La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

C N L

CNL
''Par délicatesse / J’ai perdu ma vie''
[jeudi 03 janvier 2008 - 11:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Journal. 1942-1944
Éditeur : Tallandier
304 pages
Résumé : Ce journal poignant d’une demoiselle juive sous l’Occupation, publié pour la première fois, est, incontestablement, l’événement de cette rentrée.

Hélène Berr, jeune étudiante d’anglais, issue de la grande bourgeoisie juive de Paris, mélomane, a 21 ans lorsqu’elle prend la plume, en avril 1942, pour tenir son journal. Publié pour la première fois par les éditions Tallandier, ce formidable témoignage constitue à la fois une source de première main pour les historiens et une œuvre littéraire remarquable.


Le journal s’ouvre, le 7 avril 1942, sur le récit de sa visite à Paul Valéry. Elle vient chercher un livre qu’elle lui a audacieusement demandé de dédicacer. Sur la page de garde, l’écrivain a écrit : "Au réveil, si douce la lumière, et si beau ce bleu vivant." Cette phrase, Hélène Berr aurait pu en être l’auteur, tant elle semble communier avec Paris dont elle parcourt les rues avec un émerveillement sincère. N’est-elle pas, "à partir de la rue Soufflot, et jusqu’à Saint-Germain, (…) en territoire enchanté" ? Et la voici qui décrit, insouciante, "la fascination qu’exerçaient [sur elle] l’étincellement de l’eau sous le soleil, le clapotis léger et les rides pleines de joie, la courbe gracieuse des petits voiliers sous le vent, et par-dessus tout, le grand ciel bleu frissonnant." Nous sommes le 15 avril. À un ami qui pense que les Allemands gagneront la guerre et que rien ne changera, elle réplique : "Mais ils ne laissent pas tout le monde jouir de la lumière et de l’eau !" C’est la première évocation, assez discrète, de la guerre par la jeune Hélène.

Quelques jours plus tard, elle rencontre, à la Sorbonne, un "garçon aux yeux gris" qui l’invite à venir écouter de la musique. C’est Jean Morawiecki, avec qui elle nouera peu à peu une relation complice et amoureuse. Le temps passant, celui-ci chasse de l'esprit de la jeune fille, et de son journal, Gérard, qui, au fil de ses lettres, la presse de répondre à ses avances. Jean quittera la France pour rejoindre les Forces françaises libres en Afrique du Nord, et ce sera dès lors à lui qu’elle dédira son journal  .

En juin 1942, la terrible réalité antisémite la rattrape. Le 8, elle se décide à porter l’étoile jaune. Quelques jours avant, pourtant, elle refusait de la porter, considérant cela "comme une infamie et une preuve d’obéissance aux lois allemandes"  . Mais elle change finalement d’avis : "je trouve que c’est une lâcheté de ne pas le faire, vis-à-vis de ceux qui le feront." La voici donc dans la rue, marquée. Épreuve des gens qui détournent les yeux, des enfants qui la désignent du doigt à leurs parents, du contrôleur de métro qui remarque son stigmate et lui indique la dernière voiture, de ses camarades de la Sorbonne dont elle sent "leur peine et leur stupeur à tous"… Mais aussi, parfois, des sourires. Et puis cette remarque, le 16 : "Il y a des moments où j’entrevois des possibilités tragiques. Mais le reste du temps, je suis inconsciente." L’arrestation de son père, le 23 juin, marque une rupture : désormais, elle écrit "car elle veu[t] [se] souvenir de tout". Raymond Berr, ingénieur des Mines, vice-président directeur général de Kuhlmann, décoré de la croix de guerre et de la légion d’honneur, est arrêté par la police et interné à Drancy (il sera libéré en septembre, contre caution). Pourquoi ? Parce que son étoile était mal cousue ; sa femme l’avait en effet installée à l’aide d’agrafes et de pressions afin de pouvoir la mettre sur tous les costumes… Hélène Berr a alors ces phrases : "Nous vivons heure par heure, non plus semaine par semaine", puis, en juillet : "Quelque chose se prépare, quelque chose qui sera une tragédie, la tragédie peut-être."

Alors, elle rappelle qu’elle "note les faits, hâtivement, pour ne pas les oublier, car il ne faut pas oublier". Nous sommes le lendemain de la rafle du Vélodrome d’Hiver, dont elle rapporte ce qu’elle en entend, y compris ce qu’elle ignore être des rumeurs  . Et puis, d’un coup, elle passe à autre chose : "Nous avons fait de la musique comme d’habitude", avant d’y revenir : "Nous sommes sur une corde raide qui se tend à chaque heure." Souvent dans son journal se mêlent ainsi récits de drames et scènes de la vie quotidienne (déambulations dans le Quartier latin, écoute et pratique de musique classique,…), nous rappelant combien les victimes appartenaient à la société, en un mot : vivaient.

Juillet 1942. C’est également à cette période qu’Hélène Berr entre à l’Union générale israélite de France (UGIF   ) en tant qu’assistante sociale bénévole auprès des familles déchirées et se dévoue auprès d’enfants dont les parents ne reviendront jamais… Une querelle l’oppose d’ailleurs à un des cadres de l’UGIF : lui prônant le ghetto, parlant de la nation juive, elle soutenant qu’elle "n’appartien[t] pas à la race juive", puisque "le judaïsme est une religion et pas une race". Conflit ô combien révélateur de la "ligne de clivage" identifiée par François et Renée Bédarida   entre les Juifs assimilés, privilégiant l’intégration à la nation, et les autres, davantage attachés à l’idée de communauté.

Réflexions sur la judéité, donc, mais aussi sur le mal et l’incompréhension de la population à laquelle elle se heurte. C’est donc un devoir pour elle d’écrire, "car il faut que les autres sachent. (…) Car comment guérira-t-on l’humanité autrement qu’en lui dévoilant d’abord toute sa pourriture, comment purifiera-t-on le monde autrement qu’en lui faisant comprendre l’étendue du mal qu’il commet ?" Le 9 novembre 1943, elle évoque l’arrestation par les gendarmes d’un… bébé de 2 ans : "Qu’on en soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c’est là la preuve de l’inanité de notre prétendue civilisation."

L’incompréhension des autres la hante. Le 19 octobre 1943, elle se réveille angoissée par ce problème. Elle dresse le triste et froid constat qu’un interlocuteur ne comprendra que si "vous lui donnez des preuves (…) dont vous êtes le centre", ce qui la révolte profondément puisque "ce qui compte, c’est la torture des autres, c’est la question de principe, ce sont les milliers de cas individuels qui composent cette question". Doit-elle alors se résoudre à partager le monde en deux parties : d’un côté ceux qui ne peuvent pas comprendre (même s’ils savent), et ceux qui le peuvent ? Mais cela signifierait "renoncer à une partie de l’humanité, renoncer à croire que tout homme est perfectible"…

L’étau se resserre. "Maintenant, je suis dans le désert", lâche-t-elle le 27 octobre 1943. Où peuvent bien aller ces wagons de déportés ? Pour quoi faire ? Les interrogations sur les déportations se font plus vives à partir de novembre 1943 : "On a parlé aussi des gaz asphyxiants par lesquels on aurait passé les convois à la frontière polonaise. Il doit y avoir une origine vraie à ces bruits."   ; "Pourquoi ces déportations ? Cela ne rime à rien. Faire travailler ceux-là ? Ils mourront en route."   ; "(…) maintenant ce sont les familles que l’on déporte : où pensent-ils en venir ?"   ; et puis cette réalité qui s’impose : "Il n’y a sans doute pas à réfléchir, car les Allemands ne cherchent même pas de raison ou d’utilité. Ils ont un but : exterminer."  

Le 1er février 1944, Raymond Berr prend la décision de quitter leur appartement, situé au 4ème étage d’un immeuble cossu, au pied de la tour Eiffel. Ils sont accueillis par différentes personnes. Mais le 7 mars, ils rentrent dormir chez eux. Ils sont arrêtés le lendemain, au petit matin, puis déportés. Ses parents meurent à Auschwitz, elle à Bergen-Belsen, quelques jours avant la libération du camp.


Lorsque Jacques, le frère d’Hélène, apprend sa mort, il adresse à Jean le manuscrit, d’ailleurs étonnamment clair, presque sans ratures, que lui avait remis l’ancienne cuisinière de la famille. Une version dactylographiée est conservée par la famille, à laquelle Jean remet, dans les années 1990, l’original qui est ensuite donné au Mémorial de la Shoah avant que ne soit prise la décision de le publier. Saluons cette initiative qui met à la portée de tous ce texte remarquable à tous égards, et rejoignons Patrick Modiano qui, dans sa très belle préface, cite ce vers de Rimbaud que lui évoque la droiture et le courage d’Hélène Berr : "Par délicatesse / J’ai perdu ma vie"  .

François QUINTON
Titre du livre : Journal. 1942-1944
Auteur : Hélène Berr
Éditeur : Tallandier
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6 commentaires

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Elena

02/07/14 14:26
J'ai failli perdre la raison, de douleur, en lisant Hélène Berr. Ce qu'elle a vécu, senti, compris, deviné, pressenti - ce qu'ont vécu tous les déportés de Paris, pour ne prendre que cette ville en exemple, est absolument, horriblement indicible. Il faut la lire pour que jamais, jamais, jamais plus, aucune horreur pareille ne se reproduise, à Paris ou ailleurs. A quand une plaque commémorative en bas de son immeuble?
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liberté

11/12/13 01:11
merci pour ce livre et le très bon documentaire diffusé sur france2 le 10 décembre 2013, un livre très "pédagogique" pour tous les jeunes, bien mieux que les discours de n'importe quel politique...Si les politiques étaient comme Helen Berr; la société irait très bien...
Il y a des commentaires vraiement imbéciles...
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boubou tkt

27/02/11 17:09
ce livre est nul il fait deprimer tout le monde helene Berr est une juive gentille mais elle raconte trop sa vie la paille
en plus , elle nous fait croire qu'elle aime la vie alors qu'elle sait qu'elel va mourrir bientot moi perso ecrire un livre c'est le cadet de mes soucis !
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kazler

10/06/09 22:36
Hélène Berr, Hélène Berr, Hélène Berr ... oui il faut lire son journal. Et la préface de modiano au journal d'Hélène Berr est effectivement très jolie.
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Oexmeline

09/06/09 11:02
Ce texte est un des témoignage les plus précieux et les plus beaux qu'il m'ait été donné de lire, et Hélène Berr l'a écrit pour nous, pour que nous sachions. Et c'est pour cela que j'ai envie de dire à chacun de le lire, parce que c'est ce qu'elle souhaitait. J'aimerai tant en dire et je ne sais qu'en dire... C'est une belle âme, fraiche, juste et d'une intelligence si rare et je suis heureuse d'avoir pu la rencontrer à la lecture de son journal. Tout mes mots sont trop fades pour exprimer la reconnaissance que j'ai envers cette jeune fille, avec elle, j'ai gouté la vie...

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