Jean François Billeter exhume et commente les dessins qu’il a réalisés en 1978 lors d’une expérience d’écoute mise au point par le docteur Alfred Tomatis.
En 1978, le sinologue et philosophe suisse Jean François Billeter participe à une expérience sensorielle avec son épouse Wen et son fils Térence. Après avoir lu les livres du docteur Alfred Tomatis (Vers l’écoute humaine et L’Oreille et la vie), il s’intéresse de plus près aux travaux du spécialiste de l’oreille. En effet, comme il l’a relaté dans L’Art d’enseigner le chinois, Billeter a mis au point, toujours avec Wen, une méthode pour apprendre le chinois aux étudiants de l’université de Genève. À l’usage, il a constaté que certains de ses élèves, ceux ayant en parallèle une pratique musicale, percevaient mieux les différents tons et sons du mandarin. De son côté, Tomatis, médecin ORL, a développé un protocole médical permettant d’aider les patients souffrant d’un dysfonctionnement de l’oreille. Concrètement, le praticien leur fait écouter de la musique filtrée sur plusieurs jours en modulant progressivement les fréquences. Après avoir rencontré Tomatis à Paris, Billeter et sa famille sont invités à suivre ce traitement dans le centre que le premier a ouvert à Genève, sous la supervision d’Antoinette Patry, la directrice de l’établissement.
Entre science et art
Lors des séances, qui s’articulent autour de phases d’une trentaine de minutes, les participants n’ont pas le droit de lire, car ils doivent mettre en pause leur fonction langagière. Billeter apporte donc de quoi dessiner, car il souhaite laisser une trace des effets de ce traitement particulier, à l’image d’Henri Michaux lors de ses expériences avec les drogues. Il en résulte 53 planches, issues de 43 heures d’écoute. Pendant longtemps, ces dessins sont restés dans un dossier oublié de l’auteur. Les éditions Allia viennent de les publier, accompagnés d’une préface, d’une postface et de commentaires de Billeter. Ces documents sont ainsi le reflet d’une expérience scientifique et sensorielle. Cette dernière, comme l’analyse le sinologue, rejoint son intérêt pour l’hypnose et la langue chinoise.
Mais ces planches valent également pour la qualité des dessins, qui témoignent d’influences esthétiques déjà évoquées par Billeter dans Bonnard, Giacometti, P. – il faudrait ajouter en l’occurrence Matisse ainsi que le calligraphe chinois Zhū Dā, dit Bada Shanren (1626-1705). Entre motifs colorés relativement abstraits, animaux et personnages d’inspiration asiatique, c’est un spectre très large qu’explore le dessinateur sous influence musicale.
Une renaissance aux répercussions limitées
Les propos d’accompagnement témoignent à nouveau de la réflexivité et du ton posé du philosophe. Avec le recul offert par les années, Billeter interprète les visions qu’il a transcrites graphiquement lors de ces écoutes. « Quand je revois ces planches aujourd’hui, j’aperçois quelque chose d’essentiel dont je n’ai pas eu conscience sur le moment. Il ne m’a pas échappé qu’il s’agissait d’une naissance, mais je n’ai pas réalisé qu’il s’agissait de ma naissance et que j’ai assisté, pour ainsi dire, à ma propre naissance recommencée », écrit-il à propos des nombreuses représentations de visages, de corps de femmes et d’enfantement présentes dans ses dessins. En parallèle, Billeter a noté les rêves, plus sombres, qu’il faisait après les séances.

Les analyses des audiogrammes, plus complets que ceux habituellement pratiqués par les ORL, ont permis à Antoinette Patry de mettre en lumière des problèmes récurrents chez les Billeter, fatigue et mal de dos chez le sinologue, conflits familiaux chez son épouse. À l’issue du traitement, l’auteur a remarqué une nette amélioration de leurs maux ou difficultés, notamment la démarche de leur fils Térence, alors âgé de huit ans. Plus largement, Billeter estime que sa compréhension de l’oreille et de ses différentes fonctions a ainsi fortement progressé.
Malgré une autre visite à un collègue enseignant d’anglais en Belgique, les répercussions de cette aventure auditive sur son enseignement ont en revanche été moins importantes qu’espérées. Par ailleurs, Billeter regrette que les méthodes du Dr. Tomatis, décrié par la communauté médicale du fait de leur opacité voulue, soient aujourd’hui dévoyées sous la forme de multiples traitements visant à remédier à diverses difficultés.
De la sorte, plus qu’un remède miracle, cette « oreille électronique », comme l’appelait son inventeur, a constitué avant tout une « expérience » pour le philosophe.