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Société

Être forêts. Habiter des territoires en lutte

Couverture ouvrage

Jean-Baptiste Vidalou
Zones/La Découverte , 200 pages

Résister en forêt
[mardi 21 novembre 2017]


Un plaidoyer pour un rapport renouvel la fort qui se transforme en rquisitoire contre lamnagement du territoire et les ingnieurs.

Dans le film L’Avenir (2016), Isabelle Huppert incarne une professeure de philosophie qui rend visite à l’un de ses anciens élèves, un brillant jeune homme retourné à la terre. Celui-ci partage son temps entre élevage et rédaction d’un essai sur les nouveaux modes de résistance à la société contemporaine. Difficile de ne pas penser à ce personnage lorsque l’on découvre la biographie de Jean-Baptiste Vidalou, l’auteur d’Être forêts. Habiter des territoires en lutte, qui se présente comme un « bâtisseur en pierre sèche et agrégé de philosophie, [qui] vit actuellement en Occitanie ». Outre la référence évidente aux « ZAD » , son propos l’inscrit dans des courants de pensée allant de l’anthropologue anarchiste James C. Scott, aux écrits du Comité invisible, en passant par le philosophie Matthew B. Crawford .

 

L’aménagement du territoire comme science militaire

Vidalou part du constat que notre « époque ne fait plus que ça : gérer. » Si l’importance prise par les mots « planète », « climat » ou « environnement » n’a cessé de croître dans le discours, nous n’en sommes pas moins prisonniers du « monde des ingénieurs », monde étriqué et fondé sur le calcul. Les ingénieurs s’efforcent de gommer l’hétérogénéité du territoire afin de le rendre lisse, et, partant, mesurable. Le Global Forest Watch de Google est symptomatique de cette tendance et relève par exemple une diminution des surfaces de forêts de 2,3 millions de km² sur la période 2000-2012, faisant dire à Vidalou qu’il « paraît qu’on peut juger d’une époque à la manière dont elle traite ses forêts. On jugera celle-ci à la manière dont elle mesure, pixel par pixel, son propre anéantissement. »

La réalité de la forêt est tout autre et constituée de ses multiples usages, y compris la simple contemplation qu’elle suscite. Pour Vidalou, il « n’est pas tant question ici de La Forêt que de ses usages et des liens que nous entretenons avec les forêts. Mieux, il s’agit ici de voir comment nous sommes forêts. » L’approche sensible qui est proposée ici, se double d’une conception de la forêt en tant que refuge et lieu de résistance, où se développe une « sensibilité commune qui se bâtit contre cette science militaire qu’est l’aménagement du territoire » et contre la conception de la forêt comme un réservoir de ressources. Cette sensibilité est aussi une sociabilité qui relie ces forêts en lutte et leurs défenseurs. Elle s’oppose à un mouvement où « préservation et exploitation forment aujourd’hui les deux faces d’une même colonisation qui veut que ces montagnes et ces plateaux soient désenclavés et entrent dans l’ordre de marche de l’économie. » Ces habitants des forêts, dont Vidalou se fait le porte-parole, luttent contre une forme de pensée unique de l’aménagement du territoire, une continuation de la guerre par d’autres moyens et dont les ingénieurs sont les généraux.

 

Aux origines de l’aménagement du territoire

Plusieurs épisodes historiques sont fondateurs de cette démarche d’aménagement, comme le précédent des Camisards des Cévennes, événement structurant à cet égard. Leur combat face au pouvoir royal n’a pas été uniquement motivé par la question religieuse, mais aussi par la défense d’un territoire, resté en partie inaccessible en dépit des efforts d’aménagement de la royauté. La science de l’aménagement du territoire naîtrait d’ailleurs à la même époque, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, avec des hommes d’État comme Colbert et Vauban. Pour ces derniers, « la juxtaposition anarchique des particularismes locaux devra céder la place au territoire moderne, mesurable, calculable aussi bien en termes techniques qu’économiques. » Dans cette optique, la cartographie serait, dès son origine, « conçue comme un outil de colonisation », en renfort de l’entreprise d’aménagement. En mettant à plat les territoires elle contribue à lisser les liens qui unissent habitants et lieu.

Des siècles plus tard, la constitution de parcs naturels permet, selon Vidalou, au pouvoir et à ses ingénieurs de faire main basse sur des territoires que les paysans sont accusés de mal gérer (dilapidation des ressources), reprenant là des techniques rôdées dans les colonies. De même, il existerait une continuité entre les entreprises d’aménagement du territoire, et surtout leurs hommes, initiées sous Vichy et celles poursuivies après-guerre. Plus largement, c’est « là le paradoxe historique que cette guerre nous a légué : la forêt, une fois civilisée, doit être protégée du processus même de civilisation. »

La comptabilisation du vivant et des forêts est, quant à elle, un héritage des Physiocrates, parallèle au mouvement de privatisation des communs (les enclosures britanniques). Ainsi, la biodiversité n’est qu’une nouvelle étape dans la quantification du vivant et dans sa représentation – et donc sa mise à distance de tout rapport sensible – rendant possible sa gouvernance. Ce phénomène relève d’une nouvelle aliénation pour l’homme et la nature, d’un arrachement de ces derniers à leurs « attachements ». Dans cette perspective, la forêt se doit d’être gérée comme un stock où il est possible de faire transiter des flux. Les « forêts naturelles » sont progressivement remplacées par des « forêts gérées », ce qui contribue paradoxalement à l’augmentation des surfaces boisées en France à l’heure actuelle. Les forêts n’échappent plus à notre folie « extractiviste », dont la biomasse est l’un des nouveaux eldorados.

 

S’échapper et résister en forêt

Les forêts sont pourtant des lieux d’invention d’un autre monde, aux usages et imaginaires multiples, comme les esclaves « marrons » l’ont prouvé en s’y réfugiant. Vidalou considère qu’il existe une distinction « éthique » entre habiter et résider, entre le local et le touriste, comme l’aménagement planifié diffère de celui construit par les habitants quotidiennement, fondé sur une observation des interactions à l’œuvre, à l’instar des murs en pierres sèches. Seront-ce autant de techniques à redécouvrir lorsque les villes deviendront invivables et qu’un exode urbain s’imposera, s’interroge Vidalou ?

Les Cévennes constituent l’une de ces poches de résistance, sur le modèle de la Zomia, où les caractéristiques d’un territoire (relief, densité forestière) ont permis à ses habitants et à ceux qui choisissent de le rejoindre de fuir un pouvoir centralisé et contraignant. Ces espaces se fédérent à l’échelle internationale, au moins par le discours, dans leur commune désertion (« l’art de ne pas être gouverné », pour reprendre le sous-titre du livre de James C. Scott).

La forêt n’est cependant qu’un espace de lutte parmi d’autres et pose plus largement la question suivante : « Contre une forme de prédation totale du monde au nom du maintien d’un néant existentiel, contre ce vide, que sommes-nous prêts à faire pour ce à quoi nous tenons ? » Pour Vidalou, la « guerre de l’époque se décline désormais sur cet axe politique fondamental. D’un côté, des êtres liés à leurs territoires, prêts à les défendre, et, de l’autre, des êtes détachés de tout, mais sans cesse mobilisés – à quoi, si ce n’est à produire du vide ? » Dans ces brèches s’inventent de nouvelles façons de vivre, en rapport avec le monde.

 

Se perdre dans les bois ?

Être forêts soulève un grand nombre de questions. Vidalou esthétise la vie en forêt et, tout en valorisant les interactions entre celle-ci et ses habitants, a tendance à sous-estimer que la « nature » contemporaine est largement une création humaine, pour reprendre les analyses du sociologue Norbert Elias. Que recouvre ainsi la notion de « forêts naturelles » en France ? Il est difficile d’imaginer que leurs configurations soient restées intactes depuis l’arrivée de populations dans leur voisinage.

La reproductibilité de ces choix de désertion se pose également : qu’adviendrait-il de ces forêts si elles se densifiaient à la suite de l’exode urbain annoncé par Vidalou ? Par ailleurs, vivre en ville dans des zones denses s’avère peut-être paradoxalement plus écologique que l’habitat dispersé des zones rurales, dépendant alors de l’automobile, et loin de services publics essentiels. L’enjeu n’est-il pas plutôt de s’efforcer de rendre les villes vivables plutôt que de fuir et de détruire de nouveaux espaces ? La stratégie de l’exit, décrite par le politiste américain Albert Hirschman , ne contribue en rien à la résolution des dysfonctionnements d’une organisation sociale. En cela, on peut déceler une continuité entre les camisards et certains de leurs contemporains cévenols : celle de la tentation d’un entre-soi réconfortant d’individus qui adoptent des conduites vertueuses loin des compromis nécessairement insatisfaisants de la société.

La plume de Vidalou est bien trempée, mais, par endroits, sa démonstration ne s’embarrasse guère de chronologie, alors que l’on décèle à plusieurs reprises une genèse de l’aménagement du territoire . Les raccourcis historiques et la mémoire sélective du philosophe sont parfois dérangeants. Ainsi, l’aménagement du territoire moderne naît sous Vichy et serait donc ipso facto fasciste . Nombreuses sont les « mesures » vichystes qui furent intégrées dans les politiques de la IVe puis de la Ve Républiques . Certaines de ces décisions auraient vraisemblablement pu être prises plus tard et ont été, dans tous les cas, poursuivies, puisqu’elles n’étaient pas toutes intrinsèquement fascistes. De même, Jean-François Gravier, l’auteur du célèbre Paris et le désert français, publié en 1947, est d’abord présenté comme un fasciste, alors qu’aucune contextualisation n’accompagne les citations de Martin Heidegger ou de Ernst Jünger, aux sympathies tout aussi peu recommandables. Plus loin, Vidalou évoque l’épisode du Blacking , un mouvement de résistance populaire britannique face aux privilèges seigneuriaux et ecclésiastiques, sans référence à l’historien E. P. Thompson, alors qu’il est l’auteur d’une étude à ce sujet. Est-ce parce que les conclusions de l’historien sur l’ambivalence du droit, tantôt outil d’oppression étatique ou de résistance populaire, ne correspondent pas aux conceptions tranchées de Vidalou ?

Plus troublante est l’absence d’une longue description des bienfaits des interactions des habitants avec la forêt, au moins à titre de comparaison avec la dénonciation continue des méfaits des seuls ingénieurs. En bref, le raisonnement de Jean-Baptiste Vidalou manque parfois de nuances, même si nombre de ses critiques sont fondées. Les alternatives avancées, fautes d’être suffisamment développées, relèvent de l’incantatoire. Avec un tel titre, on s’attendait à plus qu’un simple réquisitoire contre les ingénieurs. Si l’on aurait aimé voir davantage le bâtisseur à l’œuvre que le seul philosophe, il n’en reste pas moins qu’Être forêts pose des questions essentielles sur la fuite en avant de la technique, illustrée par le phénomène d’extraction intensive. En ce sens, la forêt vaut comme métonymie de notre monde et invite à recréer un rapport sensible, et non pas seulement abstrait et calculateur, avec ce dernier.

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