En étudiant les animaux parisiens pendant la guerre de 1870-1871 et la Commune, Nicolas Baron montre ce que le point de vue animal peut apporter à l’histoire.

Le tableau Le Dépeceur de rats de Narcisse Chaillou (1870) illustre combien les Parisiens, contraints à se nourrir d’animaux inhabituels, ont été marqués par le siège de la capitale. Mais les animaux parisiens, tel le rat de la peinture, ont eux aussi été mis à rude épreuve par la guerre franco-prussienne, le siège de Paris, puis la Commune. L’Année terrible des animaux. Un regard inédit sur le Siège et la Commune de Paris 1870-1871 retrace leur histoire. Son auteur, Nicolas Baron, est spécialiste de l’histoire des animaux à l’époque contemporaine, et a déjà publié une histoire de la rage en France   et Vivre en renard. La traversée du siècle   . Empruntant son titre à Victor Hugo, L’Année terrible des animaux inverse la perspective humaine habituelle et replace les animaux au cœur des événements, tout en reconstituant la place majeure qu’occupaient les bêtes dans le quotidien de la capitale, des chevaux aux pigeons, en passant par les chiens et les éléphants. Nicolas Baron revient pour Nonfiction.fr sur les enjeux de l’histoire animale.

L’ouvrage a également été recensé par Benjamin Caraco.

 

Nonfiction.fr : L'un des intérêts de votre livre est de replacer les animaux au cœur des événements. Pourquoi avoir choisi « l’Année terrible » ?

Nicolas Baron : Certains ouvrages sur les événements de 1870-1871 avaient déjà évoqué les animaux, en résumant leur rôle à celui de victimes de la famine. L’abattage et la consommation des éléphants du jardin d’acclimatation ont marqué les esprits. Je voulais élargir le propos pour replacer les animaux dans les événements.

Le XIXe siècle est une période charnière pour l’histoire des animaux en France. C’est un siècle de grands progrès dans la zootechnie, les soins vétérinaires, et durant lequel l’usage des chevaux s'accroît. Les animaux de compagnie se développent également, ainsi que les premières mobilisations pour la protection des animaux, comme la création de la SPA en 1845.

Je souhaitais voir comment ces évolutions s’étaient cristallisées durant les dix mois qui sont l’objet du livre, de juillet 1870 à mai 1871 : comment la guerre franco-prussienne, le siège puis la Commune ont contribué à accélérer certaines de ces évolutions. Prenons par exemple l’hippophagie, le fait de consommer du cheval. Il s’agissait auparavant d’une pratique taboue, condamnée par l’Église catholique. Puis elle a été mise en avant par certains milieux hygiénistes, pour nourrir les catégories populaires, mais aussi de façon plus surprenante par les défenseurs des animaux. Ils y voyaient un moyen de mettre fin aux souffrances des chevaux de labeur, souvent exploités jusqu’à la mort. L’hippophagie est légalisée en 1866, mais n’est vraiment normalisée qu’avec le siège de Paris. Dans leurs témoignages, Victor Hugo ou Edmond de Goncourt font part de leur dégoût initial pour cette viande, avant de s’y habituer. Et vers 1900, on compte 300 boucheries chevalines à Paris.

L'histoire des animaux est en plein essor, mais il est encore rare de les associer à des événements précis. Nous pourrions citer le modèle d'Éric Baratay((Bêtes de tranchées, CNRS Éditions, 2013)). Que signifie pour un animal vivre des événements comme ceux de 1870-1871 ?

Les réflexions initiées par Éric Baratay il y a une quinzaine d’années proposaient un décentrement du regard des historiens vers le point de vue animal, avec une approche au départ épistémologique. Les spécialistes réunis autour de lui ont ensuite mené des travaux s’intéressant à des animaux individuels pour en retracer la biographie. Je me suis par exemple intéressé à Néro (186?-1868), le chien de Napoléon III, dont la vie peut être connue grâce aux archives, à la presse d’époque (qui se moque parfois de l’attachement que l’empereur lui porte), et même à des factures vétérinaires. Il est cité chez Zola et a été sculpté en marbre par Carpeaux.

Ce livre découle du même principe : il s’agit de s’intéresser à des événements qui représentent un moment paroxystique pour la condition animale, mais aussi pour les relations entre animaux et humains. Cela n’est possible qu’en se plaçant à hauteur de vue des différents animaux et en les replaçant dans une époque précise, plutôt que de les renvoyer à des comportements liés à leur espèce et qui seraient invariables. On sait par exemple que le comportement des chevaux change au moment des charges de cavalerie : il y a un effet d’entraînement des chevaux entre eux.

Les animaux sont aussi des acteurs des événements, et l’on peut se demander s’ils en sont conscients. Certains se posaient déjà la question à l’époque. Au début de la guerre franco-prussienne, vous avez par exemple Théophile Gautier qui réfléchit au point de vue canin :

« Il n’est pas impossible à un observateur de se rendre compte des impressions et des jugements des bêtes. Il est douteux que les chiens, par exemple, aient su notre investissement par les Prussiens. Ils ne connaissent ni le roi Guillaume, ni M. de Bismarck, ni M. de Moltke, mais ils se rendirent très bien compte, et cela depuis les premiers jours, de la situation anormale de Paris. Le mouvement inaccoutumé de la population, le changement presque général du costume civil en costume militaire, les exercices des mobiles et des gardes nationaux sur les places, les sonneries du clairon, les batteries du tambour les inquiétaient, les étonnaient et leur donnaient à réfléchir. »((Théophile Gautier, Tableaux de siège, 1871)).

À partir de quelles sources est-il possible de reconstituer le vécu animal pour le XIXe siècle ? Quels peuvent être les apports et les limites des travaux éthologiques ?

Globalement, les mêmes sources que pour l’histoire des humains, à savoir des sources textuelles et des sources iconographiques. Il faut aussi recourir à des sources plus spécialisées sur les animaux, qui exigent de l’historien un temps d’adaptation, car elles sont arides et utilisent de nombreux termes techniques. Je pense à des manuels de dressage, aux écrits de zootechniciens ou aux rapports des vétérinaires.

Au-delà de la recherche documentaire, l’histoire animale est surtout une question de regard. Ce qui importe sont les questions que l’on pose aux documents, en cherchant à en évacuer les préoccupations humaines. Il faut bien sûr s’intéresser à la façon dont les humains perçoivent les animaux, à leurs représentations, mais pour déceler le point de vue animal, il faut souvent lire entre les lignes et inverser la perspective.

Il faut ensuite croiser ces sources avec l’éthologie, dont les progrès récents sont nombreux et lui ont permis d’aller au-delà de conceptions fixistes, qui considèrent le comportement des espèces comme immuable, et de conceptions behavioristes qui insistent sur le conditionnement des animaux, selon une vision mécaniste. La plupart des éthologues acceptent désormais l’idée que les animaux peuvent avoir une conscience, une culture et une sentience, c’est-à-dire une capacité à ressentir des émotions et des sensations, dont la souffrance.

Alors qu’elles se sont longtemps ignorées, l’histoire et l’éthologie doivent dialoguer, et cela doit se faire dans les deux sens. Les historiens ont besoin des éthologues pour décrypter le comportement des animaux. À l’inverse, les éthologues peuvent apprendre des historiens que le comportement présent d’une espèce ne présage pas de son comportement passé. Les renards qui gagnent les villes de nos jours, par exemple Londres, ne sont pas les mêmes que les renards touchés par la rage dans les années 1960, sur le plan biologique et du comportement.

Un problème méthodologique important pour l’historien est cependant que la plupart des recherches éthologiques sont récentes. Il faut donc partir de travaux sur des animaux proches de nous pour essayer de comprendre le comportement d’animaux du passé. C’est un paradoxe, mais les sources d’époque sont rarement aussi attentives au comportement des animaux de leur temps.

Vous insistez beaucoup sur la souffrance des animaux. En quoi ceux-ci ont-ils, dans leur diversité, été victimes de la guerre ?

Il est possible de distinguer cinq grandes façons pour les différentes espèces animales d’être victimes de la guerre en 1870-1871, qui se recoupent très souvent.

La première est liée à la rupture provoquée par la guerre, par rapport au cadre de vie habituel. Cela concerne par exemple les chevaux réquisitionnés à l’été 1871, qui quittent leur ferme ou les étables de la Compagnie générale des omnibus de Paris, relativement confortables, pour une situation de guerre, avec le bruit et les sensations nouvelles que cela implique, mais aussi des humains qu’ils ne connaissent pas. Ils peuvent ensuite être maltraités par ceux chargés de s’en occuper, qui témoignent souvent d’une grande indifférence à leur égard. Cela peut être des coups pour les faire avancer, ou bien un manque plus général d’égards ; par exemple, ne pas dételer les chevaux. Les animaux peuvent troisièmement être blessés soit au combat, soit par des bombardements prussiens lors du siège de Paris. Il est cependant difficile d’estimer le nombre d’animaux ayant trouvé la mort durant la guerre. Ils peuvent aussi être malades. En 1871 se déclenche par exemple une épizootie de peste bovine – comparable à la morve pour les chevaux durant la Première Guerre mondiale.

Ils souffrent enfin de la faim lors du siège, à l’image des humains. La nourriture manque dès l’été 1870, du fait de la canicule, et la situation s’aggrave avec le siège. Les singes et les oiseaux exotiques du jardin d’acclimatation sont les premiers à mourir.

Pour satisfaire la faim des humains, la capitale se vide aussi de ses animaux. En deux mois de siège, les Parisiens ont consommé les 300 000 têtes de bétail qui avaient été approvisionnées, puis les deux tiers des chevaux – le reste étant réservé à l’armée. Puis leur faim se porte sur tous les animaux, avec un élargissement de ce qui est considéré comme mangeable, les rats, les chiens, les lapins de gouttière (c’est-à-dire les chats), les chauves-souris, jusqu’aux éléphants du zoo. Ces animaux étaient déjà en train de mourir de faim, et leur mort est aussi considérée comme un moyen d’abréger leurs souffrances. En janvier 1871, il ne reste presque plus d’animaux consommables dans la capitale.

L'animal le plus étudié dans votre ouvrage est le pigeon. Cela pourrait surprendre, même si cette espèce est aujourd'hui indissociable de l'identité parisienne. En quoi les pigeons sont-ils des acteurs majeurs de ces événements ?

Les pigeons sont des animaux nouveaux pour Paris au XIXe siècle. Leur installation en ville est récente, documentée par les ornithologues. D’abord les pigeons ramiers, qui viennent des campagnes et s’installent dans les jardins publics, puis les pigeons bisets, qui s’échappent d’élevages. Les pigeons parisiens que nous connaissons en sont les descendants. Mais contrairement à aujourd’hui, les Parisiens sont heureux de voir ces animaux, dont l’image est positive.

Pendant la guerre et surtout le siège, les pigeons voyageurs sont l'un des moyens privilégiés pour communiquer. Cela exige une logistique complexe, car il faut des pigeons qui puissent entrer et sortir. À l’automne 1870, 363 pigeons sont évacués par des montgolfières, notamment pour assurer le lien entre la capitale et le gouvernement provisoire à Tours. Le pigeon est capable de faire ce trajet en deux ou trois heures. Ils sont capables de regagner leur nid en s’orientant grâce au champ magnétique, à leur vue et à leur odorat. Plusieurs pigeons sont souvent porteurs du même message, au cas où l’un d’entre eux viendrait à être capturé, par exemple par des rapaces utilisés par les Prussiens.

Ce rôle essentiel a valu aux pigeons une grande reconnaissance de la part des Parisiens, qui ont voulu leur rendre hommage, avec par exemple le projet d’intégrer l’oiseau au blason de la ville. Mais cette reconnaissance s’est rapidement estompée.

Dans votre conclusion, vous évoquez l'hypothèse d'une rupture dans les relations anthropo-zoologiques en 1870-1871. Dans quelle mesure peut-on l'affirmer ? Qu'est-ce qui a changé depuis cette époque dans le rapport de nos villes aux animaux ?

Nous pouvons effectivement nous demander si ce moment constitue une bascule. Je vois deux transformations importantes directement dues à la guerre, que nous avons déjà évoquées : le développement de l’hippophagie, qui était avant difficilement concevable, et qui l’est depuis redevenue pour la plupart d’entre nous. Et l’usage des pigeons voyageurs, qui a depuis disparu, même si la France est le dernier pays d’Europe à entretenir un pigeonnier militaire.

D’autre part, les événements n’interrompent pas certaines évolutions. Les animaux de compagnie apparaissent par exemple à la fin du XVIIIe siècle dans les catégories favorisées, avec la mode des singes ou des oiseaux par exemple. Le chat et le chien s’imposent dans ces mêmes classes sociales au siècle suivant. Cependant, le choc moral lié à la consommation de ces deux espèces durant le siège ne change pas leur rapport avec les humains, même si ce sont surtout les animaux de rue qui sont consommés. La consommation des animaux inhabituels est restée exceptionnelle, sauf dans le cas du cheval.

Étudier les animaux dans la capitale à cette époque nous permet aussi de comprendre à quel point le rapport des villes aux animaux a changé. Les animaux sont alors omniprésents. On compte 70 000 chevaux à Paris en 1870. On les voit, on les entend, on les sent. L’évacuation du crottin de cheval est une activité économique à part entière, et il faut des maréchaux-ferrants ou des vétérinaires. La ville est conçue pour les animaux, des portes cochères aux quais de Seine, qui servent d’abreuvoirs aux chevaux. Il y a aussi les chiens errants, qui se comptent alors par milliers mais ont disparu de nos jours. À l’inverse, le nombre de pigeons a augmenté, tandis que le nombre de rats, contrairement à ce que l’on pense souvent, est sans doute resté stable.

On pourrait donc parler d’un appauvrissement des villes sur le plan animal depuis cent cinquante ans. Beaucoup moins d’espèces y vivent, et de nombreux statuts animaliers ont disparu : il n’y a presque plus en ville d’animaux d’élevage, d’animaux qui travaillent ou des bêtes errantes… Même si, depuis quelques années, de nouvelles espèces liminaires ont pu faire leur apparition et sont souvent bien accueillies par les urbains.