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Politique

La gauche, la droite et le marché

Couverture ouvrage

David Spector
Odile Jacob , 296 pages

Politique

L'Etat en mode start up

Couverture ouvrage

Yann Algan Thomas Cazenave
Eyrolles , 232 pages

Politique

Sphère publique, intérêts privés

Couverture ouvrage

Pierre France Antoine Vauchez
Presses de Sciences Po , 198 pages

L'Etat et le marché : une question politique
[jeudi 27 juillet 2017]


Trois ouvrages remettent au centre des dbats intellectuels la question du rapport de l'Etat avec la sphre prive.

Les rapports entre les sphères publique et privée occupent une place particulière dans l’étude du droit public, de l’économie politique et de la science politique. Les frontières entre ce qui relève de la puissance publique – l’Etat et les collectivités territoriales et leurs satellites respectifs – et ce qui relève du monde privé sont en effet de plus en plus difficiles à distinguer, tant les « synergies » entre les deux univers sont vantées à longueur de discours politique. Précisément, d’un point de vue partisan, la délimitation de ces frontières constitue un marqueur particulièrement clivant entre ce qui correspond – dans « l’ancien monde » diraient les macronistes – à la gauche et à la droite. La nouvelle force transpartisane – ou qui se plaît à se définir comme telle – apparaît du reste comme un des tenants de la porosité entre les mondes public et privé.

Les trois ouvrages recensés ici offrent une parfaite illustration de tous ces phénomènes, autant politiques que sociologiques et économiques. La gauche, la droite et le marché, de l’économiste David Spector, est un essai particulièrement éclairant sur les clivages politiques créés par l’existence d’une économie de marché, selon que celle-ci soit vue comme un modèle indépassable ou comme un système intrinsèquement porteur d’inégalités, contre lesquelles il convient de lutter par l’action de l’Etat. Sphère publique, intérêts privés, des politistes Pierre France et Antoine Vauchez, apparaît comme une enquête universitaire particulièrement fouillée sur le brouillage des frontières entre les mondes public et privé, se traduisant notamment par la montée en puissance des acteurs intermédiaires – les « avocats d’affaires » en particulier –, se situant entre les deux univers, et la multiplication des allers-retours entre les fonctions publiques et privées dans le monde professionnel. L’Etat en mode start-up, manifeste sous la direction de l’universitaire Yann Algan et du « praticien » Thomas Cazenave, constitue enfin une défense et illustration de l’approche « macronienne » (l’actuel président de la République ayant d’ailleurs préfacé cet ouvrage lors de sa première édition de l’an dernier, alors qu’il était encore ministre de l’économie et du numérique) de la question des rapports entre la sphère publique – appelée à se moderniser pour gagner en légitimité – et le monde de l’entreprise, vu bien souvent dans cette optique comme un modèle à suivre.

Tout d’abord, l’essai de David Spector La gauche, la droite et le marché, comme l’indique son sous-titre (Histoire d’une idée controversée XIXe-XXIe siècles), se présente comme une ambitieuse généalogie politique, à mi-chemin entre la science politique et l’économie. Mais, n’étant ni historien ni politiste, l’auteur raisonne avant tout en économiste et vise par ce beau travail de synthèse à comprendre les enjeux de la notion de marché sur un plan moins théorique que partisan. Autrement dit, comment expliquer qu’en France en particulier – mais l’ouvrage ouvre de manière décisive la perspective sur le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Etats-Unis – les mécanismes de la sphère privée en général, et du marché en particulier, suscitent autant d’aversion ou d’adhésion selon que l’on se place à gauche ou à droite de l’échiquier politique ?

A travers un chapitrage dense et parfois difficile à suivre, l’ouvrage de David Spector explore donc les particularités du rapport politique au marché en centrant d’abord son propos sur le monde anglophone – ayant enseigné à la London School of Economics et au Massachussetts Institute of Technology, l’auteur connaît parfaitement ces cultures politiques et économiques –, notamment à travers la Grande-Bretagne libre-échangiste des années 1840, en démontrant que, dans ces pays pionniers en termes d’émergence d’un marché libéral et concurrentiel, la lutte contre les inégalités s’est progressivement confondue avec l’élaboration de lois « anti-trust » allant dans le sens du renforcement de la concurrence entre les acteurs économiques. A l’inverse, la France, en particulier à partir de la IIIe République, largement protectionniste, laisse apparaître une plus grande difficulté à concilier adhésion au libéralisme économique, et donc au marché, et aspirations égalitaires. Erigé en valeur cardinale par la construction européenne (et ce, dès la création du marché commun en 1957), le libre jeu de la concurrence est volontiers vu en France – à la fois à gauche mais aussi dans une frange non négligeable de la droite dite « souverainiste » – comme une entrave à l’action publique de réduction des inégalités, « au point de faire naître des alliances inattendues entre la gauche et la droite, pour exemple pour s’opposer à la déréglementation de certaines professions (loi Macron) ou à la concurrence entre grands distributeurs (loi Galland) ».

L’enquête comparative proposée par David Spector sur les ressorts historiques de cette méfiance française vis-à-vis des mécanismes « naturels » du marché apparaît en définitive comme une importante contribution au travail théorique sur les rapports entre les sphères publique et privée car elle permet de comprendre nos spécificités nationales en la matière qui doivent « moins aux idées des économistes éclairant le peuple ou ses dirigeants qu’à un ensemble diffus de perceptions et de représentations dont certaines ont presque le statut d’évidences incontestées » . L’auteur ne cache d’ailleurs pas que ses « idées penchent du côté du libéralisme de gauche » , en phase avec le pouvoir actuel – comme on peut le comprendre à la lecture de L’Etat en mode start-up, préfacé par Emmanuel Macron – et qu’il considère qu’il faudrait désormais dépasser les oppositions politiques selon lui stériles pour concilier économie de marché et réduction des inégalités, par une action co-produite entre le public et le privé.

Telle n’est à coup sûr pas la vision de Pierre France et d’Antoine Vauchez qui, dans leur excellent essai Sphère publique, intérêts privés décryptent avec un certain engagement, tout en respectant une scrupuleuse méthode scientifique, le brouillage progressif des frontières entre le public et le privé, déplorant notamment de nombreux conflits d’intérêts et une forme de « mélange des genres » nuisant à « l’esprit public » de l’Etat. Centrant d’abord son analyse sur le rôle grandissant des « avocats d’affaires », aux confins de l’Etat et du marché, cet ouvrage élargit ensuite son spectre aux autres zones grises à la périphérie des institutions politiques et administratives et du secteur privé (qui se traduit par le recours croissant aux cabinets de consultants, notamment, mais aussi par la multiplication des partenariats public-privé ou « PPP »), témoignant d’un déclin de l’emprise de l’Etat sur la conduite de ses propres affaires stratégiques. Sans céder à une quelconque nostalgie – « l’âge d’or de l’Etat »  (la fameuse économie mixte à la française des années 1950 et 1960) n’étant souvent qu’une vue de l’esprit rétrospective et purement fantasmatique –, les politistes expliquent cependant en quoi les différentes vagues de privatisations des années 1980 et 1990 (renforcées par la mise en place de l’Acte unique européen) ont progressivement réduit l’influence que l’Etat exerçait sur l’économie et concluent en proposant des voies et moyens pour concevoir une nouvelle réponse politique, permettant une plus efficace séparation entre les sphères publique et privée et garantissant une meilleure transparence – le mot est sur toutes les lèvres depuis l’affaire Cahuzac en 2013, malgré pour l’instant peu d’efficacité – dans le but de mieux contrôler les intermédiaires entre l’Etat et le marché.

Se positionnant clairement en opposition à une idéologie néolibérale – celle du New Public Management pour le dire trop vite –, Sphère publique, intérêts privés s’inscrit dans une critique (assez représentative du monde universitaire) de l’injonction du public à « singer » le secteur privé. Comme le remarquent les auteurs, « situé aux confins de l’économie, de la politique et de l’administration et à la rencontre des niveaux français et européen, un champ de l’intermédiation et de l’influence a gagné en ampleur et en autonomie au cours des deux dernières décennies, dessinant en contre-point des institutions de la démocratie représentative une nouvelle cartographie des pouvoirs. »  Se plaçant « d’emblée au cœur de ce nouveau système d’interdépendance et d’échanges », cet essai passionnant « fait ainsi l’histoire et la sociologie de cette faille qui s’est progressivement ouverte et élargie au croisement des plaques publiques et privées : comment elle est née, comme elle s’est progressivement élargie, et ce qu’il nous en coûte aujourd’hui politiquement et démocratiquement »  ; il s’inscrit également résolument sous les auspices du sociologue américain Charles Wright Mills qui, dans son étude pionnière sobrement intitulée L’élite au pouvoir , avait déjà reconnu dans les corporate lawyers des professionnels de l’intermédiation qui circulaient des agences de régulation aux cabinets ministériels et cabinets de conseils en affaires publiques.

Dans un prisme presque antagoniste, L’Etat en mode start-up, sous la direction de Yann Algan et de Thomas Cazenave, se veut en revanche une défense et illustration de la modernisation de l’action publique par sa « fertilisation croisée » (expression en vogue) avec les méthodes et les processus de la sphère privée, celle de l’économie de la « connaissance » et de « l’innovation » au premier chef. Ouvrage rassemblant des contributions diverses (dans leur volume et d’ailleurs dans leur valeur), cet essai militant du rapprochement des pratiques publiques et privées n’évite pas certains écueils et en particulier celui qui consiste à suivre les modes et les effets de langage les plus visibles de notre époque : l’injonction permanente à la « modernisation », le recours au numérique comme « nouvel âge de l’action publique », la lutte contre le « déclinisme », l’appel à « l’innovation managériale », « le pari de la confiance » avec les citoyens….Bref, comme on le voit, aucun de ces poncifs et autres facilités discursives ne sont évités par les auteurs, qui maîtrisent parfaitement les « éléments de langage » et les thèmes du macronisme triomphant. Il reste qu’au-delà de ses injonctions, L’Etat en mode start-up, malgré l’intérêt bien entendu réel des thèmes qu’il évoque (big data, plateformes numériques des administrations, association des usagers des services publics, réforme de la gestion des ressources humaines, évaluation des politiques publiques…) oublie parfois les sujets sensibles au croisement du public et du privé – de l’Etat et du marché, en particulier – que sont le manque de transparence, l’insuffisance de la déontologie et la lutte trop timide contre les nombreux conflits d’intérêts.

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