nonfiction.fr : Est-ce selon vous plus une attitude qu’une école de pensée qui réunit les différentes générations qui ont contribué à Esprit ?

Olivier Mongin : Oui, une attitude marquée par une sorte de profil ouvert, éthique. Je me souviens d’anciens maos qui aimaient bien Esprit pour son indépendance, sa capacité d’ouverture et son côté iconoclaste. Il y a peu de revues qui sont totalement indépendantes sur le plan financier : à part Esprit et Commentaire, les revues françaises sont des revues d’éditeurs. Pour notre part, nous considérons que cette indépendance institutionnelle est capitale.


nonfiction.fr : Est-ce que l’esprit de formation que vous évoquiez est toujours présent ?

Olivier Mongin : C'est plus difficile. Nous manquons de relais, ce que j’appelle nos autodidactes, comme Daniel Mothé, ancien ouvrier de Renault, qui faisaient remonter des choses et que nous publions encore.


nonfiction.fr : La revue est-elle devenue plus élitiste ?

Marc-Olivier Padis : Non, parce qu’en même temps un autre phénomène s’est enclenché. La société française a évolué : il y a moins de familles de pensée qui font de la formation continue et qui tissent du social, qui vont projeter leurs capteurs assez profondément dans la société. Ce qui s’est passé, c’est la professionnalisation des professions : les métiers se sont recentrés autour de leur compétence professionnelle. Mais ils sont aujourd’hui en demande d’éclairages. Tout un travail reste à faire à destination de ces corps professionnels, qu’il s’agisse des gens du social, des gens du droit et des professions de la santé. Ces gens sont en demande, non pas de savoirs techniques, mais d'outils les aidant à comprendre l’évolution de leur profession et l’évolution de la société qui influence le changement de leur profession.

Nous ne nous enfermons donc pas sur le levantin universitaire, le monde des idées, etc. S'il n'y a plus de professionnels autodidactes qui opèrent les médiations nécessaires, nous contournons cette difficulté en allant vers eux, en cherchant à comprendre ce qui se passe dans les différents univers professionnels, en essayant d'éviter de relayer les logiques corporatistes.


nonfiction.fr : Esprit est donc une revue généraliste qui ne se veut pas strictement universitaire ?

Olivier Mongin : Et qui n’a jamais eu la prétention de l’être.

D’un autre côté, l’autre mouvement, déjà anticipé dans le sous-titre d’Esprit dès la naissance, "revue internationale", est que nous avons très vite joué la mondialisation, comme état de fait : nous avons compris que c’était moteur d’un certain nombre de réflexions et nous ne nous sommes pas enfermés dans une analyse de la mondialisation économique – ce qui est une limite de l'analyse libérale ; pour nous, la mondialisation exige tout un ensemble d’approches qui interfèrent. C’est un type de démarche qui diffère de ce qu’était le mouvement initial : Mounier était un européen mais qui regardait à partir de la France, à partir d’une certaine universalité française. Aujourd'hui, nous sommes plus décentrés.

De plus en plus, nous ne pensons pas la revue comme si l'on était dans un cycle France-Europe-monde, mais beaucoup plus en se demandant quelles sont les tendances lourdes à l’échelle mondiale qui affectent tout : les territoires, l’économie, etc. et comment on y répond au niveau européen, français puis individuel.


nonfiction.fr : Comment vous situez-vous par rapport à Mounier ?

Olivier Mongin : La rupture avec ce que l’on peut appeler une certaine idéologie personnaliste s’est faite avec Paul Thibaud.

Là-dessus je suis très à l’aise : le numéro, qui était non pas un numéro de rupture mais qui consistait à dire que la revue n’était plus la revue du catéchisme personnaliste, nous l’avions fait avec Paul Thibaud, au moment du cinquantenaire en janvier 1983. Ce numéro comprend d'ailleurs un texte de référence de Paul Ricœur :"Meurt le personnalisme, revient la personne…".
 
La question de la personne est revenue de tous les côtés, à travers Foucault, la question du soi ; cette question est reprise aujourd’hui de manière différente, nous ne sommes pas dans un le contexte où il faudrait opposer le "personnalisme" comme réponse constituée au marxisme, au structuralisme ou à un autre quelconque –isme.


nonfiction.fr : Y a-t-il eu des débats pour changer le nom de la revue ?

Olivier Mongin : À chaque succession ses débats. Quand Mounier meurt en 1950, Jean Lacroix voulait arrêter Esprit. Albert Béguin a été pris pour lui succéder parce qu’il ne faisait pas de politique. Mais je pense que c’est un des directeurs les plus intéressants de la revue, parce que c’est un littéraire. Je me sens d'ailleurs dans cette filiation littéraire, plus motrice pour comprendre le monde contemporain que bien des analyses "sociologiques".

Le passage de Domenach à Thibaud a aussi eu ses débats. Il a été question de savoir si l'on ne pouvait pas faire d’Esprit un magazine – ce qui était la mort assurée.

Quand j’ai repris, c'était surtout la survie économique de la revue qui se jouait.

À chaque étape, il y a des questions, des débats, des problèmes. Mais il ne s'agit plus de se déterminer par rapport au moment fondateur. On voit très bien qu’avant de mettre le contenu, il faut valoriser l’espace de débat, l’indépendance, qui est fondamentale – il n’y a pas en France tellement d’espace intellectuel indépendant.


nonfiction.fr : La figure de Ricœur semble être une figure centrale, dans la mesure où il était présent dès les premières années. Il a été proche de Mounier mais en même temps il a été capable de remettre en cause le personnalisme, et toute une nouvelle génération dans les années 80 s’est ralliée à lui. C’est aussi une figure centrale dans son attitude philosophique, du fait de ses problématiques. Vous disiez auparavant qu’Esprit est une revue souvent en avance parfois en retard, et Ricœur a eu dans les années 60 cette image d’un philosophe en décalage par rapport aux préoccupations de l’époque, puis a été redécouvert par la suite comme quelqu’un qui était en avance sur de nombreux débats, il était un des premiers à avoir parlé de gens comme Walzer et Taylor.

Olivier Mongin : Si Ricœur apparaissait décalé, c’était notamment parce qu’il avait une image de philosophe chrétien, contre laquelle il s’est toujours battu. Il avait beaucoup souffert du fait d’être enfermé dans une image de penseur chrétien. Il était croyant, lecteur de la Bible, mais cela était distinct de son activité de philosophe, il n’y avait rien de militant chez lui, il lisait, comme les autres, Platon et Aristote, et en faisait ce qu’il pouvait.
 
Ce qui est intéressant c’est de comprendre pourquoi cette figure a été revalorisée, par des personnes comme Joël Roman, Olivier Abel ou moi-même. Elle ne l’avait pas été par sa génération, y compris au sein d’Esprit : Domenach le directeur de l’époque voulait tenir la place du philosophe, et il y a eu conflit, conflit non-dit, mais qui a entraîné le fait que Ricœur s’est un peu éloigné de la revue à cette époque-là. Il animait quand même alors pendant un temps un groupe philosophie, qui avait donné lieu notamment au grand débat avec Levi-Strauss (novembre 1963). Pour la petite histoire, ce groupe avait ensuite été animé par Jean-Luc Nancy, qui a laissé quelques textes remarquables dans Esprit.


nonfiction.fr : Il peut être intéressant de mettre l’histoire d’Esprit en relation avec les évolutions intellectuelles : dans les années 30 la figure de l’intellectuel est celle de l’écrivain, tandis que par la suite l’intellectuel est plutôt le spécialiste d’une discipline. Comment Esprit a vécu cette évolution de la figure de l’intellectuel ? Ne continue-t-elle pas de se rattacher, au moins en partie, à cet idéal de l’intellectuel polyvalent, ayant une large culture générale et capable de parler de plusieurs sujets de manière construite et rigoureuse ?

Marc-Olivier Padis : C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui l’intellectuel généraliste qui nous intéresse. L’intellectuel généraliste n’est pas la même chose que l’intellectuel universel tel que l’a critiqué Michel Foucault dans la figure de Sartre. Un généraliste est quelqu’un qui ne veut pas s’enfermer dans une spécialité, même si par ailleurs il est souvent un universitaire.

L’évolution de l’intellectuel français est un sujet en soi. Pierre Grémion a écrit un article très important sur ce sujet dans Le Débat  où il montre très bien que le grand basculement de la vie intellectuelle française est la disparition de l’intellectuel écrivain qui s’est maintenu jusque dans les années 50-60, disons grosso modo jusqu’à la disparition de Mauriac.
 
Le problème maintenant est moins de savoir si tel ou tel auteur renvoie à cette figure de l’écrivain ou si c’est quelqu’un de spécialisé, mais plutôt de savoir si c’est quelqu’un de mobile, capable de faire le lien entre des sujets, de s’intéresser à l’actualité mais sans plaquer sur celle-ci des schémas préconçus venus d’une spécialité universitaire ou d’un savoir historique. Pour nous, il y a un profil d’auteur de revue qui n’est pas lié à une tournure d’esprit ou à une compétence particulière, mais plutôt à un certain goût, un intérêt, un type d’écriture qu’on ne peut pas caractériser de manière étroite.

Olivier Mongin : Sur le généraliste – autrefois on parlait d’interdisciplinarité – je pense qu’il y a le souci en permanence de sortir d’une approche spécialisée et d’arriver à bien savoir poser les problèmes. C’est un axe important : dans chaque dossier d’Esprit il y a une introduction au sens où l’on s’oblige à bien poser les problèmes, ce qui renvoie à des questions philosophiques et politiques. Notre défi est là : est-on capable d’énoncer un discours un peu large sur le moment historique ? d’avoir un discours permettant de reprendre pied dans le réel ? Le problème est de saisir l’histoire du moment présent. Le généraliste ce n’est donc pas quelqu’un qui a un discours qui globalise – la globalisation qu’on connaît c’est au contraire la fragmentation – mais qui essaie de faire des liens, de poser des problèmes, de créer un paysage.


>> L'entretien est en sept parties :


* Pour aller plus loin :


- Notre entretien avec Jean-Claude Casanova, directeur de la revue Commentaire

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La critique du livre dirigé par Jean Baudouin et François Hournant, Les revues et la dynamique des ruptures (Presses universitaires de Rennes), par François Quinton.
Un recueil d'articles inégaux, réunis autour d'une problématique trop floue.