Les sciences génétiques peuvent-elles éviter leur détournement idéologique ?

Les idées eugénistes remontent à l'Antiquité, où elles furent parfois appliquées (ainsi en Grèce, et plus spécialement à Sparte, où l'on abandonnait à la mort les nouveau-nés anormaux). Elles ne disparurent jamais complètement, resurgissant à diverses époques sous différentes formes, mais sans avoir d'applications, sinon très marginales. C'est seulement à la fin du XIXe siècle qu'il y eut une véritable théorisation de l'eugénisme. C'est à cette époque, en 1883, que le mot eugenics fut inventé par Francis Galton, à partir du grec eugenâcv, qui signifie “bien né”. Étymologiquement, l'eugénisme (ou eugénique) se voulait donc la science des bonnes naissances.

L'écrivain J.B.S.Haldane, cité par Laurence Perbal (dans l'article Génétique humaine et Postgénomique , dans son livre Daedalus : or, Science and the future, qui date de 1924), met en scène les sciences devenues technosciences. Le rêve de l'humanité serait d'en finir avec la reproduction, grâce à l'ectogénèse. Haldane anticipe sur les techniques de fertilisation in vitro. Influençant Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, (1932) ce livre est souvent cité comme une des sources du transhumanisme.

Il est vrai que les découvertes s'accumulent au fil des années : en 1944, O. Avery, C. MacLeod et M. McCarty dévouvrent la stucture moléculaire des gènes. Dans les années 50, la génétique revient en force avec l'étude des mutations. Le nombre de chromosomes dans les cellules est établi en 1955. Cela permet à Jérôme Lejeune de découvrir que la trisomie appelée désormais 21 a un chromosome de plus. La technique de l'amniocentèse va permettre de détecter ces anomalies. Les avortements se voient légalisés entre 1965 et 1975. Il y a de fait une amélioration de la médecine. Ces améliorations conduisent cependant à une interrogation éthique quant aux possiblités de dérives.

 

Croyance au déterminisme génétique

Sur la question de l’eugénisme, c’est le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans l’Avenir de la Nature Humaine, qui a formulé la principale critique à toute modification génétique de la naissance (ce qu’il nomme « anthropotechnique »). Choisir et agir sur la naissance, c’est retirer à l’homme sa capacité à s’auto-déterminer, c’est lui retirer sa liberté, bref son humanité. Ce dialogue entre le directeur de Gattaca et l’enquêteur reflète ce point de vue :

Directeur Josef : “Nous devons nous assurer que les individus respectent leur potentiel.”

L’Enquêteur : “Et pas le dépasser?“

Directeur Josef : “Nul ne dépasse son potentiel.”

L’Enquêteur: “Et s’il le fait?“

Directeur Josef : “Cela signifie que nous avons fait une erreur“

Le directeur Josef représente à Guattaca le déterminisme, il ne peut admettre la dimension de hasard, la part immarcescible de liberté. Les individus peuvent s’élever au-dessus de leurs prédispositions génétiques, qu'elles soient physiques ou psychologiques. Ultime réfutation de l’approche déterministe, la révélation de la culpabilité du directeur Josef achève de montrer l’inanité de cette théorie, lui dont le profil génétique ne montrait « aucune violence ». Dans Bienvenue à Gattaca (1997) d'Andrew Niccol, le réalisateur se bat contre les idéologies dites de « sélection » liées aux théories génétiques et à la fascination pour les techniques.

 

 

Génétique et eugénisme

Au XIXe siècle, la biologie intégra à ses théories diverses notions empruntées à la sociologie et à l'économie. Le darwinisme en est l'illustration la plus caricaturale, avec son utilisation des concepts de la concurrence et du malthusianisme, déplacés de leur contexte. Ces notions empruntées furent « naturalisées » par la biologie, ce qui leur donna une aura scientifique dont elles étaient auparavant dépourvues. La sociologie et l'économie les récupérèrent alors, et s'en servirent pour « naturaliser » et « biologiser » l'ordre social et économique au nom de la science. L'eugénisme est la conséquence de ces usages idéologiques du discours scientifique et se donne comme objectif d'améliorer l'espèce humaine. Se pose dès lors le sens de ce mélioratif qui n'est pas un terme scientifique mais une valeur. Cela explique la déviation idéologique du terme d'eugénisme se mettant au service d'un racisme revisité.

Parallèlement se développèrent plusieurs thèses biosociologiques très apparentées : le darwinisme social, l'eugénisme négatif et l'eugénisme positif. Le darwinisme social prétend (r)établir dans la société la concurrence et la sélection naturelle éliminant les individus les plus faibles. L'eugénisme négatif vise à empêcher les individus réputés inférieurs de procréer, par enfermement, interdiction de mariage ou stérilisation. L'eugénisme positif, lui, veut encourager la reproduction des individus réputés supérieurs, voire n'autoriser qu'elle. Ces discours ne sont donc pas nouveaux. Ce qui est nouveau, ce sont les progrès des techno-sciences afin de repérer la qualité génétique de la reproduction. Dans son livre Les Premières victimes du transhumanisme, Jean-Marie Le Méné écrit en exergue : « Quand la trisomie vaudra de l'or, le ventre des femmes ne leur appartiendra plus ». Cette phrase annonce la suite de ses propos. Cet opposant à l'eugénisme a monté la Fondation Jérôme Lejeune qui a pour vocation de lutter contre ce qu'il appelle le « racisme chromosomique » et finance la guérison de la trisomie. Dès le début de l'ouvrage, il rappelle que sa fondation, dans le cadre de la journée mondiale de la trisomie, avait en 2014 présenté une vidéo montrant des trisomiques heureux, remerciant leur mère de les avoir mis au monde. Après avoir été récompensée lors du Festival de Cannes, à Venise, etc, le Conseil Supérieur de l'audiovisuel prononça un avis de censure et retira la vidéo des écrans. Pourquoi ? Dans un article du Monde du 31 mai 2019, on peut lire que « Jean-Marie Le Méné intervient régulièrement dans les médias ou sur son propre site Genethique.org où il se prononce contre l’IVG, la Procréation médicale assistée (PMA), la gestation pour autrui (GPA)… En mars 2015, dans une interview publiée sur le site d’extrême droite Boulevard Voltaire, il suggérait une corrélation entre « avortement de masse » et « immigration de masse » ».

Rien de plus confus que l'adhésion ou pas à l'eugénisme, ou encore à la morale.

 

Eugénisme d'Etat et eugénisme privé : au nom de la morale

Contrôle des mariages, stérilisation volontaire ou forcée, restriction de l'immigration : telles sont au XXe siècle les pratiques idéologiques eugénistes des Etats, écrit Laurence Perbal, de l'Université libre de Bruxelles dans L'Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme , à l'article Eugénisme . La pratique eugéniste peut aussi se faire au sein de la famille par les futurs parents. Du point de vue des raisons de l'Etat on trouve le méliorisme. « Ses adeptes font un lien entre pauvreté, crime, intempérance et manque d'hygiène » . C'est ce qui conduit Francis Galton, cousin de Charles Darwin, à proposer en 1883 le concept d'eugénisme et à écrire en 1901 : « La possibilité d'améliorer la race d'une nation dépend du pouvoir d'augmenter la productivité des meilleurs éléments. C'est bien plus important que d'empêcher la reproduction des plus mauvais » . Abandon des plus pauvres.

A cet eugénisme conservateur qui pose d'emblée un discours de l'innéité autour de la « race » – notion qui sera rejetée des sciences comme idéologique – répond un autre eugénisme qui prend appui sur les luttes féministes liées à la reproduction et le discours des experts scientifiques qui aboutira au développement des contraceptifs et plannings familiaux. Si la morale sexuelle apparaît au cœur des discours féministes, elle est parcourue par de multiples divisions autour notamment des questions de races et de positions sociales .

 

Idéologie et sciences

Dans Idéologie et rationalité, Georges Canguilhem prenait l'exemple de la théorie de Mendel à propos de l'hérédité qu'il oppose à Vénus physique de Maupertuis, en qui certains historiens voyaient les prémisses de la génétique. Mendel est un chercheur. A ce titre il pose une hypothèse à vérifier. Il a inventé le concept de « caractère » comme ce qui est transmis héréditairement et « non comme agent élémentaire de la transmission » . Il rejette les questions sur l'hybridation, l'idéologie de la transmission héréditaire, l'esprit amateur de curiosités comme autant d'obstacles à la pensée scientifique. Il n'y ainsi nulle continuité entre ce que pouvaient écrire Maupertuis et Mendel. Les scientifiques procèdent par mise à l'écart de toute forme de langage ordinaire. Plus, « Une connaissance critique de son projet et de son problème se sait d'abord à distance de son objet opératoirement construit ». . L'objet de la génétique n'est pas donné. Il est construit par la science biologique associée à d'autres sciences.

 

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