Suivez-nous

FacebookRSS

Histoire

Les logiques du fascisme italien. L'État totalitaire en Italie

Couverture ouvrage

Jean-Yves Dormagen
Fayard , 400 pages

Disclaimer

Jean-Yves Dormagen est membre du pôle science-politique de nonfiction.fr.

Illogiques du fascisme
[jeudi 05 juin 2008]


L'Italie fasciste fut-elle totalitaire ? Oui, répond l'auteur, de façon peu convaincante.

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, cliquez sur "disclaimer" dans le footer ci-dessous.


Il est toujours nécessaire et positif que les nouvelles générations d'historiens critiquent, voire révisent les analyses faites par d'autres chercheurs dans le passé, et ce d'autant plus quand cela concerne une période aussi riche et complexe que les années noires en Italie. Tel est le cas de Jean-Yves Dormagen avec l'ouvrage Logiques du fascisme. L'État totalitaire en Italie. Le professeur à l'université Montpellier-I, chercheur au Centre d'études politiques de l'Europe latine (CEPEL-CNRS), veut ici montrer que le régime de Mussolini a été sans aucune doute totalitaire, là où, selon lui, l'historiographie a pris l'habitude de le considérer comme un simple régime autoritaire.


Un livre contestable sur le fond et sur la forme

Mais ce postulat de départ se révèle erroné. Dormagen se trompe, en effet, en affirmant que des spécialistes comme Alberto Acquarone et Renzo De Felice "exclu[ent] de la catégorie des régimes totalitaires"  le fascisme italien. De Felice a longtemps hésité sur cette question mais a fini par reconnaître l'aspect – en partie – totalitaire du régime de Mussolini. Un autre grand historien, Emilio Gentile, a émis les mêmes observations, plus récemment, sur la question. Dormagen souhaite donc vouloir "combattre" une opinion majoritaire qui en réalité ne l'est pas.

Outre le fond, la forme est aussi sujette à critiques, la lecture de cet ouvrage se révélant particulièrement pénible. À titre d'exemple, l'introduction, intéressante par son évocation – contestable donc – du débat historiographique sur le fascisme, s'accompagne d'une longue et indigeste description sur la notion d'État - "Penser l'État contre pensées d'État"  - qui rebutera plus d'un lecteur. Dormagen a également choisi d'agrémenter sa démonstration sur les plus hauts cadres de l'État fasciste par d'importantes biographies d'industriels, souvent inutiles. Plus qu'un ouvrage d'historien, Logiques du fascisme ressemble au final davantage à une thèse, qui à force de détails toujours plus nombreux en devient assez confuse et ennuyeuse.

L'analyse de Jean-Yves Dormagen débute par un rappel du phénomène de forte étatisation dans l'histoire de l'Italie contemporaine, situation due à une industrialisation tardive du pays. Dans ce contexte, pour pallier aux dysfonctionnements du capitalisme transalpin, l'État a multiplié la création d'instituts parapublics – les enti pubblici – situés en-dehors des cadres de l'administration traditionnelle et sous le contrôle direct et exclusif du pouvoir politique. Leur importance augmente fortement avec l'Italie libérale : entre 1909 et 1922, on constate un doublement du nombre des agences.


Une argumentation qui ne convainc pas

Leur croissance s'accélère encore avec l'arrivée des fascistes, plus de 11 enti en plus en moyenne chaque année, selon Dormagen. "À la fin du régime fasciste, c'est l'ensemble des activités économiques et sociales qui se trouvent plus ou moins profondément étatisées" , ajoute-t-il. Implicitement, l'historien entend démontrer que cette évolution, qui dépend de décisions du pouvoir fasciste, argumente en faveur d'un totalitarisme grandissant en Italie. Or, elle paraît, à la lueur de l'exposé fait par Dormagen lui-même, comme une continuation de ce qui s'opérait déjà sous le régime libéral italien. Il n'y a aucune Révolution fasciste dans ce domaine, mais un renforcement – certes spectaculaire – de la mainmise des hommes politiques, ici en l'occurence Mussolini, sur l'administration de l'État.

Dormagen tente également de prouver que le totalitarisme s'impose dans l'État fasciste en mettant en avant le nombre important de remplacements administratifs. Il qualifie les charges para-étatiques sous le fascisme de "hautement politisées" . Mais comment pourrait-il en aller autrement dans une dictature ? A-t-on vu dans l'Espagne de Franco ou, plus tard, dans le Chili de Pinochet ou le Portugal de Salazar, une administration rester intacte après l'avènement d'un régime autoritaire ? L'historien français n'avançant aucun élément supplémentaire, il peine à convaincre.

Il apparaît même se contredire en précisant que les trois présidents qui se succèdent à l'Istituto Nazionale delle Assicurazioni (INA), l'une des plus puissantes compagnies d'assurances européennes sous le régime fasciste, n'appartiennent pas à la catégorie des chemises noires, mais sont des membres des élites libérales ralliées à Mussolini. Il n'y a ainsi aucune logique idéologique dans ces nominations, facteur pourtant décisif pour désigner un régime comme totalitaire.

Dormagen souhaite par ailleurs démontrer que le Partito nazionale fascista (PNF) n'a pas été "liquidé" par Mussolini et a gardé son autorité face à l'État, élément décisif, là aussi, pour qualifier un régime de totalitaire. L'échec est une nouvelle fois patent. Si adhérer PNF semble une obligation pour avoir une promotion dans l'administration, l'idéologie du ralliement est une nouvelle fois absente dans de tels cas. En outre, l'organe fasciste n'a au final que peu d'influence sur ces nominations qui restent l'apanage de Benito Mussolini. En Italie, l'Etat ne se fond jamais dans le parti unique. Il en résulte que l'administration n'a jamais été totalement fascisée.


L'avant et l'après fascisme comme contradicteurs

L'historien donne enfin une large place à l'évolution de l'administration italienne après la chute définitive. La nouvelle République naissant sous le signe de l'antifascisme, il faut s'attendre, si l'on suit le raisonnement de Dormagen, à de profonds changements pour effacer la trace totalitaire laissée par la régime de Mussolini dans l'administration.

Or, de l'aveu même du chercheur, "la première décennie de l'Italie républicaine [s'inscrit], en ce qui concerne les structures administratives, dans le prolongement du ventennio" . L'épuration qui pouvait être logiquement attendue dans ce secteur ne voit le jour que de manière modérée. Il y a même une certaine continuité des phénomènes décrits sous le fascisme : la création de nouveaux instituts parapublics se poursuit ; l'emprise politique sur les plus hautes charges de ce secteur se maintient ; la filière partisane concernant les nominations constitue toujours une réalité – Dormagen parle par exemple de la mainmise de la démocratie chrétienne quant à la présidence de l'INA. La pérennité de telles méthodes constitue donc un argument de plus démontrant que le régime totalitaire souhaité par Mussolini à la fin des années 1920 n'a pas gagné l'administration italienne.

Il faut du reste attendre la conclusion pour que Dormagen évoque véritablement le totalitarisme en Italie. Il essaie d'appliquer au cas italien les facteurs permettant de désigner un régime comme totalitaire. Parmi eux, certains vont à l'encontre même des affirmations observées tout au long de son ouvrage, alors que Dormagen semble au contraire les utiliser pour justifier sa vision. Le bouleversement du dispositif institutionnel constitue ainsi selon l'historien l'un des piliers de tels régimes. Il semble pourtant difficile de constater qu'il en a été ainsi pour le fascisme italien, où une certaine continuité avec le régime libéral a pu être remarquée dans son ouvrage.

Dormagen rapelle surtout que le fascisme a été "probablement le moins totalitaire des grands totalitarismes du XXe siècle" . Il rejoint en cela la vision de De Felice. De même, la plupart des spécialistes pensent, eux aussi, que "la dynamique du fascisme a bien été une dynamique totalitaire" . L'étude du secteur public montre quant à lui l'échec de cette tentative. C'est pour ces raisons que l'intérêt de Logiques du fascisme reste réel, bien que l'auteur ne l'ait sans doute prévu ainsi.


* À lire également sur nonfiction.fr :

- la critique du livre de Saul Friedländer, Les années d'extermination. L'Allemagne nazie et les Juifs (1939-1945) (Seuil), par Jérôme Segal.
Le second volume du travail de S. Friedländer consacré à la persécution des Juifs en Europe. Une somme incontournable.

- la critique du livre de Peter Longerich, Nous ne savions pas. Les Allemands et la Solution finale (Héloïse d'Ormesson), par Anne Pédron.
Un livre majeur sur la question complexe de savoir ce que les Allemands percevaient de l’extermination des Juifs. Une belle réussite.

- la critique du Journal d'Hélène Berr (Tallandier), par François Quinton.

Ce journal poignant d’une demoiselle juive sous l’Occupation, publié pour la première fois, est, incontestablement, l’événement de cette rentrée.


- la réaction indignée de deux historiens, Christian Ingrao et Jean Solchany, contre la déformation médiatique de "La Shoah par balle : l'histoire oubliée" (émission "Pièces à Conviction", France 3, 22.03.2008).
Une mise au point nécessaire sur un sujet qui ne souffre aucune approximation.

- la critique du livre de Gerhard Botz, Nationalsozialismus in Wien. Machtübernahme, Herrschaftssicherung, Radikalisierung – 1938/39 (Mandelbaum), par Jérôme Segal.
Un livre clé sur la prise du pouvoir, l'installation et la radicalisation du national-socialisme à Vienne.

- la critique du livre dirigé par Michel Cullin et Primavera Driessen-Gruber, Douce France? Musik-Exil in Frankreich / Musiciens en Exil en France 1933-1945 (Böhlau), par Jérôme Segal.
Un livre qui défriche de façon intéressante (et bilingue !) un champ de recherche.

- la critique du livre d'Emilio Gentile, Fascismo di pietra (Laterza), par Antoine Aubert.
E. Gentile, spécialiste du fascisme, évoque les projets architecturaux entrepris par Mussolini à Rome pour asseoir son pouvoir.

- la critique croisée de deux livres d'Emilio Gentile, Il fascino del persecutore. George L. Mosse e la catastrofe dell'uomo moderno (Carocci), et Renzo De Felice. L'Historien dans la cité (Le Rocher), par Antoine Aubert.
Emilio Gentile décortique, dans deux biographies parallèles, les vies de deux historiens spécialistes du fascisme - Mosse et De Felice.

- la critique du livre de Daphné Bolz, Les Arènes totalitaires. Hitler, Mussolini et les jeux du stade (CNRS), par Emmanuelle Loyer.
Une étude sur le rapport ambigu entre sport et politique à la lumière des instrumentalisations du premier par le second dans l'Allemagne et l'Italie des années 1930.

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr