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Histoire

Nous ne savions pas. Les Allemands et la Solution finale

Couverture ouvrage

Peter Longerich
Héloïse d'Ormesson , 595 pages

Un aveuglement criminel
[jeudi 05 juin 2008]


Un livre majeur sur la question complexe de savoir ce que les Allemands percevaient de l’extermination des Juifs. Une belle réussite.

"Dois-je croire ce rapport épouvantable ? Il dépasse les pires suppositions. Ça ne peut tout simplement pas être possible. Même les fanatiques les plus brutaux ne sauraient être aussi monstrueux (…)" . Ainsi s’exprimait Ursula von Kardorff, journaliste allemande dans son journal fin 1942. Son interrogation, reprise par Peter Longerich, résume assez bien la problématique du livre, qui cherche à comprendre ce que les Allemands savaient de la Shoah. Mais dans cette quasi-enquête, l’auteur va plus loin que la simple analyse de l’opinion publique. Pour lui, deux questions doivent être abordées concomitamment pour réellement cerner le problème : pour connaître la réaction de la population allemande aux persécutions contre les Juifs et de ce qu’elle savait de la "Solution finale", il faut voir dans quelle mesure les persécutions contre les Juifs ont été publiquement connues et dans quelle mesure elles étaient propagées dans l’opinion publique, pour contrôler et orienter cette opinion.

C’est donc une nouvelle perspective qu’ouvre l’universitaire allemand Peter Longerich dans son livre et ce à plusieurs titres. Premièrement, c’est la première fois qu’un Allemand consacre un travail d’une telle ampleur à la question. Les travaux de l’historien israëlien David Bankier  ne sont toujours pas traduits, et ceux et du biographe de Hitler, Ian Kershaw, l’ont été tardivement par rapport à l’édition originale .

De plus, Longerich renouvelle les sources. Prenant appui sur la somme publiée par Kulka et Jäckel, mettant à jour les rapports secrets d’ambiance , il multiplie les sources, allant des journaux régionaux ou nationaux aux archives diplomatiques et privées. Le but de cette multiplication des sources est de permettre une meilleure vision et évaluation de l’opinion, notamment en confrontant les objectifs et les discours de la propagande à l’évaluation de ses effets dans les rapports d’ambiance.

Enfin, Longerich renouvelle le questionnement sur l’opinion publique. Grande thématique historique depuis les années 1980, avec l’émergence de l’histoire des représentations, l’histoire de l’opinion achoppe toujours sur la question de la réalité d’un tel phénomène. Comment approcher et penser l’opinion publique ? Avec quels outils ? Ici, le questionnement est d’autant plus délicat que parler d’opinion publique dans un régime totalitaire contrôlant l’ensemble des canaux de communication semble être une fiction un peu illusoire. Longerich règle donc d’emblée la question : il ne s’intéresse pas à l’opinion publique en tant que telle mais bien à la façon dont les nazis ont voulu la construire et l’orienter conformément à une stratégie idéologique mais aussi conjoncturelle. Il cherche à voir si ce contrôle de l’expression dans l’espace publique a été concluant. Pour lui, on ne peut absolument pas rechercher une opinion majoritaire, et ce avant tout parce qu’elle n’aurait pas de canaux pour se constituer .

Le livre adopte une trame chronologique pour analyser les différentes variations de la politique juive du régime et ses impacts dans la population. L’auteur démontre ainsi qu’entre 1933 et 1939, on assiste à trois vagues antisémites (1933, 1935, 1938) qui conduisent d’un boycott économique à une politique de ségrégation puis à un véritable pogrom le 9 novembre 1938 avec la nuit de Cristal. L’étude prouve clairement comment l’accent est de plus en plus mis sur la persécution légale des Juifs et sur leur exclusion toujours plus grande de la société, le régime prenant rapidement conscience que la seule force de la propagande ne suffit pas à détourner les Allemands des Juifs, en particulier dans les relations économiques. L’auteur montre aussi de façon très fine et nuancée combien l’agitation antisémite est conditionnée par des questions de politique extérieure. Faiblement consolidé entre 1933 et 1938, l’État nazi cherche à ne pas provoquer trop d’agitations et multiplie les déclarations rassurantes dans un contexte où il existe un risque d’isolement de l’Allemagne nazie. Un deuxième élément joue fortement dans le discours antisémite, à savoir celui de la concurrence entre l’État et le parti, chacun cherchant à orienter le traitement de la question juive selon sa propre conception idéologique, mais aussi selon ses propres intérêts. C’est une idée assez nouvelle émise ici, qui illustre clairement que, contrairement à l’idée de fusion parti-État, on assiste bien à une grande diversité des positions.

L’antisémitisme du régime nazi entre 1933 et 1938 n’a donc qu’un faible impact sur l’orientation de l’opinion publique. Les Allemands, satisfaits pour partie des mesures légales visant à la ségrégation, refusent en bloc les actes de violence (en particulier le 9 novembre 1938) mais ne réagissent pas collectivement, dans la mesure où une réaction collective est rendue très difficile dans un tel État. À partir du déclenchement de la guerre, la propagande se fait plus violente. Le célèbre discours de Hitler le 30 janvier 1939 donne le ton, en rendant responsables les Juifs du déclenchement de la guerre mondiale, responsabilité qui doit conduire à "l’anéantissement de la race juive" selon les mots même du dictateur. À partir de 1938, les Juifs sont donc présentés comme l’ennemi intérieur à abattre et cette question prend une tournure militaire avec l’invasion de l’URSS en juin 1941, qui conduit à amalgamer dans un même mot, Juifs et communistes, autour du "judéo-bolchevisme". Cette vision de plus en plus agressive conduit à l’identification des Juifs allemands par un signe distinctif et aux premières déportations dont Longerich montre qu’elles étaient connues. Il démontre aussi combien la stigmatisation des Juifs allemands a mené à une vague de sympathie de la part des Allemands, bien plus qu’à un lynchage populaire.

La partie du livre la plus attendue, celle qui consiste à s’interroger sur ce que les Allemands savaient du génocide juif est aussi la plus complète. L’auteur met remarquablement en évidence, en multipliant les sources et en les confrontant de façon fine et approfondie, le fait qu’une grande majorité des Allemands savait que la mort attendait les Juifs à l’arrivée à l’Est et avait une connaissance assez claire des exécutions par balle. Longerich montre que ce qui est resté flou pour une grande majorité d’Allemands, c’est les conditions concrètes de cette mise à mort et son caractère systématique et unique. Chacun a pu disposer d’informations fragmentaires mais jamais d’une vision d’ensemble. Longerich propose une analyse intéressante de cette période en montrant que, très vite, les autorités allemandes n’ont pas cherché à démentir les rumeurs courant dans la population sur le massacre des Juifs, mais bien plutôt à les confirmer de façon implicite, dans un mécanisme de "force par la terreur". L’idée de Goebbels, en particulier, était par ce biais de rendre les Allemands collectivement responsables de ce massacre et de les engager dans une lutte pour la survie ("contre nous") afin que, convaincus qu’ils subiraient la vengeance des Juifs en cas de défaite, ils se battent plus et mieux. Cette stratégie est un échec, les Allemands critiquant dès la fin 1943 la politique juive des nazis, qu’ils considèrent comme responsable des bombardements alliés sur les villes allemandes.

L’ouvrage de Peter Longerich est donc un ouvrage majeur car il permet clairement "de se représenter l’ordre de grandeur de la part de la population qui d’une manière ou d’une autre, [a] eu vent de l’Holocauste : pas la majorité, ni une simple minorité limitée à une région donnée, une catégorie professionnelle ou un milieu social, mais une part significative tout de même." . En démontant les mécanismes de la propagande nazie, ses effets dans l’opinion, il démontre avec finesse et nuances, dans un langage très accessible, comment, par une contamination du discours antisémite et dans le cadre d’un État répressif, les Allemands ont pu se rendre coupable d’une "indifférence et passivité de façade"   qu’il ne faut pas prendre pour du désintérêt, mais bien pour un aveuglement destiné à s’affranchir de toute responsabilité. Attitude qui se traduisit après-guerre dans le discours du "nous ne savions pas".

 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.



* À lire également sur nonfiction.fr :

- la critique du livre de Saul Friedländer, Les années d'extermination. L'Allemagne nazie et les Juifs (1939-1945) (Seuil), par Jérôme Segal.
Le second volume du travail de S. Friedländer consacré à la persécution des Juifs en Europe. Une somme incontournable.

- la critique du Journal d'Hélène Berr (Tallandier), par François Quinton.

Ce journal poignant d’une demoiselle juive sous l’Occupation, publié pour la première fois, est, incontestablement, l’événement de cette rentrée.

 


- la réaction indignée de deux historiens, Christian Ingrao et Jean Solchany, contre la déformation médiatique de "La Shoah par balle : l'histoire oubliée" (émission "Pièces à Conviction", France 3, 22.03.2008).
Une mise au point nécessaire sur un sujet qui ne souffre aucune approximation.

- la critique du livre de Gerhard Botz, Nationalsozialismus in Wien. Machtübernahme, Herrschaftssicherung, Radikalisierung – 1938/39 (Mandelbaum), par Jérôme Segal.
Un livre clé sur la prise du pouvoir, l'installation et la radicalisation du national-socialisme à Vienne.

- la critique du livre dirigé par Michel Cullin et Primavera Driessen-Gruber, Douce France? Musik-Exil in Frankreich / Musiciens en Exil en France 1933-1945 (Böhlau), par Jérôme Segal.
Un livre qui défriche de façon intéressante (et bilingue !) un champ de recherche.

- la critique du livre de Jean-Yves Dormagen, Les logiques du fascisme italien (Fayard), par Antoine Aubert.
L'Italie fasciste fut-elle totalitaire ? Oui, répond l'auteur, de façon peu convaincante.

- la critique du livre d'Emilio Gentile, Fascismo di pietra (Laterza), par Antoine Aubert.
E. Gentile, spécialiste du fascisme, évoque les projets architecturaux entrepris par Mussolini à Rome pour asseoir son pouvoir.

- la critique croisée de deux livres d'Emilio Gentile, Il fascino del persecutore. George L. Mosse e la catastrofe dell'uomo moderno (Carocci), et Renzo De Felice. L'Historien dans la cité (Le Rocher), par Antoine Aubert.
Emilio Gentile décortique, dans deux biographies parallèles, les vies de deux historiens spécialistes du fascisme - Mosse et De Felice.

- la critique du livre de Daphné Bolz, Les Arènes totalitaires. Hitler, Mussolini et les jeux du stade (CNRS), par Emmanuelle Loyer.
Une étude sur le rapport ambigu entre sport et politique à la lumière des instrumentalisations du premier par le second dans l'Allemagne et l'Italie des années 1930.


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Crédit photo : confusedvision / Flickr.com

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2 commentaires

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Michelle

06/06/08 11:04
Et le mépris de De Gaulle,
Il n'a jamais dit un mot sur les juifs et leurs souffrances!
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Michel Piquet

07/05/13 09:02
On ne peut pas dire, en effet, que de Gaulle ait été bavard sur le sujet!
Mais quand il a parlé de la Shoah, ce fut sans aucun mépris mais avec admiration: voir le texte qu'il a déposé lors de sa visite à Auschwitz est exemplaire. Voir aussiVoir aussi sa lettre à Mgr quelques jours avant qe celui-ci ne prenne en chaire la défense des Juifs

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