for your neighbor’s message ?" - "Combien d’entre vous veulent payer l’emprunt de votre voisin ?"). Mais là où Santelli marque l’émergence d’un ton plus nouveau dans la politique américaine, c’est en ajoutant immédiatement, pour justifier son point de vue finalement assez banalement conservateur, un appel à l’idéologie des Pères Fondateurs, cette génération de révolutionnaires qui ont créé les Etats-Unis lors de la Révolution de 1776 contre la Grande-Bretagne : "If you read our Founding Fathers, people like Benjamin Franklin and Jefferson, what we’re doing in this country now is making them roll over in their graves." ("Si vous lisez les Pères Fondateurs, des gens comme Benjamin Franklin et Jefferson, ce qu’on est en train de faire dans ce pays les ferait se retourner dans leurs tombes"). Cette combinaison de conservatisme fiscal et de révérence pour les Pères Fondateurs fut confirmée le 15 avril 2009 (le Tax Day, le jour où les Américains envoient au gouvernement leur déclaration de revenus), quand des militants anti-Obama, souvent habillés comme des révolutionnaires du 18ème siècle, organisèrent des manifestations dans des centaines de villes américaines, manifestations qu’ils baptisèrent "Tea Party" (un terme reconnaissable immédiatement par tous les Américains, puisque c’est le nom donné à l’un des premiers événements de la Révolution, la destruction dans le port de Boston le 16 décembre 1773 de la cargaison de thé de trois bateaux anglais, afin de protester contre un nouvel impôt sur le thé imposé par la couronne britannique – même si Jill Lepore ne manque pas de rappeler que le terme ‘Tea Party’ n’est pas lui-même un terme révolutionnaire : il n’a été introduit qu’en 1834, dans les mémoires de l’un des derniers survivants du raid contre les navires anglais). Le message de ces manifestants Tea Party était évident : si la politique fiscale des Anglais a justifié la Révolution de 1776, la politique fiscale d’Obama justifie une nouvelle révolution. George III, Barack Obama, même combat.

 

Ce sont ces rappels constants à la Révolution qui ont convaincu Jill Lepore de se pencher sur le mouvement. Elle y voit l’opportunité de réfléchir sur la mémoire collective des américains en général, et sur leur vision de la Révolution en particulier. D’emblée, en mettant en exergue de son livre une citation d’Abraham Lincoln sur la fragilité de la mémoire historique des peuples, elle avertit ses lecteurs que ceux qui disent porter le flambeau de 1776 aujourd’hui ne maîtrisent pas en réalité l’histoire dont ils se réclament. D’où son sous-titre : "the Battle over American History" ("la bataille pour l’histoire américaine"). Ce livre peut ainsi être vu comme la salve de Jill Lepore dans cette guerre mémorielle ; son arme est son métier et sa passion : l’histoire.

 

On sent le talent de l’historienne en particulier dans le deuxième chapitre, consacré à un résumé de la Révolution américaine. Ces rappels sont très bien écrits, vivants, pleins d’anecdotes sur des révolutionnaires célèbres ou pas, enlevés sur la forme et complets sur le fond (le titre lui-même est tiré d’un épisode célèbre de la Guerre d’Indépendance : en 1775, lors de la bataille de Bunker Hill, les révolutionnaire reçurent l’ordre d’attendre pour tirer sur les soldats britanniques d’être suffisamment proches d’eux pour voir "le blanc de leurs yeux"). Cette base historique est essentielle dans la démonstration de Jill Lepore car c’est elle qui lui permet, avec une réelle efficacité, de décrédibiliser l’utilisation idéologique de la Révolution par les membres du Tea Party. Ce travail de sape passe par plusieurs étapes, de la plus journalistique à la plus intellectuelle.

 

Lepore s’intéresse d’abord – comme la plupart des médias l’on fait, aux Etats-Unis comme en France – à la dimension fiscale du mouvement. Après tout, la vraie Tea Party était une révolte contre les taxes, et les Tea Partiers d’aujourd’hui aiment à rappeler que "Tea" est en réalité un acronyme, pour "Taxed Enough Already" ("déjà assez taxés"). Mais pour Lepore, le parallélisme entre 1776 et la période actuelle est tellement absurde (les révolutionnaires refusaient de payer un impôt sans obtenir d’abord le droit de vote – d’où le célèbre slogan No Taxation Without Representation – alors que la politique fiscale d’Obama est celle d’un président élu démocratiquement par 53% de la population) qu’il est nécessaire d’aller au-delà de la rhétorique économique du mouvement pour réellement le comprendre : "Something more [is] going on, something not about taxation or representation but something about history itself" ("Il est en train de se passer quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a rien à voir avec les impôts ou le vote, mais quelque chose qui a à voir avec l’histoire elle-même").

 

Lepore montre alors que le rapport des Américains avec leur histoire nationale est extrêmement complexe. Elle se prend elle-même en exemple pour prouver que l’on peut respecter et même aimer l’histoire au point d’en faire son métier, tout en reconnaissant que le passé est pire que le présent. Ainsi, Lepore explique dans plusieurs passages comment les personnes souffrant de maladie mentale étaient traitées au 18ème siècle, ou bien combien de femmes mourraient alors en couche, et elle conclut d’un très simple : "I don’t want to go back to that" ("Je ne veux pas retourner à cette époque"). C’est dans ce même esprit qu’elle aborde la question raciale, à laquelle elle consacre un chapitre entier (plusieurs de ses livres portent d’ailleurs sur l’esclavage dans l’Amérique coloniale). Elle insiste sur ce qui est sans doute l’échec le plus patent de la Révolution américaine : l’impuissance des colonies du Nord à convaincre celles du Sud d’abolir l’esclavage au moment de l’indépendance. La Révolution de 1776 puis la Constitution adoptée en 1787 exclurent par conséquent des millions de Noirs de la démocratie américaine. Si Lepore tient à prouver que la période révolutionnaire était un moment très imparfait de l’histoire américaine, c’est pour mieux mettre en perspective ce qu’elle voit comme la principale caractéristique du Tea Party: l’idéalisation de la Révolution, de son folklore comme de ses leaders (une idéalisation ainsi résumée par Lepore : "There were very few black people in the Tea Party, but there were no black people at all in the Tea Party’s eighteenth century. Nor, for that matter, were there any women […] and no slavery, poverty, ignorance, insanity, sickness, or misery" - "Il y a très peu de Noirs dans le mouvement Tea Party, mais il n’y a pas de Noirs du tout dans le 18ème siècle des Tea Partiers. D’ailleurs, on n’y trouve pas non plus de femmes, ni d’esclavage, de pauvreté, d’ignorance, de folie, de maladie, ou de misère"). 

 

Pour comprendre – et critiquer – cette idéalisation, Lepore explore une dimension du mouvement rarement prise en compte, la dimension religieuse. Elle établit un parallèle ingénieux entre le conservatisme idéologique des Tea Partiers et le conservatisme religieux des Protestant évangéliques américains qui croient en l’inhérence de la Bible. Pour elle, ces deux groupes se rejoignent, le Tea Party ne fait qu’appliquer le littéralisme évangélique à l’histoire américaine. Bien au-delà de la question médiatique des impôts, Lepore voit avant tout chez les Tea Partiers l’expression de ce qu’elle appelle un fondamentalisme historique : "Historical fundamentalism is marked by the belief that a particular and quite narrowly defined past – ‘the founding’ – is ageless and sacred and to be worshipped ; that certain historical texts – ‘the founding documents’ – are to be read in the same spirit with which religious fundamentalists read, for instance, the Ten Commandments ; that the Founding Fathers were divinely inspired ; that the academic study of history (whose standards of evidence and methods of analysis are based on skepticism) is a conspiracy and, furthermore, blasphemy : and that political arguments grounded in appeals to the founding documents, as sacred texts, and to the Founding Fathers, as prophets, are therefore incontrovertible" ("Le fondamentalisme historique est caractérisé par la croyance qu’un passé particulier et étroit – la Révolution – n’a pas d’âge, qu’il est sacré et qu’il faut lui vouer un culte; que certains textes historiques – les documents de la Révolution – doivent être appréhendés de la même manière que les fondamentalistes religieux lisent, par exemple, les Dix Commandements ; que les Pères Fondateurs ont reçu une inspiration divine ; que l’étude scientifique de l’histoire – dont les critères de preuve et les méthodes d’analyse sont basés sur le scepticisme – est un complot et même un blasphème ; et que les arguments politiques qui se réclament de ces textes séminaux et des Pères Fondateurs sont incritiquables"). Dans ce cas, le mouvement Tea Party n’est pas aussi original que nombre de médias semblent le penser : il est juste une extension à la présidence Obama de la Droite Chrétienne qui est très active aux Etats-Unis depuis les années 1970.

 

Ce fondamentalisme historico-religieux constitue la dimension la plus dangereuse du mouvement d’après Jill Lepore. Pour le critiquer, elle retourne avec une ironie gourmande les arguments des Tea Parties contre eux. Elle montre par exemple que les Pères Fondateurs eux-mêmes ont écrit sur les dangers de la nostalgie aveugle et de la sacralisation du passé. Thomas Jefferson, l’auteur de la Déclaration d’Indépendance, trouvait dangereux que les générations post-révolutionnaires vénèrent leurs ancêtres ("Some men look at constitutions with sanctimonious reverence, and deem them like the art of the covenant, too sacred to be touched. They ascribe to the men of the preceding age a wisdom more than human" - "Certains hommes regardent leurs constitutions avec un respect moralisateur et ils les voient comme l’Arche de l’Alliance, trop sacré pour qu’on n’y touche. Ils dotent les hommes du passé d’une sagesse surhumaine") ; une flexibilité intellectuelle partagée par l’auteur de la Constitution, James Madison : "Is it not the glory of the people of America, that, whilst they have paid a decent regard to the opinions of former times …, they have not suffered a blind veneration for antiquity" ("C’est le génie des Américains de, tout en respectant un minimum les opinions du passé, refuser une vénération aveugle des temps anciens"). Autrement dit, les Tea Partiers se sont lancés dans l’exercice par définition illogique de transformer un groupe de révolutionnaires inspirés par les Lumières en garants du statu quo éternel.  

 

L’histoire offre donc à Jill Lepore des arguments affutés pour décrédibiliser le Tea Party Movement. Mais il est intéressant de noter que Lepore sait aussi retourner le miroir critique vers les opposants du mouvement. Si elle ne cache pas ses profonds désaccords avec la vision de l’histoire des Tea Parties, elle a aussi le courage de rendre les historiens – dont elle est - en partie responsable de cette crise de la mémoire collective américaine. Dans les passages les plus originaux et les plus intéressants de son livre, elle montre que l’émergence des Tea Parties est le symptôme d’un échec professionnel quasi-généralisé de la part des historiens américains. Plus précisément, les graines du mouvement ont été semées non pas en 1776, mais en 1976, quand les Etats-Unis ont gâché et raté les célébrations du Bicentenaire de la Révolution. En 1976, les Etats-Unis étaient encore en plein traumatisme du Watergate, du Vietnam et de la dérive violente du mouvement des droits civiques. Pour Lepore, cela explique que la population américaine s’est alors sentie incapable de célébrer avec fierté et optimisme les 200 ans de sa Révolution. Parallèlement, une nouvelle génération d’historiens, plus intéressés par "the lives of ordinary people" ("la vie des gens ordinaires") et le "conflict among groups and especially races, sexes, classes, and nations" ("le conflit entre les groupes, en particulier entre les groupes ethniques, les sexes, les classes et les nations") que par l’histoire des élites et les sagas nationales, s’est déconnectée de la population. Lepore, tout en étant consciente d’être l’une des illustrations les plus typiques de ce phénomène - en tant que femme historienne spécialiste d’histoire noire - regrette en même temps l’incapacité des historiens américains actuels à écrire pour un public large ("general readers") et lui offrir une "synthèse narrative qui raconte une grande histoire plutôt que plein de petites histoires" ("a narrative synthesis, to tell a big story instead of many little ones"). En ce sens, Lepore prouve que l’histoire, comme la nature, a horreur du vide : si les spécialistes n’expliquent pas la Révolution aux Américains moyens de manière intelligible, des non-spécialistes et des idéologues manipulateurs s’en chargeront.

 

A lire aussi sur nonfiction :

 

4 critiques de livre : 

 

Kate Zernike, Boiling Mad : Inside Tea Party America, par Boris Jamet-Fournier.

 

Jill Lepore, The Whites of Their Eyes: The Tea Party's Revolution and the Battle over American History, par Françoise Coste.

 

Scott Rasmussen et Douglas Schoen, Mad as Hell. How the Tea Party Movement is Fundamentally Remaking Our Two-Party Systempar Romain Huret.

 

Sébastien Caré, Les libertariens aux Etats-Unis, sociologie d'un mouvement asocial, par Arnault Skornicki.

 

2 interviews de spécialistes :

 

Une interview de Justin Vaïsse, chercheur à la Brookings Institution de Washington D.C., par Emma Archer et Quentin Molinier.

 

Une interview de Mark Lilla, essayiste et historien des idées à Columbia University, par Emma Archer (traduction de Quentin Molinier).

 

3 analyses du mouvement :

 

Une analyse du Tea Party Movement, publiée sur nonfiction en septembre 2010, par Françoise Coste.

 

Une analyse critique d'une note de la Fondapol consacrée au Tea Party, par Quentin Molinier.

 

Une analyse des rapports entre le Tea Party et les think tanks, par Marie-Cécile Naves.

 

1 revue de presse :

 

sur le financement du Tea Party par les frères Koch, par Pierre Testard#nf#