Politique

Jean Monnet et ses mémoires. Les coulisses d'une longue entreprise collective (1952-1976)

Couverture ouvrage

Delphine Pandazis
Antipodes , 200 pages

Politique

A l'école des eurocrates. La genèse de la vocation européenne

Couverture ouvrage

Sbastien Michon
Presses universitaires de Rennes (PUR) , 208 pages

Politique

L'Europe a-t-elle un avenir ? Une approche critique de la construction européene

Couverture ouvrage

Patrick Martin-Genier
Studyrama , 482 pages

Quels héritiers pour Jean Monnet ?
[jeudi 09 mai 2019]


Trois livres fort diffrents font le bilan de la mthode Monnet partir de l'importance de ses Mmoires, de lactualit de son projet et de lavenir de ses serviteurs.

Parmi les publications et études parues ces derniers mois dans l’actualité des élections au Parlement européen – 40 ans après le premier scrutin de 1979 –, il n’est pas aisé de trier le bon grain de l’ivraie. Beaucoup d’essais d’histoire immédiate ou de commentaires journalistiques côtoient dans les librairies les synthèses et ouvrages de fond. Certains apportent des approches nouvelles ou des regards différents sur une histoire et une actualité de la construction européenne dont nous sommes habitués à entendre (sinon écouter) la chronique quasi-quotidienne dans les médias à la fois audiovisuels, écrits ou numériques.

Parmi ces derniers, retenons trois ouvrages aux auteurs et aux intentions fort différents : l’étude monographique Jean Monnet et ses mémoires. Les coulisses d’une longue entreprise collective (1952-1976) de la (jeune) historienne helvétique Delphine Pandazis, la recherche fouillée A l’école des eurocrates. La genèse de la vocation européenne du politiste Sébastien Michon et la synthèse L’Europe a-t-elle un avenir ? Une approche critique de la construction européenne du juriste Patrick Martin-Genier, par ailleurs administrateur de l’Association Jean-Monnet. A première vue, tout sépare, au-delà du sujet européen, la recherche archivistique sur le travail des Mémoires de Jean Monnet – fortement ancré dans son époque – de l’enquête sur les étudiants actuels et récents se destinant au travail dans les institutions européennes et du manuel à la fois théorique et pratique sur la construction européenne des années 1950 à nos jours.

Mais là où l’histoire rejoint l’actualité et l’avenir de l’Europe, c’est bien dans l’héritage que peut porter (ou non) notre génération par rapport au projet initial de Jean Monnet – fort bien restitué dans ses Mémoires –, cette méthode des « petits pas » ou « fonctionnaliste » qui, s’exprimant notamment lors de la déclaration célèbre du 9 mai 1950 du Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman, plaide pour une « mutualisation » des forces économiques du vieux continent pour créer les conditions d’une paix et d’une prospérité durables pour les anciens belligérants de la Seconde guerre mondiale. Malgré un succès indéniable (certes davantage sur le plan de la paix que sur celui de la prospérité, eu égard à la crise actuelle de l’euro et des dettes souveraines), cette vision, très ancrée dans l’immédiat après-guerre, a vécu et, on le sait, a surtout été bouleversée par la « réunification » du continent européen après la chute du mur de Berlin puis la dislocation du bloc soviétique – contre laquelle la construction européenne (avec l’Alliance atlantique) était l’un des remparts. Est-ce à dire que, dans un contexte de crise profonde du « sentiment européen » symbolisée par le dossier interminable du Brexit, cet héritage, propre au projet des « pères fondateurs » – selon le « mythe fondateur » volontiers véhiculé par les institutions communautaires – de la construction européenne (Schuman et Monnet, mais aussi de Gasperi, Spaak et Adenauer) et à la « méthode Monnet » en particulier, est aujourd’hui mis à mal par les dirigeants actuels d’un continent à nouveau divisé (entre européistes et souverainistes, voire entre « progressistes » et « populistes ») et par les futurs serviteurs des institutions, à la vocation sans doute moins idéaliste qu’il y a quelques décennies ?

 

Une généalogie des Mémoires de Jean Monnet, pierre angulaire de la construction européenne

En premier lieu, il s’agit de bien comprendre le dessein de Jean Monnet et l’ouvrage de Delphine Pandazis, issu de ses recherches en histoire menées à l’Université de Lausanne, est à cet égard fort éclairant car il apporte des éléments nouveaux, déconstruisant d’une certaine manière la mythologie traditionnelle de l’histoire dite « officielle » de la construction européenne. Conçu de manière très originale et féconde comme un travail de recherche au croisement de l’histoire de la construction européenne, des intellectuels et de l’édition, le livre de la jeune Suissesse n’est pas à proprement parler une biographie intellectuelle de Jean Monnet mais davantage une mise en perspective de « l’entreprise collective » (pour reprendre l’intitulé du sous-titre de l’ouvrage) de l’écriture de ses Mémoires, à partir de sources (largement issues des archives de la Fondation Jean-Monnet, sise à l’Université de Lausanne) et de témoignages assez inédits.

Cette recherche portant sur une période assez longue (de 1952 à 1976, date de la publication des Mémoires chez Fayard) laisse apparaître les influences extérieures (américaines, notamment, Jean Monnet ayant travaillé aux Etats-Unis et connaissant parfaitement le monde politique et économique américain), les appuis de collaborateurs proches (François Fontaine au premier chef) et les partis pris politiques d’une vaste aventure éditoriale et intellectuelle visant à « historiciser » (voire à « mythifier ») les débuts de la construction européenne et la fameuse stratégie des « petits pas » (suivant l’adage selon lequel « les petites rivières font les grands fleuves »), faisant des ressources – le charbon et l’acier avec la création de la CECA dès 1951 – puis de l’économie le fil d’Ariane de l’intégration du continent . Largement reprise par ses contemporains et les tenants de la construction européenne de la période suivante (Jacques Delors par exemple), cette « histoire officielle » véhiculée par les Mémoires de Jean Monnet constitue l’un des très rares bestsellers de l’Europe politique, le livre de 1976 ayant fait l’objet de nombreuses rééditions dans de nombreuses langues.

 

La genèse de la vocation européenne des eurocrates

Ce « mythe fondateur » est-il encore porteur aujourd’hui et continue-t-il d’inspirer la vocation de celles et ceux qui se destinent aux institutions européennes (que les politistes appellent « le champ de l’Eurocratie » ) ? Telle est, en filigrane, la problématique essentielle de l’excellent ouvrage du chercheur au CNRS Sébastien Michon dans A l’école des eurocrates. La genèse de la vocation européenne. Il part du paradoxe selon lequel la crise actuelle de l’Union européenne – symbolisée par l’affaiblissement de l’euro depuis la crise des dettes souveraines et par le dossier inénarrable du Brexit – ne dissuade pas les candidats, de plus en plus nombreux, à postuler pour travailler au sein des institutions de l’Union européenne. Le politiste propose une recherche originale, issue d’une habilitation à diriger des recherches soutenue en 2017, à partir d’entretiens avec des impétrants (étudiants pour l’essentiel), pour comprendre les ressorts de leur « vocation européenne ».

A ce titre, l’ouvrage de Sébastien Michon est très éclairant : les Eurocrates futurs ou actuels, issus en particulier des rangs du Collège de Bruges ou autres instituts spécialisés dans les études européennes  , ne se vivent plus vraiment comme « les héritiers de Jean Monnet » mais effectuent davantage un choix rationnel en embrassant la carrière de fonctionnaire européen. Cette vocation européenne, dont la genèse remonte effectivement au mythe des pères fondateurs, n’est guère empreinte d’idéalisme mais se veut très pragmatique – comme l’était, cependant, la stratégie des « petits pas » –, et répond aujourd’hui à une volonté de s’engager dans la construction européenne sans dimension véritablement politique, selon une forme de « bureaucratisation » de l’Europe qui ferait sans aucun doute bondir ses plus farouches opposants  .

 

Approche critique ou hagiographie de l’Europe des « père fondateurs » ?

Enfin, le dernier ouvrage recensé ici apparaît bien plus classique dans sa forme comme dans son propos mais il a le mérite de proposer une perspective pluridisciplinaire sur l’histoire récente de la construction européenne. L’Europe a-t-elle un avenir ? du juriste Patrick Martin-Genier, s’il apporte une synthèse intéressante à l’actualité des multiples crises politiques, diplomatiques et économiques de l’Union européenne, porte cependant assez mal son sous-titre (Une approche critique de la construction européenne). En effet, son auteur, administrateur de l'Association Jean-Monnet et fervent défenseur de l’Union européenne – ce qui est bien entendu son droit le plus pur –, propose davantage une défense et illustration du dessein original d’intégration européenne qu’une remise en question de ce modèle des « pères fondateurs ».

A travers plusieurs chapitres sur la gouvernance politique, économique, diplomatique et militaire – on regrettera les rares pages faméliques sur l’Europe sociale, ce qui est malheureusement révélateur du déséquilibre actuel de la construction européenne (contre les promesses de l’époque de Delors) – et des synthèses sur la conception de l’Europe politique par ses principaux membres, Patrick Martin-Genier, très actif dans les médias en tant que « spécialiste des affaires européennes », mais que certains assimilent à un « eurobéat », propose à la fois un manuel assez complet et un propos engagé en faveur d’une plus grande intégration, regrettant que le continent « sombre aujourd’hui dans les populismes », selon son expression. Cette double dimension constitue ainsi à la fois la force d’un essai qui trouve sans doute son lectorat – fédéraliste ou européiste – et sa faiblesse car un manuel aussi orienté peut tout de même dérouter son lecteur plus neutre, y compris ceux qui se destine(ro)nt peut-être à « l’école des eurocrates », selon l’expression de Sébastien Michon.

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