nonfiction.fr : Cet objet est l’occasion de revenir sur l’histoire de la revue. Pourriez-vous apporter quelques précisions sur ce qu’ont été les grands moments de l’histoire de la revue ? sur son rapport à l’histoire, intellectuelle et politique ? Il y a de grands moments, de grands traits, comme le personnalisme, le rapport à la décolonisation, l’anti-totalitarisme, le lien avec la seconde gauche à un moment.

Marc-Olivier Padis : Comme le disait Olivier Mongin, très souvent on fait l’histoire intellectuelle à partir des directeurs de revue, en les mentionnant tour à tour, au détriment de toute l’équipe qui les entourait. Mais si on fait la liste des directeurs : Emmanuel Mounier, Albert Béguin, Jean-Marie Domenach, Paul Thibaud et Olivier Mongin, une figure comme, par exemple, Paul Ricœur qui accompagne la revue depuis le début de son histoire n’est pas mentionnée. Ce serait donc une erreur de perspective considérable.

D’autre part on fait souvent de l’histoire intellectuelle à partir de l’histoire des doctrines ou des courants de pensée : on ferait alors une histoire à partir du personnalisme, en essayant de voir soit une continuité soit une dégradation, de déceler ce qui en reste.

L’idée de départ des fondateurs de la revue, notamment Mounier, n’était pas de partir, contrairement à ce que l’on croit, avec une idéologie constituée dont la revue aurait été l’organe d’expression. Ce qu’il voulait, c’était vraiment faire une revue, qui se laisserait affecter en quelque sorte par les événements qui surviennent dans l’histoire : la crise des années 30 comme point de départ, ensuite la guerre d’Espagne qui cristallise un premier engagement, puis Munich, la guerre. On peut faire en effet, ainsi, une histoire des événements marquants de l’histoire de la France, mais aussi de l’Europe et du monde, ce qui nous conduit ensuite à la décolonisation, la critique des régimes des pays de l’Est et soviétiques.

Mais je crois que, finalement, nous sommes sensibles au fait que ce qui caractérise Esprit par rapport aux autres revues françaises est qu’elle a passé le relais entre plusieurs générations, ce qui est très difficile à faire pour une revue. Il y avait à chaque fois des équipes, avec des sensibilités différentes, avec des options philosophiques et religieuses différentes (Esprit n’est pas une revue catholique, y sont présents aussi des protestants, des juifs, des agnostiques, dès le départ). La revue a fonctionné avec des générations successives, avec toujours cette préoccupation : comment décrire l’histoire que nous vivons ? quels outils nous donnons-nous pour décrire le monde d’aujourd’hui ?

Olivier Mongin : Esprit est une revue que l’on peut analyser à plusieurs niveaux. Il n’y a pas une équipe rédactionnelle forte, plus ou moins soumise à un directeur, ou à un inspirateur, comme à un potentat. D’emblée Mounier est très pluraliste, et la revue se construit d’ailleurs sur des conflits, autour de la laïcité par exemple. L'historien Goulven Boudic a d'ailleurs écrit une histoire de la revue à partir de ses conflits . La revue a souvent une image de revue catholique. Nous ne nions pas nous-mêmes nos liens avec le christianisme mais la revue est une revue, au sens strict, laïque.

Un exemple du fonctionnement du pluralisme conflictuel : dans l'immédiat après-guerre, l'influence du communisme est grande et se fait sentir à Esprit. Un jeune réfugié hongrois, François Fejtö, disparu très récemment, arrive avec un texte dénonçant un procès stalinien : "L'affaire Rajk est une affaire Dreyfus internationale". Mounier est réservé mais il le prend (il paraît en novembre 1949), tout en sachant, qu'une partie de la rédaction, comme Jean Lacroix, plutôt philocommuniste, est en désaccord.

Avant-guerre, on pense en termes de "crise de civilisation" et l'on découvre les exigences de l'analyse politique progressivement. Après-guerre, les questions du communisme et des décolonisations vont devenir essentielles (voir le texte prémonitoire d'avril 1947 "Prévenons la guerre d’Afrique du Nord"). Mais le discours en termes de culture et de civilisation reste toujours présent dans Esprit.

Dans cette période de l'après-guerre, on a autour d’Esprit, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, un réseau de lecteurs militants – qui contribueront à donner une image idéologique d’Esprit – à travers le monde. C'est le côté pédagogique d’Esprit : la publication de la revue n'est pas isolée, elle s'inscrit dans une nébuleuse plus large qui comprend des réseaux, un travail d’animation, de l’édition (la revue est liée à des grandes collections du Seuil). Esprit pourrait apparaître comme une sorte d’ "université sauvage".

La France est un pays qui produit des revues, ce qui n’est certainement pas sans lien avec le statut de l’université et une certaine absence de "dynamisme" de l’espace public universitaire. Il faut sortir de l’université : les grands directeurs de revue sont souvent des agrégés – Mounier, Sartre ou d’autres – mais qui se projettent à l’extérieur. La revue est indissociable de tas de mouvements pédagogiques, liés à des lieux de formation, mouvements d'éducation populaire. Esprit est d’ailleurs très au cœur des débats sur la formation permanente. C’est quelque chose qui manque aujourd’hui : Esprit a beaucoup été fait par des autodidactes, mais dépend aujourd'hui des plumes universitaires, il manque des médiateurs capables de parler de la société sur un mode non savant et de faire le lien avec des cercles professionnels et militants qui ont aussi un regard sur le présent.

La grande question des revues est de faire remonter des choses qui ne sont pas vues dans l’espace public. Nous n’avons plus ces médiateurs, des gens qui nous ramènent du réel. La revue tirait notamment cette inspiration de ses liens avec le milieu catholique qui, comme le milieu communiste, à sa manière, était un milieu formateur.

Une revue comme Esprit alimente donc cette question : qu’est-ce qu’un espace intellectuel un peu dynamique qui n’est pas porté uniquement par l’université et ses élites ? Aujourd’hui, les ouvertures sont plus difficiles à trouver. Nous pouvons jouer un rôle de connexion mais nous n’avons plus aussi facilement ces autodidactes qui bousculaient le monde savant.


nonfiction.fr : Qu’est-ce qui fait selon vous la continuité d’Esprit à travers les générations dont vous avez parlé, qui avaient chacune leurs préoccupations. Vous disiez que la revue est devenue plus politisée après-guerre, d’abord philocommuniste avant de s’orienter vers l’anti-totalitarisme. Peut-on voir à travers ces évolutions, à travers les différentes figures qui sont passées par la revue, une forme de continuité dans la ligne éditoriale ?

Olivier Mongin : J’aurais tendance à valoriser deux pistes. La première, que je viens d’évoquer, est la formation. La seconde est que l’intérêt de la revue vient de ce que les articles et les dossiers peuvent être vus comme une forme de décryptage permanent de ce qui est en train de se passer. Une revue ce n’est pas l’actualité, c’est la capacité à dire ce qui fait événement ou pas – je reprends ici les termes de Hannah Arendt. Qu’est-ce qui fait un événement ou pas ? Depuis 1989, nous faisons beaucoup de numéros articulés à des événements : nous y sommes aidés par des gens comme Pierre Hassner, qui ont une lecture internationaliste, mais aussi par des gens qui ont une lecture plus interne – les événements de banlieue en novembre 2005 ont été pour nous très importants, il ne faut pas les aborder uniquement à partir de thèmes comme la mixité sociale ou le communautarisme mais également par l’urbanisme. Notre travail est de donner une lecture par l’événement et non pas par l’actualité, ce qui nous donne un autre point de vue.

Ceci nous amène à une politique rédactionnelle qui consiste à être toujours soit en avance, soit en retard : nous reprenons, nous ressassons, mais nous anticipons aussi. Le problème est d’avoir un lectorat qui s’intéresse à ce travail d’anticipation ou de retour. Mais c'est un atout d’être totalement décalé de l’actualité.


>> L'entretien est en sept parties :


* Pour aller plus loin :


- Notre entretien avec Jean-Claude Casanova, directeur de la revue Commentaire

-
La critique du livre dirigé par Jean Baudouin et François Hournant, Les revues et la dynamique des ruptures (Presses universitaires de Rennes), par François Quinton.
Un recueil d'articles inégaux, réunis autour d'une problématique trop floue.