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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.
De part en part, Le Lièvre de Patagonie relate une seule et même expérience. Radicale, existentielle, fondatrice. L’expérience d’une stupeur, d’un saisissement face à la réalité du réel. Cet instant où, dans un jaillissement de conscience où se mêlent la joie et l’effroi, l’écart s’annule entre ce que l’on sait être le réel et ce qu’enfin l’on en ressent. Moment de coïncidence à soi-même, où le savoir (je suis en Patagonie, je suis en Italie, je suis sur le site de Treblinka) par l’avènement d’un petit détail (un lièvre qui passe, le nom d’une gare, un panneau routier) laisse place à la sensation d’être transpercé par le lieu. Un sentiment de présence au monde, de phase, qui, lorsqu’il s’est emparé de Claude Lanzmann, "attestait la vérité du monde, scellait l’identité des mots et du réel" . Cette expérience, il la nomme "incarnation". C’est, avec la peine capitale, "la grande affaire de [s]a vie" , ainsi que la substance même de son cinéma.
A deux reprises, Lanzmann rappelle dans son livre qu’en 1946 il passa son diplôme d’études supérieures de philosophie à l’université de Tübingen en Allemagne. Son sujet de mémoire portait sur "les possibles et les incompossibles dans la philosophie de Leibniz". Cette insistance n’est pas anecdotique, loin de là. Il semble que la notion de compossibilité/incompossibilité puisse guider la lecture du livre et de l’œuvre entière de Lanzmann. Chez Leibniz, une chose n’est possible au sein d’un monde qu’à condition d’être compossible (compatible) avec les autres choses qui forment ce monde. Logique imparable. Or, le film Shoah est fondé sur le constat d’un monde peuplé de folles compossibilités. Le tissu du contemporain est tramé de fils qui semblent incompossibles mais sont pourtant noués entre eux. Lanzmann le comprend en 1978, le jour où, parti en Pologne pour ses repérages, il découvre un panneau routier indiquant un village du nom de "Treblinka". Non-lieu damné de l’histoire, Treblinka peut donc être et avoir été. Être un banal village en même temps que la métonymie de l’ultime barbarie. Se rendant à la gare du village, il découvre des wagons de marchandise, un trafic ferroviaire actif et ne parvient pas à comprendre qu’on puisse tout simplement continuer à vivre aujourd’hui dans un village qui porte ce nom infernal. Autant Lanzmann était resté insensible au site désert et aux stèles froides qui jonchent le sol de ce qui reste du camp de Treblinka, autant il fut bouleversé par le panneau routier : "Treblinka existait ! Un village nommé Treblinka existait. Osait exister. Cela me semblait impossible, cela ne se pouvait. J’avais beau avoir voulu tout savoir, tout apprendre de ce qui s’était passé ici, n’avoir jamais douté de l’existence de Treblinka, la malédiction pour moi attachée à ce nom portait en même temps sur lui un interdit absolu, d’ordre quasi ontologique, et je m’apercevais que je l’avais relégué sur le versant du mythe ou de la légende. La confrontation entre la persévérance dans l’être de ce village maudit, têtue comme les millénaires, entre sa plate réalité d’aujourd’hui et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes, ne pouvait être qu’explosive" . Cette incarnation ("Treblinka devint vrai" dit Lanzmann) fut le "détonateur" qui lança définitivement le tournage de Shoah.
3 commentaires
Titus Curiosus
Sur mon blog http://blogs.mollat.com/encherchantbien/
pour la librairie Mollat à Bordeaux,
j'ai consacré 7 articles, cet été, au "Lièvre de Patagonie" (dont l'exergue est emprunté à l'épouse de mon cousin Adolfo Bioy, Silvina Ocampo) :
les voici ;
vous y retrouverez beaucoup de ce que l'article d'Ophir Lévy a si bien "dégagé" :
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/07/29/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-presentation-i/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/13/la-joie-sauvage-de-l%E2%80%99incarnation-l%E2%80%99%E2%80%9Detre-vrais-ensemble%E2%80%9D-de-claude-lanzmann-_-quelques-rencontres-de-verite-ii/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/17/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-la-necessaire-maturation-de-son-genie-dauteur-iii/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/21/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-dans-limminence-de-la-fulguration-selon-la-loi-et-le-mandat-de-loeuvre-iv/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/29/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-lamplitude-du-souffle-et-le-gout-toujours-du-bondir-v/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/09/03/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-le-film-nord-coreen-a-venir-breve-rencontre-a-pyongyang-vi/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/09/07/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-dans-lecartelement-entre-la-defiguration-et-la-permanence-la-haut-jeter-le-harpon-vii/
Titus Curiosus, ce 18 septembre
Félix
Mais une question me taraude : Claude Lanzmann ne dit pas explicitement pourquoi il fait "Shoah". j'ai une idée mais
Votre avis m'intéresse
Cordialement
zorg