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Histoire

La Guerre des forêts. Luttes sociales dans l'Angleterre du XVIIIe siècle

Couverture ouvrage

Edward Thompson
La Découverte , 196 pages

L’ambivalence du droit
[samedi 12 avril 2014]
Dans une étude socio-historique sur la législation forestière, le grand historien britannique Edward P. Thompson rappelle les usages pluriels du droit.

Réédité en 2012, La Formation de la classe ouvrière anglaise  est indubitablement l’oeuvre la plus connue de l’historien britannique Edward P. Thompson, tardivement introduit en France . En marge du champ universitaire, puisqu’il ne reste que peu de temps en poste à l’Université de Warwick et qu’il ne possède pas le sésame du doctorat , Thompson vit de ses livres et de ses conférences. Il témoigne également d’un fort engagement militant, d’abord au parti communiste puis au sein de la New Left, qu’il finit par quitter après une rupture avec le sociologue Perry Anderson, importateur de la pensée de Louis Althusser au Royaume-Uni, et que Thompson avait installé au poste de rédacteur en chef de la New Left Review. Tout l’itinéraire de l’auteur de La Formation de la classe ouvrière anglaise est marqué du sceau de la passion pour le débat et la controverse intellectuelle, en particulier avec les tenants d’un marxisme qu’il juge trop réducteur.

Avec La Guerre des forêts , il fait une incursion remarquée dans la période moderne, contribuant au renouvellement de l’histoire anglaise du XVIIIe siècle, longtemps traditionnelle et politique. Thompson se propose de relire le siècle à travers les prismes du crime et de la répression qui, tels des négatifs, permettent de mettre en lumière les ressorts sociaux de la période. Sa réflexion aborde également la question du lien entre privatisation des biens communs et augmentation des inégalités. Publié dans la nouvelle collection “Futurs antérieurs” dirigée par Philippe Minard qui édite d'ailleurs ce volume , le livre, paru initialement en 1975, nous est livré sous une forme abrégée .

La chasse aux “communiers”

Le propos de La Guerre des forêts paraît anecdotique de prime abord. Il se concentre sur le Black Act. Voté en 1723, cette loi particulièrement sanguinaire punissait de mort 250 délits, parmi lesquels figure la chasse armée et/ou déguisée de cerfs sur les terres du roi. Pour E. P. Thompson, la genèse de cette loi mériterait de retenir notre attention car elle serait symptomatique de la répression menée par les Whigs et la dynastie de Hanovre.

À l’époque, la forêt est une “économie complexe” qui combine ressources animales (le gibier) et forestières pour le bon plaisir du roi – “la fonction particulière de la forêt royale était de permettre au roi de se distraire du soin et du souci de l’Etat”  – et où règne la concurrence entre les animaux, les hommes et le roi. “Dans la forêt, tout était subordonné à l’économie du cervidé” , ce qui entraîne progressivement une privatisation de la forêt au profit des acteurs les plus puissants en présence. Elle est administrée par une bureaucratie nobiliaire qui punit de façon différenciée, en fonction du statut de l’accusé (noble ou “communier”). Les arrangements locaux subsistent toutefois dans l’exécution de la justice et permettent une certaine lattitude.

À la suite d’un durcissement de la répression royale, les “communiers” s’organisent localement et pratiquent le “blacking”, c’est-à-dire des chasses aux cerfs se déroulant de nuit avec des masques. Le blacking ne constitue pas tant un enjeu de survie qu’un symbole de rejet de l’autorité royale et de la captation par cette dernière de terres sur lesquelles toute une catégorie de la population disposait de droits coutumiers (prélèvements végétaux et animaux notamment). Pour E. P. Thompson et contrairement aux représentations admises, “les Blacks apparaissent comme les victimes et non les agresseurs” .

Les conflits observés par Thompson n’impliquent pas seulement la royauté. Dans le Hampshire, c’est l’évêché qui cherche à rentabiliser au maximum les terres dont il a la garde, dans une logique court-termiste et en opposition avec le droit coutumier local. Le bois est ainsi l’objet de rivalités entre l’évêque, qui souhaite le revendre pour les chantiers navals, et les paysans désirant en faire des piquets pour la culture du houblon. Là aussi, la contestation se traduit par des opérations de blacking contre les cerfs de l’évêque. Une bande locale se forme sous la direction d’un “roi Jean” pratiquant à la fois le chantage et la justice populaire contre l’Eglise et la gentry, évoquant bien sûr l’épopée de Robin des Bois.

Une législation au service des dominants ?

Pour Thompson, si la répression de 1723 fut aussi sanguinaire, c’est parce qu’il s’agissait avant tout d’une guerre de classes, d’un défi à l’autorité royale. Les mesures adoptées – en premier lieu le Black Act – sous couvert de l’urgence par le gouvernement Whig de Robert Walpole, considéré comme le premier  Premier Ministre anglais, trahiraient la mentalité du parti au pouvoir, ne reculant devant rien pour protéger la propriété privée. Accessoirement, cette loi aurait été une manière de donner des gages de loyauté à la Couronne. Des considérations économiques et juridiques entrent donc en jeu comme le rappelle Thompson : “A l’origine, le conflit forestier fut un conflit entre des utilisateurs et des exploiteurs” .

Cette loi restera appliquée jusqu’en 1823, faisant office d’instrument de terreur pour l’illustration et la défense de la propriété privée. Dans son chapitre conclusif, qui n’a pas manqué de surprendre ses lecteurs, Thompson termine sur une analyse pensée comme une réponse aux relations par trop mécaniques entre infra- et super-structures que pratiquent certains marxistes à l’égard du droit. Pour Thompson, le droit est un lieu de lutte. Il ne se cantonne pas à être le pur reflet des intérêts de la classe dominante – ce qui rappelle la notion de champ juridique de Pierre Bourdieu, même si le sociologue est relativement critique à l’égard de la démarche de Thompson . Bien qu’il soit trop souvent au service des puissants, le droit doit être également appréhendé comme un garde-fou en faveur des dominés : à l’origine conçues pour les dominants, les lois permettent de définir ce que le droit devrait être idéalement et d’obtenir plus tard certaines avancées.

Dans une postface éclairante, malgré quelques redondances, Philippe Minard inscrit le livre de Thompson dans le sillage de l’history from below . Fruit de cinq ans de recherches, La guerre des forêts prolonge les travaux de l’auteur dans le domaine de l’histoire populaire et des coutumes, tout comme il renouvelle les interprétations historiques sur la législation criminelle de l’époque, plus largement la discussion sur les usages sociaux du droit et le degré d’autonomie de ce dernier. En effet, un parallèle est possible avec le concept de “crime social” développé par un autre grand historien britannique, Eric Hobsbwam, le terme désignant le décalage entre une justice légale et une justice populaire, ou pour le dire autrement, entre légalité et légitimité perçue par la population. Thompson relit finalement cet épisode historique comme “l’expropriation [des] droits”  et des moyens de subsistance de catégories de population, alors même que la notion de propriété privée se construit dans une acception plus stricte.

Comment ne pas voir dans cet ouvrage un écho direct à la problématique des biens communs et de leur administration  et à la question de l’emprise du droit et à son potentiel rôle émancipateur ?.

A lire aussi sur nonfiction.fr :

- Peter Garnsey, Penser la propriété. De l'Antiquité jusqu'à l'ère des révolutions, par Marianne Béraud.

- Notre dossier "Justice et inégalités : l'Etat de droit inachevé" : un regard sociologique sur la production et la mise en oeuvre du droit.

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