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On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Entretien avec Pierre Nora (1) : "Le Débat", origines, institution et fonctionnement
[jeudi 06 octobre 2011 - 10:00]
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Nonfiction.fr- Quelles sont les origines du projet du Débat ?

Pierre Nora- Cela date bien avant l’arrivée d’Antoine Gallimard. Le projet remonte à 1980, et c’était son père, Claude Gallimard qui dirigeait encore la maison. C’est une affaire qui a mis du temps à germer, parce que Claude Gallimard, depuis longtemps, pensait qu’il serait bien d’appuyer le secteur des sciences humaines que j’avais développé à partir de 1966 à mon entrée dans la maison, par une revue qui serait à ce secteur ce qu’avait été la Nouvelle Revue Française (NRF) à la littérature. Sachant ce qu’était une revue, j’y étais complètement hostile.

A partir de 1973, mes rapports avec la maison se sont compliqués pour d’autres raisons. Puis, au moment où j’ai voulu entrer aux Hautes Etudes, en 1977, Claude Gallimard a insisté pour me garder dans la maison. J’avais pourtant la ferme intention de quitter Gallimard. Il m’a parlé à nouveau du projet au moment de la création de la revue L’Histoire. A la place où vous êtes assis aujourd’hui, il est venu me dire : "Le Seuil est en train de faire L’Histoire après avoir sorti sa collection Points - cette collection comprenait notamment l’Histoire de la France rurale à laquelle ont participé Georges Duby et Emmanuel Le Roy Ladurie. Si vous aviez fait cette revue, nous aurions pu fixer nos auteurs". C’est également à ce moment que François Furet et Laurent Theis ont lancé la revue H. Histoire chez Hachette. J’ai finalement intériorisé le projet, et au moment où je suis entré aux Hautes Etudes en 1977, tout le monde, y compris Pierre Bourdieu, à qui j’étais allé en parler, m’a dit : "Tu es fou de ne pas accepter, c’est très important pour les Hautes Etudes elles-mêmes de faire une revue". A l’époque, dans ma tête, cette dernière serait un mélange de la revue américaine Daedalus et de la New York Review of Books. J’ai donc fini par intérioriser énormément le projet et j’en ai présenté un modèle à Claude Gallimard. Il a à son tour refusé, le considérant trop ambitieux et trop journalistique : je voulais effectivement une sorte de magazine illustré, dont le tirage se serait élevé à 30 000 exemplaires. J’ai donc du revoir mon ambition à la baisse – encore qu’au début les rubriques étaient plus variées qu’actuellement. La revue Le Débat est donc sortie en 1980, et les débuts ont été difficiles : je voulais une revue bimestrielle, ou même trimestrielle, tandis que Claude Gallimard la voulait mensuelle, comme la NRF. L’idée d’une publication mensuelle ne convenait pas du tout à ce type de revue, d’autant que je commençais tout juste mes séminaires aux Hautes Etudes. Ce fut donc un paradoxe car, au bout d’un an et demi de publication mensuelle, Claude Gallimard a brutalement voulu passer à une parution annuelle. J’ai finalement réussi à négocier un entre-deux : une publication tous les deux mois, sauf l’été. Les débuts du Débat ont été à la fois chaotiques et compliqués du point de vue même de sa mise en édition. D’autant que Claude Gallimard n’avait pas beaucoup aimé mon premier éditorial "Que peuvent les intellectuels ?"   qui avait fait beaucoup de remous, notamment auprès de Foucault. Il avait en effet peu apprécié le fait que je m’investisse autant personnellement, et voulait que je me comporte en simple éditeur, comme je l’avais fait jusque-là. Cela a été un jeu très compliqué : avec un emploi du temps très chargé, j’ai donc été, sur le fond, ravi du passage d’une publication mensuelle à bimestrielle, mais déçu par la manière brusque dont cela m’a été annoncé, car nos numéros étaient déjà engagés.


Nonfiction.fr- Qui a conçu la maquette et le projet du Débat avant sa parution ? Marcel Gauchet y était-il déjà associé ?

Pierre Nora- J’étais le seul concepteur au tout début du projet, mais très vite, Marcel Gauchet s’est impliqué, de même que d’autres personnes. J’avais prévu de concevoir la revue en trois parties, où chacun aurait joué un rôle défini. La première serait consacrée à l’actualité, et à une réaction journalistique immédiate. J’avais alors proposé à Jean Lacouture de m’aider. Il était tenté, mais avait finalement renoncé. J’avais prévu une dernière partie inspirée de la New York Review of Books, traitant principalement des livres-débats, et qu’on a appelé dans un premier temps "Bibliothèque". C’est pour cette partie que j’ai fait appel à Marcel Gauchet, qui devait la diriger dans sa totalité. Et puis il y avait la partie centrale qui, comme la NRF, s’intéresserait aux livres que nous allions publier et serait consacrée aux articles de fond. Je me "réservais" en quelque sorte cette rubrique. Louis Evrard a également joué un grand rôle jusqu’à sa mort brutale en 1995. Sa femme Nicole, qui était ma secrétaire, et lui ont longtemps travaillé à mes côtés. Il était mon adjoint, et surtout un traducteur et un éditeur hors pair, très scrupuleux, très respecté, à l’ancienne, dont les auteurs avaient un peu peur. Pour vous donner une anecdote, il avait corrigé le grec de Jean-Pierre Vernant et lui avait fait à peu près 300 remarques. Vernant m’avait appelé en me disant : "Où est-ce que tu as trouvé ce type ? Dans 299 cas sur 300, il a raison !".

Jeanine Fricker nous aidait aussi et avait conçu la maquette. Quant à Marcel Gauchet, son implication a été capitale. Je l’ai rencontré par le biais de Claude Lefort, dont il était l’élève. Il m’avait demandé si je n’avais pas du travail pour lui. Il a alors travaillé comme lecteur. Et je me suis rendu compte qu’il était très cultivé, mais il n’était cependant pas disponible, étant pris par ses contributions dans les revues Textures et Libre. C’est quand Libre a pris fin qu’il s’est engagé dans la création du Débat. Dans tous les premiers numéros du Débat, c’est une déclinaison de menus assez riches, assez compliqués, avec cette rubrique "Lieux et Milieux", qui vous rappelle quelque chose je suppose  , et où on faisait "la Bibliothèque de Washington", la "khâgne", la London School of Economics, enfin des institutions vues de l’intérieur, etc. Par simplification, de nombreuses rubriques ont été abandonnées au fur et à mesure, et finalement, nous nous sommes retrouvés en tête à tête, Marcel et moi, pour faire cette revue ensemble. Il est très difficile d’expliquer l’alchimie d’un rapport professionnel avec lui et qui, a bien des égards, est à l’origine de la dynamique de la revue. Nous nous complétons énormément : lui fait de la philosophie, moi de l’histoire ; nous sommes pourtant de deux générations différentes : lui est de la génération 68. Il a progressivement pris en charge la rédaction et j’espère qu’il prendra ma succession à la direction, que j’assure depuis trente ans. Les débuts furent donc longs, complexes et chaotiques.

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1 commentaire

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Léa

06/10/11 17:27
Des raisons de ne pas s'agenouiller devant Pierre Nora: http://vanessa-schlouma.blogspot.com/2011/08/celebration-dune-biographie-de-pierre.html

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