Nonfiction.fr- Lorsque vous sollicitez des personnes qui ont une certaine expertise sur un sujet, et qui ont des emplois du temps très chargés, qu’est-ce qui les pousse à écrire ? La notoriété de la revue ? Les auteurs sont-ils rémunérés ?

Pierre Nora- Oui, nous rémunérons un peu les articles que nous avons sollicités, et ceux qu’on nous apporte et qui sont inédits. Nous avons à peu près de 2000 à 3000 € à donner pour chaque numéro. Evidemment, il est ridicule de donner à des gens très riches 200 € euros pour un article. Si Alain Minc écrivait, ce ne serait pas la peine de lui envoyer 150 €. En revanche, si un jeune écrit, cela peut l’arranger de recevoir 150 euros. Nous ne rémunérons pas les entretiens alors qu’on en fait beaucoup. Je faisais récemment un entretien avec Le Roy Ladurie sur l’histoire du climat, et nous ne l’avons pas rémunéré. On ne se paie pas entre nous, si ce n’est Marcel Gauchet, qui touche une petite mensualité de Gallimard. Ce qu’il reçoit n’est pas à la mesure de son travail, étant donné qu’il lit des manuscrits et assure une présence. Et Krysztof Pomian, je crois, n’est payé que ponctuellement. Aucun d’entre nous ne compte là-dessus pour vivre. Pour un article lambda, fabriqué pour nous, on donne 200 à 250 €.

Nonfiction.fr- Quel est le tirage pour un numéro ?

Pierre Nora- Nous tirons en principe à 6000 exemplaires et quelques fois pour les numéros anniversaires, à 8000 ou 10 000 exemplaires. Nous vendons beaucoup de vieux numéros, de 1000 jusqu’à 1500. Nous vendons à peu près 4500 exemplaires de chaque numéro, ce qui n’est pas énorme, et on a 2500 à 3000 abonnements. Nous ne perdons pas d’argent car la revue coûte très peu et nous ne sommes pas payés pour la faire.

Nonfiction.fr- Sans Gallimard, Le Débat survivrait-il ?

Pierre Nora- Probablement pas. Nous sommes des enfants gâtés par rapport à beaucoup d’autres revues, comme Commentaire, qui se préoccupent du coût. Nous bénéficions de services de fabrication et de commercialisation. Nous sommes insérés dans une maison d’édition qui nous épaule totalement, avec tous les avantages que cela implique, en plus d’un appui moral de la part d’Antoine Gallimard. Il aime la revue, la considère comme emblématique de la maison et y tient.

Nonfiction.fr- Y a-t-il une différence entre Claude et Antoine Gallimard dans leur rapport à la revue ?

Pierre Nora- Oui, Claude Gallimard n’aimait pas beaucoup la revue pour de nombreuses raisons. D’abord il n’aimait pas les revues ; trouvait que c’était un genre qui alourdissait la maison. C’est vrai qu’il y en avait beaucoup : Diogène, Les Temps Modernes, Le Chemin, L’Infini… Claude Gallimard trouvait que c’était un poids, un nid d’embêtements et que ce n’était plus une façon d’attirer les auteurs. Il s’est cru obligé de faire Le Débat et s’est retrouvé avec des auteurs compliqués à gérer, comme Foucault. Tandis qu’Antoine Gallimard a un rapport complètement inverse à la revue. C’est un peu son contemporain.

Nonfiction.fr- Est-ce que vous connaissez le type de lectorat qui lit la revue ?

Pierre Nora- Non, parce que l’on a jamais eu l’argent pour faire une enquête sérieuse. Ce que je constate avec surprise, c’est que des gens inattendus la lisent et qu’il y en à d’autres dont je suis stupéfait qu’ils ne la lisent pas – notamment dans les milieux universitaires. Pourquoi ? Parce que nous sommes une revue générale et elle suppose une curiosité d’ordre intellectuelle puisque l’on ne lit pas par affinité politique. Il faut avoir une disponibilité et cela fait que nos confrères par manque de temps ou autre ne la lisent pas. Par exemple Jacques Le Goff, Jean Lacouture, des gens qui me sont proches ne la lisent pas. Jean Daniel, oui. Chacun pour des raisons assez différentes. De plus, c’est une évidence, avec Marcel, nous faisons ce que nous savons faire. Il faut comparer aux articles d’avant, un peu polémiques, comme celui de Le Roy Ladurie sur les Montaigus et les Capulets  , c’est-à-dire sur les socialistes et les communistes, qui était très drôle. Aujourd’hui, il n’y a plus les gens pour le faire. C’est une revue qui est un peu austère sur ce point.

Nonfiction.fr- Est-ce que les lecteurs vous le reprochent ?

Pierre Nora- Bien sûr, tout le temps ! J’ai beaucoup d’amis qui me disent "ta revue, qu’est-ce qu’elle est embêtante à lire !" Je pense qu’il faut avoir les avantages de ses défauts et puisque on n’arrive pas à faire une revue tellement ouverte sur un public qui aime lire et facilement, autant faire dans l’important. Et par conséquent, si on a un article un peu long, un peu lourd, eh bien tant pis, on le publie ! On est fait pour ça après touts. Si on est bonne sœur on ne gagne rien à se mettre en tutu.

Nonfiction.fr- Publiez vous beaucoup d’articles étrangers ?

Pierre Nora- Oui, mais cela revient cher. Un article étranger en anglais nous revient à 1200 € l’article, c’est-à-dire 400 ou 500 € de droits, et 600 ou 700 euros de traduction. Quand on en publie un dans un numéro, il pèse dessus lourdement. Les 3000 euros que je vous indiquais au début regroupent les fais de pige et de traduction.

Nonfiction.fr- Réciproquement, vendez-vous souvent des articles à l’étranger ?

Pierre Nora- Oui, à certaines revues, pas non plus énormément. C’est ponctuel. Surtout à des revues polonaises ou de l’Europe de l’Est en général. C’est davantage dans le sens inverse : du TLS (Times Literary Supplement), de la New York Review of Books, de la London Review of Books, des revues comme ça. C’est fréquent d’avoir des articles traduits. Ce n’est pas systématique mais on fait ce qu’il faut pour traduire le maximum d’articles.

Nonfiction.fr- En général ce sont de propositions qui viennent de l’étranger ?

Pierre Nora- Non, non, c’est nous qui sollicitons les revues.

Nonfiction.fr- Et pour la proportion d’auteurs Gallimard ? Y-a-t-il des pressions de la part de Gallimard ? On pourrait vous dire : "vous savez, on compte beaucoup sur ce livre…"

Pierre Nora- Non, jamais. Si je réfléchis bien, c’était arrivé une fois il y a 20 ans mais c’était sans la moindre pression.

Nonfiction.fr- Est-ce que vous avez organisé des dîners, des conférences ou des réunions autour de la revue ?

Pierre Nora- Ça c’est un grand problème : nous n’avons pas de sociabilité. Or une revue c’est quand même un milieu de gens qui aiment se réunir, bavarder, passer, dire bonjour, perdre leur temps, etc. Mais Marcel et moi n’avons pas le temps. Nous sommes beaucoup sollicités, pour des conférences, etc., mais nous n’avons pas le temps. Autrefois j’avais essayé de faire beaucoup de choses. Je me souviens d’une époque au théâtre Jean-Louis Barrault où il y avait une grève d’une semaine et Geneviève Serrault avait organisé une soirée par chaque revue afin d’occuper le théâtre. C’était au moment où Badinter était ministre de la Justice et on avait fait un entretien avec lui et une soirée autour de lui. Il était interrogé par des journalistes et on s’y était écrasé. Et Serge July m’avait dit le lendemain : "Tu es idiot, fais un cercle du Débat, moi je te publie la double page de tous les entretiens que tu fais". Borzeix, qui dirigeait France Culture, m’avait dit : "nous, on branche un micro et on organise un peu sérieusement les choses, et pour Le Débat c’est tout bénef’." J’avais un peu plaidé pour ça mais Marcel m’avait dit que nous ne pouvions pas tout faire. On a beaucoup essayé mais on n’a pas le temps ! Ca n’a l’air de rien, mais : les personnes qu’on invite, qu’on n’invite pas, les cinq personnes qui font des manières pour venir à condition qu’il n’y ait pas untel, etc. Vous voyez la diplomatie et le temps que ça demande… Conclusion pratique : on n’a rien fait. Il y a beaucoup de travail investi dans la revue, de lecture, de discussion de manuscrits, de révision du manuscrit et d’imagination, que l’on peut faire grâce à cela. Et cela finit par se voir, je crois, dans la qualité de la revue que tout le monde remarque. Alors on n’a pas le temps de faire des relations publiques et on en paye le prix en passant un peu pour des gens difficiles d’accès, alors que nous sommes tous les deux le contraire.

Nonfiction.fr- Avez-vous eu des liens avec la Fondation Saint-Simon ?

Pierre Nora- J’y étais lié par François Furet qui voulait se distancier de l’université et faire des choses un peu plus personnelles et intéressantes impossibles à faire dans le cadre de l’université. Il était poussé par Alain Minc et Roger Fauroux. C’était le moment où une espèce de classe industrielle et économique s’intéressait à des choses intellectuelles, ils étaient ravis que des intellectuels s’intéressent à eux et ils voulaient donc faire une sorte de club. Alors Furet a créé cette fondation et moi j’y suis allé trois fois et puis Marcel pareil, très vite, on n’y est plus allé. Je n’ai pas adoré, pour tout dire. J’y suis retourné une fois pour parler des Lieux de mémoire#nf#

 

* Propos recueillis par François Quinton et Pierre Testard.

 

La suite de l'entretien : 

III- Le débat autour du Débat.

IV- L’avenir du Débat.

 

Le début de l'entretien : 

I- Le Débat : origines, institution et fonctionnement.