L’historien Nicolas Baron relit les sources concernant « l’Année terrible » pour faire émerger le vécu animal durant le siège et la Commune de Paris.
L’historien Nicolas Baron, auteur de deux précédents ouvrages consacrés aux animaux , se penche ici sur la façon dont ces animaux, alors très nombreux à Paris, ont vécu le siège puis la Commune entre 1870 et 1871. Reprenant l’expression de Victor Hugo, il qualifie d’emblée cette période d’« Année terrible » pour les non-humains. Dans le sillage d’Éric Baratay, Nicolas Baron relit les sources historiques disponibles à l’aune d’une prise en compte de la condition animale, qu’il croise avec les travaux existants en sciences du vivant invitant notamment à reconsidérer nos conceptions de la conscience et de la sensibilité des autres espèces. Dans cette optique, l’historien cherche à combiner empathie et rigueur scientifique. En dépit d’une historiographie foisonnante sur ces événements, les traces du vécu animal sont maigres. N. Baron en vient donc à relire la presse de l’époque, des récits privés (soldats, assiégés) ou publics des événements, comme le journal d’Edmond de Goncourt, afin de retrouver des témoignages concernant leur condition pendant ces dix mois.
Le Paris des animaux avant le conflit
En 1870, avant que le conflit entre le Second Empire et la Prusse n’éclate, la capitale héberge un très grand nombre d’animaux, domestiques comme sauvages. Ainsi, ce sont 70 000 chevaux qui y vivent et remplissent différentes fonctions : traction de véhicules, de matériaux ou encore participation à des spectacles. Leurs conditions de vie sont loin d’être idéales, en particulier si leurs propriétaires sont pauvres. Ces chevaux nécessitent de grandes quantités de nourriture, de boisson et des soins, alors que la problématique de la souffrance animale commence à poindre. L’alimentation des Parisiens – déjà presque aussi carnée qu’aujourd’hui – engendre un afflux important et régulier de bétail, abattu sur place pour éviter des problèmes de conservation. Les « vacheries » fournissent du lait aux Parisiens grâce à des vaches allaitantes mal logées. Là encore, des efforts sont progressivement entrepris afin d’améliorer leurs conditions d’élevage. Cohabitent également des animaux de basse-cour, des pigeons domestiques – appelés à jouer un rôle durant le siège à venir – ou encore des ruchers.
Chats et chiens sont très présents, moins comme compagnons que comme garants de la sécurité sanitaire de la capitale, en luttant contre certaines espèces nuisibles, les rats en particulier. Des combats entre ces derniers et les chiens sont même organisés. La présence des félins et des canidés est toutefois ambivalente, car certains de leurs comportements – excréments, recherche de déchets, propagation de la rage – sont considérés comme des menaces. La Seine héberge de son côté poissons et crustacés. Les oiseaux sont aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Le moineau domine alors, quand le pigeon – via la colombophilie – commence à faire son entrée sur la scène parisienne. Enfin, les animaux exotiques se concentrent dans les deux zoos de la capitale, le Jardin des plantes et le Jardin d’acclimatation, même si certaines espèces sont possédées par des forains (comme l’ours) ou des particuliers (les singes tout particulièrement). À la veille de la catastrophe, le paysage animalier parisien est donc riche.
Ceux qui arrivent, ceux qui partent, ceux qui restent
L’été 1870, qui s’avère caniculaire (fortes températures, sécheresse, incendies) et éprouve déjà les êtres vivants, est l’occasion de nombreux déplacements d’animaux, entre ceux fuyant avec leurs propriétaires, accompagnant les soldats ou venant se réfugier ou alimenter la capitale en prévision du conflit. Les chevaux, dont certains sont réquisitionnés, sont les premiers concernés par la mobilisation et partent le plus souvent par le train. Quand certains Parisiens fuient avec leurs animaux, les pigeons – sur la suggestion des colombophiles – font leur entrée préventive dans Paris, afin de servir de messagers en cas d’encerclement. Dans le même sens, des banlieusards viennent chercher un abri avec leurs compagnons derrière les fortifications parisiennes. Enfin, de conséquents achats de bétail sont réalisés et acheminés vers Paris afin de constituer des réserves alimentaires sur pied, parqués dans les jardins publics qui se métamorphosent alors en prairies.
Leurs conditions de vie se dégradent rapidement. Pour des raisons de stratégie défensive, une partie des bois entourant Paris est rasée, le gibier ayant été préventivement abattu pour ne pas être mangé par l’ennemi. Les poissons ne sont pas épargnés puisque cette politique de terre brûlée se double d’un assèchement de certains plans d’eau ou du vidage de certains lacs. Le seul point positif de ce sombre tableau est justement l’obscurité retrouvée la nuit du fait des économies de gaz touchant les lampadaires. La présence de nombreux bestiaux, destinés à tenir un siège évalué à deux mois, est un défi logistique (hébergement, stockage de fourrage), sans compter la coexistence de troupeaux ne se connaissant pas. En parallèle, la population chevaline augmente fortement, tout comme la pression sur le fourrage. La consommation de viande de cheval se développe alors fortement, en dépit des réticences des Parisiens. Si la communication par pigeon voyageur est une des images d’Épinal du conflit, celle-ci s’avère difficile (météo, captures ou utilisation d’éperviers par l’ennemi).
L’hiver est tout aussi éprouvant que l’été qui vient de s’achever. La capitale est touchée par une vague de froid qui n’améliore pas le sort des animaux (encore) présents. La mission des pigeons est ainsi compliquée par le manque de visibilité hivernal, alors que ceux-ci se repèrent notamment grâce à leur lecture des paysages. Après les chevaux – dont deux tiers périssent au cours de la période –, ce sont chats, chiens et rats qui font leur entrée sur les assiettes parisiennes, en plus des plus exotiques résidents des zoos, comme deux éléphants et une centaine de singes. La fin du siège ne met pas fin au calvaire des animaux puisque celle-ci est rapidement suivie par l’épisode de la Commune.
Victimes collatérales de la Commune
Dans l’immédiat, l’armistice signé avec les Prussiens permet le retour des convois de bestiaux, suscitant l’enthousiasme des Parisiens à l’arrivée des trains les transportant. Les abattoirs reprennent leur travail. La peste bovine, qui éclate alors, gâche la fête. La mortalité est très élevée et rend méfiants les consommateurs de viande, alors que celle-ci reste propre à la consommation. De leur côté, les chevaux sont les victimes collatérales de la guerre civile qui sévit, tout comme d’autres animaux, victimes des obus tirés par les Versaillais qui provoquent des incendies.
« Pour la faune parisienne se referme ce qui est peut-être la période la plus dramatique de toute son histoire » conclut Nicolas Baron. Nombre d’entre eux sont morts durant le conflit ; il faudra du temps avant que la population animale ne se reconstitue dans la capitale. Certaines tendances préexistantes au siège et à la Commune se poursuivent : augmentation de la présence équine, poursuite de la consommation de viande, domestication accrue des chats et des chiens, amélioration du suivi sanitaire vétérinaire. D’autres épisodes de la période sont à la source de ruptures : consommation de viande chevaline, intérêt pour les pigeons voyageurs. Ces derniers sont d’ailleurs les seuls rescapés de l’amnésie mémorielle concernant le sort des animaux pendant cette année, en dehors de quelques anecdotes sur la consommation de viande exotique. Prenant acte de la sensibilité croissante des humains pour les animaux non-humains, l’historien invite à réparer l’oubli dont ces derniers furent les victimes. Que des statues soient érigées ou non, Nicolas Baron a déjà prouvé la capacité de l’histoire à renouveler la lecture de sources déjà connues et parcourues à l’aune de nos problématiques contemporaines.