CHRONIQUE UCHRONIQUE - Charlemagne, ce grand inconnu
[mardi 19 avril 2016]



Tous les quinze jours, Nonfiction vous propose une Chronique Uchronique. Aujourd'hui, que saurions-nous de Charlemagne si une source capitale n'avait pas existé ?

 

Tout commence, comme il se doit dès lors qu’on met en scène des bibliothèques médiévales, par un incendie. Nous sommes en 832 et l’abbaye de Selingestad, en Germanie, brûle. Impossible évidemment de savoir pourquoi : les sources parlent de colère divine, l’historien soupçonne l’accident. Dans la cour, un homme pleure en regardant les flammes dévorer la bibliothèque : il s’agit d’Eginhard, l’abbé, l’un des principaux intellectuels de son temps. Il pleure car le feu ne détruit pas seulement le lieu où il vit depuis quelques années : ce qui brûle, c’est le travail de sa vie, l’unique manuscrit de sa Vita Karoli, la Vie de Charlemagne. Eginhard ne s’en remettra jamais : déjà âgé et de santé fragile, il meurt quelques jours après le sinistre. Grande perte, car cette œuvre retraçait l’histoire de Charlemagne depuis les premières années de sa vie. Eginhard avait vécu de nombreuses années à la cour carolingienne, il avait reçu l’enseignement d’Alcuin, le plus grand penseur de l’époque, et il avait été le secrétaire de Louis le Pieux et le professeur de Lothaire, fils aîné de Louis. Trente ans au plus près du pouvoir, accumulant les sources et les informations pour écrire cette Vie de Charlemagne, désormais perdue à jamais. 

Étrange uchronie, dans laquelle le turning point ne tient pas à une bataille ou à la vie d’un grand homme, mais au sort d’un texte écrit. L’histoire change-t-elle dès lors qu’on en ôte des textes célèbres ? 

 

De toute évidence, même sans la Vita Karoli, le règne et la vie de Charlemagne ne seraient pas totalement méconnus : nous disposons de nombreuses autres sources. Les écrits d’Alcuin, les annales royales ou pontificales, les édits royaux, les monnaies, les sources archéologiques nous livrent de très nombreuses informations. Mais le texte d’Eginhard livre une vision plus intime de Charlemagne. Sans la Vita Karoli, nous ne saurions rien, ou si peu, du physique de Charles, de ses goûts, de ses qualités propres. Le texte d’Eginhard, de plus, eut un grand succès pendant toute la période médiévale, et fut copié de très nombreuses fois. En supprimant cette œuvre de l’histoire, on ne fait évidemment pas disparaître Charlemagne : son règne reste important, puisque Charles, en 800, se fait couronner empereur à Rome, recréant l’empire en Occident. Mais, sans l’œuvre d’Eginhard, la légende de Charlemagne ne se développe pas dans les mêmes proportions : Charlemagne ne serait pas plus connu aujourd’hui que ne le sont son père, Pépin le Bref, ou son grand-père, Charles Martel. Peut-être même moins : ces derniers sont surtout connus par rapport à Charlemagne, à travers lui, en quelque sorte.

Les conséquences sont en fait plus profondes encore. Sans la Vita Karoli, l’attention se déplace et se focalise sur Louis le Pieux, dont la vie est racontée et célébrée par Thégan et Ernold le Noir. C’est lui, plus que son père, qui devient la grande figure des imaginaires politiques contemporains, et c’est à lui que se réfèrent les Ottoniens lorsqu’ils recréent l’empire à la fin du Xe siècle. Charlemagne devient avant tout le père de celui que la légende surnomme bientôt simplement Louis l’Empereur, Ludovicus Imperator.

 

L’influence d’un texte ressemble à ces ronds que l’on fait dans l’eau : elle ne cesse de s’étendre au fil des siècles. Continuons à dérouler le fil : sans Eginhard, il n’y a pas de légende de Charlemagne qui se développe aux Xe-XIe siècles, mais une légende de Louis le Pieux. Plutôt que sur les conquêtes de Charles, on met l’accent sur le bon gouvernement de Louis. On en vient même à attribuer ces conquêtes à Louis : la Chanson de Roland prend un tout autre aspect : en apprenant la mort de son neveu Roland, Charles « à la barbe fleurie » abdique au profit de Louis, qui se chargera de conquérir l’Espagne et de venger Roland. Au XIe siècle, il n’y a pas de légende du « pèlerinage de Charlemagne en Terre sainte » ; or cette légende a joué, dans notre histoire, un rôle-clé dans la maturation de la pensée de la croisade. Sans la Vita Karoli, peut-être n’y aurait-il pas eu de croisades, ou peut-être auraient-elles eu une toute autre forme... Restons dans l'uchronie. Au milieu du XIIe siècle, Charlemagne perd d’ailleurs son qualificatif de « Grand » : les Grandes Chroniques de France le surnomment Charles le Vieux, en référence à sa longévité, et le surnom reste. Deux siècles plus tard, c’est Guillaume d’Orange, et pas Charlemagne, qui est choisi par Jacques de Longuyon pour être l’un des Neuf Preux, ces héros légendaires, aux côtés d’Alexandre, de César et du roi Arthur. Et, sur nos cartes à jouer, c’est Louis l’Empereur qui est le roi de cœur, et pas son père.

 

Au XIXe siècle, les ronds dans l’eau atteignent les rives des imaginaires nationaux. Charles le Vieux n’apparaît pas comme l’une des grandes figures de l’histoire de France ou d’Allemagne ; il n’y aura pas, pendant la seconde guerre mondiale, de « division Charlemagne ». Il ne faut pas négliger les effets cumulatifs : sans l’attrait exercé par le texte d’Eginhard, moins d’historiens et de littéraires travaillent sur le règne de Charles, qui est donc moins bien connu, et donc moins attirant... Le livre d’Henri Pirenne s’appellerait probablement Les Carolingiens et Mahomet ; et France Gall, en 1964, ne chante rien sur ce « sacré Charlemagne » qui aurait eu l’idée folle d’un jour inventer l’école... L'Europe doit chercher ailleurs un père fondateur lorsqu'elle tente de s'inventer une origine : Robert Schuman impose avec brio saint Vincent Ferrier, dominicain du XIVe siècle, grand prêcheur et grand voyageur. En récompense, Robert Schuman est canonisé dans les années 1980. Et oui, sans le sacré Charlemagne, il y aurait peut-être un saint Robert Schuman...

 

Uchronie vertigineuse que celle qui déroule le fil des textes perdus. Uchronie impossible, en fait, car elle ne procède que négativement, en montrant ce que l’on ne saurait pas sans la Vita Karoli. Il faudrait, plutôt, inventer de nouvelles sources, imaginer de nouveaux textes, dans une démarche de critique créative qui emprunterait plus à Pierre Bayard  qu’à l’Ecole des Annales. Reste que supprimer une source apparaît bien comme un exercice mental stimulant, auquel l’historien devrait se livrer plus souvent : il permet en effet de repeser la chaîne de transmission de nos connaissances. L’exercice contribue également à souligner à quel point les constructions historiques reposent souvent sur la puissance narrative d’un seul texte. Que saurions-nous de Vercingétorix sans la Guerre des Gaules de César ? De Ramsès II sans le Poème de Pentaour ? De Moïse sans la Bible  ? Nous avons conservé ces textes, et donc le souvenir des personnages qu’ils célèbrent ; mais combien de textes, et donc d’évènements, avons-nous perdu au fil des siècles ? Et qu’est-ce que l’histoire si elle ne tient, au fond, qu’au hasard des textes conservés... ?.

 

Pour revenir au vrai :

Eginhard, Vie de Charlemagne, trad. fr. Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme, Paris, France, Les Belles Lettres, 2014, 2014.

Marie-Céline Isaïa, Histoire des Carolingiens, Paris, Points, 2014.

Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, Paris, Nouvelle société d’édition, 1937.

Philippe Sénac, Charlemagne et Mahomet : en Espagne, VIII-IXe siècles, Paris, Gallimard, 2015.

 

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