<p>Dans un essai corrosif, l'historien Jean-No&euml;l Jeanneney cible le bilan du quinquennat finissant en se concentrant sur la question de l'Etat, des principes r&eacute;publicains et du style pr&eacute;sidentiel. &nbsp;</p>

Essayiste prolifique, Jean-Noël Jeanneney est, parmi les nombreux commentateurs de la vie politique et de notre histoire contemporaine, une voix qui compte, notamment à la radio, où il anime l'émission “Concordance des temps” sur France Culture. Historien, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris, spécialiste de l'histoire des médias, mais également ancien secrétaire d'Etat des gouvernements socialistes sous François Mitterrand, il est issu d'une “dynastie républicaine”– son grand-père, Jules Jeanneney, a été président du Sénat sous la IIIe République et son père, Jean-Marcel Jeanneney, récemment décédé, a été ministre du général de Gaulle – qui témoigne d'un attachement presque charnel aux institutions françaises.

S'il n'est pas haut fonctionnaire – l'exercice de telles fonctions lui aurait, du reste, interdit de livrer un pamphlet aussi orienté que L'Etat blessé –, nul ne peut lui contester un indéniable sens de l'Etat, comme en attestent les missions qu'il a exercées en tant que président de Radio France, de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française et, jusqu'en 2007, de la Bibliothèque nationale de France. C'est cette certaine idée de l'Etat qui l'a amené à prendre la plume pour dénoncer ce qu'il considère comme un dévoiement des institutions et des principes républicains depuis 2007.

Dans un court brûlot, au ton courroucé et dont la lecture est par moments jubilatoire, l'historien se fait procureur, jugeant avec sévérité le style présidentiel de Nicolas Sarkozy qui, par son “débraillé”, sa fascination pour l'argent et son mépris pour les fonctionnaires, a selon l'auteur beaucoup affaibli l'Etat et dégradé l'image du pays à l'étranger. Pourtant, comme l'actuel chef de l'Etat, le pamphlétaire est un biographe de Georges Mandel – même si, pour sa part, il n'est pas douteux qu'il ait lui-même écrit son ouvrage – et ne cache pas son admiration pour Georges Clemenceau. Mais la comparaison s'arrête là car, pour le reste, il est patent que Jean-Noël Jeanneney ne goûte guère aux valeurs du sarkozysme au pouvoir et c'est d'ailleurs bien souvent en historien qu'il les dénonce, remettant des notions aussi essentielles que l'Etat, la République et la laïcité dans leur contexte et leur profondeur historique. Parsemé de références bienvenues, l'ouvrage l'est également d'analyses politiques pertinentes qui, pour certaines d'entre elles, sont issues de confidences de hauts fonctionnaires, dont l'auteur a eu l'élégance de taire les noms, respectant ainsi leur devoir de réserve.

Jean-Noël Jeanneney cible d'abord sa critique en règle du sarkozysme sur la pratique du pouvoir, avant d'aborder les questions de fond et, notamment, l'outrage fait selon lui à l'histoire et aux valeurs républicaines. 

Il insiste en particulier sur ce qu'il considère comme une lecture par trop personnelle de la Constitution de la Ve République, qui se traduit par une attitude visant à mépriser, voire à humilier, les contre-pouvoirs et les corps intermédiaires. Au-delà de sa conception bonapartiste du pouvoir, qui a tendance à rabaisser la fonction des ministres – et, en particulier du premier d'entre eux –, l'actuel chef de l'Etat cherche en permanence, selon Jean-Noël Jeanneney, à défier et à vouloir mettre au pas les garde-fous démocratiques que sont l'autorité judiciaire, le “contre-pouvoir médiatique” (terme souvent galvaudé, d'ailleurs, lorsqu'on constate la complaisance de certains journalistes envers les puissants...) et, les ultimes garants de la continuité de l'Etat, c'est-à-dire les fonctionnaires. Attaché à l'équilibre des pouvoirs, tel que décrit magistralement par Montesquieu, Jean-Noël Jeanneney défend avec vigueur le rôle et l'indépendance de l'autorité judiciaire. Il dénonce aussi fermement, mais avec justesse, l'idée que la fonction publique puisse être une obstruction au pouvoir élu. Au contraire, citant fort à propos François Bloch-Lainé, haute figure des serviteurs de l'Etat sous les “Trente Glorieuses”, il rend hommage aux garants d'un Etat impartial et d'un service public de qualité.

La plume de Jean-Noël Jeanneney se fait plus sévère encore lorsqu'il est question de ce qu'il est désormais convenu d'appeler le style présidentiel : il se montre sans pitié avec le “débraillé” sarkozyste – l'autre nom de la vulgarité – et multiplie les citations qui l'illustrent. Parmi celles-ci, l'auteur rappelle cette phrase, empreinte d'une modestie certaine, de l'actuel chef de l'Etat : “Savez-vous pourquoi je suis tellement populaire ? Parce que je parle comme les gens”... Pourtant, estime Jean-Noël Jeanneney en républicain exigeant, “le peuple souhaite-t-il vraiment qu'on parle comme lui, devant le zinc ? Ni de Gaulle ni Mitterrand, que tant de choses séparent, n'auraient songé à limiter leur vocabulaire et à chercher la démagogie infantilisante d'un tel comportement. Léon Blum, qu'on a tant encouragé le chef d'Etat à citer, ne parlait pas “comme les gens”, mais ses auditoires ouvriers se seraient flattés, portés en somme au plus haut d'eux-mêmes (je n'écris pas “au-dessus”) par un vocabulaire riche, une syntaxe rigoureuse, le rythme d'une éloquence formée aux humanités. ”Le tutoiement généralisé pratiqué par Nicolas Sarkozy est ainsi un symptôme d'une dévalorisation de la fonction présidentielle : “ce qui s'affirme ainsi peu à peu, c'est l'évidence que le voussoiement en public est le serviteur d'une dignité – dont la République et l'Etat qui la sert ont une exigence vitale” écrit Jean-Noël Jeanneney qui, de manière générale, dénonce le nivellement par le bas causé par la grossièreté et la syntaxe approximative du chef de l'Etat, – en témoigne le désormais célèbre “si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts...” – mais aussi par sa “fascination de l'impudeur” consistant à livrer à l'opinion les détails de sa vie privée ou, par exemple, à rendre visite au Pape en étant accompagné, portable à l'oreille, de son ami Jean-Marie Bigard.

Dans un chapitre intitulé “L'argent sans fard”, l'auteur dénonce également le bouclier fiscal, les conflits d'intérêts, la proximité – y compris intime et vacancière – du chef de l'Etat avec les patrons du CAC 40, mais aussi le culte du marché débridé, se traduisant notamment par la fascination pour les méthodes de gestion venues du monde de l'entreprise (obsession du résultat, culture du rendement, s'exprimant au sein de l'Etat par la trop brutale révision générale des politiques publiques) et le mépris des univers professionnels “non rentables”(recherche et culture en particulier) pourtant porteurs d'une haute idée du service public.

Tout cela est connu et a été déjà rapporté par d'autres, de manière plus détaillée (en particulier par Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon dans leur livre à succès Le Président des riches. Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, La Découverte, 2010). Mais l'ouvrage de Jean-Noël Jeanneney est plus convaincant encore sur l'atteinte portée à la dignité de l'Etat lorsqu'il évoque la laïcité bafouée par Nicolas Sarkozy, s'inspirant notamment des analyses de Jean Baubérot (La laïcité expliquée à Nicolas Sarkozy... et à ceux qui écrivent ses discours, Paris, Albin Michel, 2008) et lorsqu'il s'attarde sur l'usage public de l'histoire par Nicolas Sarkozy. 

Jean-Noël Jeanneney revient en particulier sur le discours du Latran de décembre 2007, qui était une attaque en règle de la loi de 1905 et d'une conception jugée “négative” de la laïcité : “dans la transmission des valeurs […], l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance”. Le chef de l'Etat poursuivait : “Un homme qui croit, c'est un homme qui espère. L'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent.” Comme le note justement l'historien, “il me semble que si j'étais croyant, je m'inquiéterais de cette étrange instrumentalisation de la part [du] premier magistrat”, se montrant révolté par cette conception erronée et manipulatrice du principe constitutionnel de laïcité. Jean-Noël Jeanneney s'inscrit en effet en faux contre l'idée d'une laïcité “négative”, et remarque que si Nicolas Sarkozy “avait seulement survolé, ou au moins s'était fait résumer, les débats qui ont annoncé puis porté la grande loi de 1905, il n'aurait pas pu prétendre que l'interprétation de [celle-ci] comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité [était] une reconstruction rétrospective du passé.” Au contraire, “la laïcité, valeur fondatrice, valeur sans pareille, n'a de sens que si elle respecte toutes les croyances religieuses, dans l'ordre du privé, tout en veillant à ce que la République en protège les pratiques publiques – mais sans donner de gages à aucune d'elles”.

En définitive, ce livre de combat, qui refuse le pessimisme, exprime la conviction que la France a besoin d'un Etat respecté et efficace, comme arbitre des forces démocratiques et garant de la transmission de nos valeurs républicaines. En effet, nous explique Jean-Noël Jeanneney, “mon intention dans ses pages est de renverser le propos du prince du Guépard de Lampedusa dont on nous rebat les oreilles : “Tout changer pour que rien ne change”. Au contraire, pour ce qui touche à la manière d'être de la République, au respect porté par leurs élus à leurs compatriotes, à l'image de la France dans le monde, à la réputation de notre pays et à l'ambition de différence qu'elle exprime, le devoir est de respecter certains rituels de haute tenue et les formes, patinées par le temps, du fonctionnement de la démocratie – afin que tout le reste puisse évoluer, grâce aux forces de mouvement, contre les conservatismes multiformes qui se dissimulent sous une forme de modernité”. On ne saurait trouver meilleure réponse au président de la République, lorsqu'il fustige “les conservateurs de tout poil, que l'on trouve à droite en nombre certain et à gauche en nombre innombrable [sic]” alors que sa conception du pouvoir, fondée sur l'apparence de la transgression, est une volonté permanente de “faire des coups”, par des effets d'annonce aussi incertains qu'inutiles, au prix d'oublier sa mission essentielle qui est de veiller au respect des principes essentiels de la République et à l'unité de l'Etat et des citoyens#nf#