<p>Ce petit trait&eacute; de fiert&eacute; europ&eacute;enne se justifie par ses pistes de r&eacute;forme vivifiantes, mais le fil rouge consistant &agrave; tirer &agrave; tomber &agrave; bras raccourcis sur l&rsquo;Am&eacute;rique affaiblit le propos.</p>

Ce petit traité de fierté européenne pourrait être le prolongement du Fier d’être français de Max Gallo (2006). Questionner la spécificité de l’Europe ne date pas d’aujourd’hui : Alexis de Tocqueville, Paul Valéry, Denis de Rougemont, Milan Kundera, Edgar Morin, Etienne Balibar, et tant d’autres se sont interrogés sur la civilisation européenne. Alain Minc apporte ici son panache d’essayiste : formules chocs et paragraphes calibrés au logiciel pour un livre informé qui se lit d’une traite.

L’auteur y dresse un portrait-robot de l’Europe, sous forme d’éloge (funèbre ?). Pour mieux faire ressortir les vertus européennes, il égratigne l’Amérique en contrepoint, sans ménagement.

 

Fier d’être Européen ?

L’Europe d’Alain Minc, c’est ce mélange exquis d’équilibre entre liberté et sécurité (Habeas corpus), le souci de l’environnement et des autres (aide publique au développement), une économie plus performante et innovante qu’on ne veut bien se l’avouer, une société douce sur les questions de société (mœurs, avortement, peine de mort, emprisonnements) grâce à une « idéologie libérale, voire libertaire » , le respect de l’acquis des sciences, la laïcité généralisée et la sécularisation avancée. N’en jetez plus ! A le lire, on se dit qu’il serait peut être temps de rapatrier la Statue de la Liberté ? Sauf qu’il nous décrit là l’Europe rêvée, pas l’Europe concrète avec une démographie déclinante, des économies qui stagnent depuis trop longtemps et des populistes au pouvoir (Victor Orban en Hongrie, la bouffonnerie berlusconienne qu’Alain Minc stigmatise à plusieurs reprises).

En revanche, quand l’auteur s’attarde sur l’Europe communautaire, il fait mouche grâce à la clarté de sa démonstration au service d’une vision équilibrée.

L’Union européenne (UE) lui apparaît comme le modèle de gouvernance collective le plus réussi au monde. S’il admet que la forme de l’UE reste indéfinie (« un animal sartrien dont l’existence précède l’essence » , sans « grand horloger » .), il n’y voit pas un handicap : tous comptes faits, l’UE est une organisation produisant sa propre matrice, parfaitement adaptée à l’âge des réseaux (« s’est ouvert l’âge de la cybernétique, c’est-à-dire des relations entre des institutions qui ont chacune leur légitimité mais qui fonctionnent entre elles comme des planètes du système solaire qui tantôt s’attireraient, tantôt se repousseraient. ») . Il admire la plasticité de l’Europe communautaire, qui a été capable de surmonter successivement l’échec du projet de Constitution en 2005, la crise financière de 2008 puis de la zone euro en 2010. Mais devant le confédéralisme de crise, on aimerait un fédéralisme de projet… A quand des grandes infrastructures européennes, une politique industrielle commune (l’Airbus de demain ?), scientifique et de recherche (notamment sur les TIC), sociale, culturelle, écologique et diplomatique en ces temps de révoltes arabes et de drame libyen ?

Donc, Alain Minc admire cette Union qui abandonne lentement le plan Monnet des origines (intégration irréversible par les « petits pas », non par les « grands soirs ») au profit du plan Fouchet de 1961, d’inspiration intergouvernementale. En ce sens, il prend le contrepied de la doxa. En effet, sur ce thème, la pensée mainstream des élites européennes est davantage incarnée par un Laurent Cohen-Tanugi qui publie, en même temps et dans la même collection chez Grasset, une charge contre la dérive contrainte d’une Union préemptée par ses Etats membres depuis le traité de Maastricht (1992) . Mais quand Alain Minc proclame « la naissance subreptice d’un espace démocratique commun, l’apparition d’un citoyen européen », rappelons que le seul scrutin européen direct qui existe, à savoir l’élection des eurodéputés, reste la juxtaposition de scrutins nationaux, avec des taux de participation sous la barre des 40%, soit 20 points de moins que pour les scrutins parlementaires nationaux. Pour autant, il ne nie pas la crise institutionnelle : la Commission « se contente de protéger ses pouvoirs régaliens – concurrence et commerce – et de maintenir sa fonction de caisse de péréquation »  ; « le temps n’est plus où une grande idée jetée au vent du large, comme le faisait Jacques Delors, pouvait devenir réalité, à condition d’être relayée par l’Allemagne et la France. » 

Après les juristes qui ont depuis longtemps perçu les potentialités du « dialogue des juges » , l’auteur décrit l’engrenage vertueux à l’œuvre en Europe : telle la main invisible, un mieux-disant entraîne chaque Etat membre à s’aligner sur le plus audacieux des 27. Cet effet-cliquet à la hausse a produit des traités de plus en plus libéraux : il est vrai que le dernier en date, le traité de Lisbonne, est le plus abouti sur la protection des libertés avec la Charte des droits fondamentaux. Néanmoins, le rapprochement des systèmes politiques, que l’auteur croit déceler, peut être questionné : quelles similarités entre un Etat unitaire et décentralisé comme la France, le fédéralisme allemand, autrichien ou belge, le régionalisme italien ou espagnol ?

 

Pourquoi sermonner l’Amérique ?

Le livre rappelle la formule de l’ancien Premier ministre britannique Macmillan, il y a quarante ans : « Nous sommes menacés, de la part des Américains, d’un mélange de pitié et de mépris » . C’est vrai que, lors de ses visites sur le vieux continent, le président Obama a pu apparaître comme un empereur qui fait son tour d’Europe ou comme un président français qui fait la tournée des Etats africains, en les confondant un peu à la fin, mais bon… D’où vient la « pitié » de l’Amérique à notre égard ? Après Hubert Védrine et Olivier Ferrand , Alain Minc remarque qu’aux yeux du monde, l’Europe, « terre de liberté, de bien-être et de mollesse sans avenir ni destin » , est comme une grande Suisse (« l’Amérique (…) ce nouveau pays-monde qui regarde l’Europe avec la même indifférence polie que nous la Suisse. ») . De son côté, l’Amérique serait devenue un syncrétisme du monde entier ayant rompu avec l’Occident. En conséquence, les deux rives de l’Atlantique ne partageraient plus les valeurs, ni la rationalité qu’elles avaient en commun du temps de la Guerre Froide… Faut-il vraiment se référer comme à un âge d’or à cet âge de plomb ? Surtout, en dépit des graves errements de l’administration Bush, les deux espaces continuent d’évidence à discuter sur la base des mêmes référents (respect du droit international post-westphalien, défense des libertés individuelles et collectives, de la démocratie, etc.). S’il est un pays symbole de la Guerre Froide dont l’esprit bat la campagne, c’est plutôt la Russie.

L’idée selon laquelle le président américain est paralysé s’il ne trouve pas de compromis avec le Congrès n’a pas empêché Barack Obama de régler en un temps record la crise financière, d’organiser le retrait d’Irak et de créer un système d’assurance maladie, comme il s’y était engagé. Quoi qu’il en soit, la dialectique négociations/compromis est caractéristique du fédéralisme, plus que du système politique américain : Alain Minc admet d’ailleurs que la Chancelière de l’Allemagne fédérale doit passer des « compromis permanents » . Le dialogue entre les pouvoirs est plus un signe de maturité démocratique que d’inachèvement. L’inachevé, c’est le système communautaire dont la multilevel governance aspire au « parlementarisme de couloirs » à l’américaine (capacité d’agir sur la durée par les réseaux de parlementaires, les lobbies, l’influence) mais se contente, encore et toujours, du sempiternel « bilatéralisme multiple permanent » selon l’expression de Christian Lequesne.  La vérité en matière institutionnelle, c’est que le grand soleil des fédéralistes européens, depuis Victor Hugo appelant aux « Etats-Unis d’Europe » en 1851, est bien la Fédération des Etats-Unis d’Amérique, non l’inverse. Au final, on est bien obligé de constater que l’Amérique reste la plus forte dans tous les registres de la puissance : soft power (Harvard et Hollywood)  ; hard power au point de tutelliser des Etats que Robert H. Jackson caractérisa de Quasi-States ; smart power par le pragmatisme et l’esprit de coopération.

Le parallèle entre les Etats-Unis et l’Europe au prisme du moralisme/immoralisme, c’est-à-dire de la question du bien et du mal, est simpliste (Europe juste et bonne v. Amérique corrompue et égoïste). Certes, le pullulement des sectes est problématique aux Etats-Unis, mais nous avons aussi nos extrémistes, plutôt dans le champ politique. Certes, l’argent a tendance à corrompre les campagnes électorales américaines, mais c’est surtout vrai aux niveaux local et régional. Et rappelons-nous l’engagement citoyen lors de la campagne d’Obama en 2007/08, qui fit écho à la mobilisation démocratique lors des campagnes de Kennedy. Car la démocratie, ne se résume pas à des institutions et à des normes, elle implique des citoyens actifs. Certes, les lobbies de Washington s’en donnent à cœur joie, mais ils se neutralisent mutuellement grâce à un subtil équilibre : les écologistes accès aux décideurs à la même enseigne que les pro-nucléaires, de même que les pro et les anti-tabacs, et ainsi de suite.

Quant au « métro malodorant de Manhattan comparé au réseau parisien » , sans vouloir arbitrer entre les odeurs de poussières grasses ou d’ozone, il n’est que de rappeler qu’il serait judicieux de faire fonctionner le métro de Paris toute la nuit, comme à Manhattan et, pendant qu’on y est, d’ouvrir 24h sur 24 les bibliothèques universitaires et de recherche, comme là-bas.
Au total, on se demande pourquoi Alain Minc cogne ainsi sur l’Amérique qui vient de donner une leçon d’ouverture au monde en élisant un président capable de réconcilier son pays avec lui-même en lui redonnant ses repères. Le sentiment de décalage vient peut-être des exemples pris par l’auteur, qui sont tirés de l’avant-Obama (magouille de Dick Cheney  qui attribua sans appel d’offre le plus gros contrat de l’après guerre d’Irak à son ancienne entreprise, Halliburton ; métaphore de Robert Kagan sur l’Amérique-Mars et l’Europe-Vénus, etc.). Bref, le fil rouge consistant à tirer à boulets tout aussi rouges sur l’Amérique, pays de vibrations contradictoires, fait pschitt.

 

Comment faire de l’agneau européen un loup ?

Regrettant l’ingénuité de l’Europe ouverte « à tous les vents » , Alain Minc trace des pistes de réforme tous azimuts et roboratives pour que l’Europe-ventre-mou ne soit plus qu’un mauvais souvenir. On lui sait gré de ne pas tomber dans le tropisme institutionnel qui veut que, quand les choses vont mal, on propose, par réflexe, de changer les institutions.

Parmi ses idées, retenons la création d’universités européennes de rang mondial, par exemple en fusionnant la LSE et Sciences Po ou l’X et l’Ecole Polytechnique de Turin ; la golden share européenne (« action spécifique » qui donne un droit de veto sur le capital d’une société) pour empêcher les OPA sauvages sur nos fleurons industriels ; une politique commune de l’immigration.

En 1997, Alain Minc prophétisait la mondialisation heureuse.  Il n’avait pas tort : les gains et bienfaits de la mondialisation l’emportent globalement sur l’horreur économique qu’entrevoyait Viviane Forrester à la même époque. Cette nouvelle ère a toutefois fragilisé l’Europe qui, concurrencée par les pays émergents, n’est plus au volant de l’Histoire. En suivant Alain Minc, on peut même estimer que la civilisation européenne est déjà assiégée et que l’on fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Reste que les Etats-Unis n’ont rien à voir avec ce constat. D’ailleurs, eux, au moins, savent renaître, au point qu’on peut se demander si l’Amérique n’est pas l’Europe qui a réussi#nf#

 

 

* À lire également sur Nonfiction.fr :

- Alain Minc, Un petit coin de paradis (Grasset), par Aymeric Bourdin.