La tératologie et ses monstres aux manipulations génétiques : les prodiges au coeur des sciences.

On croyait s'être débarrassé de l'émerveillement devant les prodiges des sciences. Dans son Discours de la Méthode, Descartes, dans le livre consacré à la Dioptrique, n'avait pas hésité à rejeter hors des sciences les domaines du merveilleux. Les manipulations génétiques remettent au goût du jour cette question en développant un attrait pour l'univers du monstrueux, en sortant des limites imparties par la reproduction biologique.

C'est ce goût pour « les monstres » et la « tératologie » que présente et interroge Pierre-Frédéric Daled  dans son article « Tératologie », au sein de l'ouvrage collectif Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme. Y-a-t-il encore une place pour l'éthique dans le champ de la recherche scientifique ?

 

Science ou art ?

Que pensez-vous du mélange des espèces ? C'est la question que pose Diderot dans Le Rêve de d'Alembert au mathématicien d'Alembert. Celui-ci répondra : « C'est une question de physique, de morale et de poétique ». Cette question est encore d'actualité en 2007, date où paraît Life extrem : Guide des nouvelles formes de vie d'Eduardo Kac et Avital Ronell. Cet ouvrage d'art présentait « des êtres vivants conçus ces derniers siècles pour la recherche scientifique, l'industrie du divertissement ou de l'ornementation et qui allaient de la pastèque cubique au « taureau Schwarzenegger », à Dolly la clone ou à la rose bleue transgénétique ». Il y avait aussi un lapin dont l'ADN mêlé à celui d'une méduse avait vu le jour dans le laboratoire de Louis-Marie Houdebine. Ce lapin, qui paraît phosphorescent sous une lumière ultraviolette, n'a pas été créé, selon le scientifique, à des fins artistiques . Cette interrogation par l'art de la destination scientifique à des fins médicales de ces espèces croisées, par leur exposition-exhibition, montre la force de l'imagination dans la création scientifique. Elle renvoie également à la fantasmagorie autour du monstre, à la fragilité des expérimentations scientifiques prêtes à basculer dans l'exhibition. L'art aurait ainsi une dimension morale, vieil avatar d'un humanisme qui s'effondre.

 

Monstres et tératologie

La question des monstres a longtemps été vue comme un prodige interrogeant la norme naturelle. Aristote rencontre « le monstre » et le définit comme une déviation de la norme qui ne saurait être viable, confirmant du même coup la loi naturelle dans sa nécessité. « Ainsi, ceux qui s’écartent légèrement de la nature vivent d’ordinaire, mais ceux qui s’en écartent davantage ne vivent pas, puisque l’anomalie touche toutes les parties vitales. » . Descartes, avec l'hydropique qui, en buvant, ne cesse de se détruire, allant ainsi contre la loi de la nécessité de s'hydrater, y voit la confirmation du mécanisme toujours aveugle à la question du bien et du mal. C'est Etienne Geoffroy Saint Hilaire (1805-1861) qui crée la tératologie, étude des monstres. « Je cherchais à entraîner l'organisation dans des voies insolites », écrira-t-il . Mot confus que celui d'insolite.

En 1962, le médecin et philosophe Georges Canguilhem (1904-1995) écrivait : « L'ignorance des anciens tenait les monstres pour des « jeux de la nature », la science des contemporains en faisait le « jeu des savants » . Citant René-Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757) qui rêvait du croisement des espèces, des poules vêtues de poils ou des lapins couverts de plumes, Canguilhem écrivait : « Que dirons-nous le jour où nous apprendrons que l'on a tenté sur l'homme des expériences de tératogénie ? » . Le premier clone, Dolly, fut à ce titre riche de débats contradictoires sur la responsabilité des scientifiques. Pour G. Canguilhem, les mots de monstruosité et de monstrueux n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Le premier renvoie à l'exception qui confirme la règle ; le second est non viable et installe le scabreux en s'éloignant des lois du vivant. L'insolite a par conséquent ses limites.

 

L'homme maître et possesseur de la vie ?

En 1933, le généticien allemand Richard Goldschmidt (1878-1958) avait introduit la notion de « monstre prometteur » au sens où il était reproductible à volonté. Ce que retient Jean Gayon (1949-2018) de cette affirmation, c'est le pouvoir démiurgique confié au savant. Walter Gehring (1939 - 2014), introduisant l'expression de « gènes maîtres », est encore plus radical. Ce dernier reprend une des étymologies du mot « monstre » (monestrum) et déclare : « En ce vieux sens, le monstre est une leçon qui nous vient des dieux, un « monument » - bref un prodige » . Walter Gehring est un pionnier de la biologie moléculaire du développement. Sa découverte de l'homeobox a ouvert une voie de recherche qui a éclairé d'un jour nouveau un des problèmes fondamentaux de l'embryologie : comment est établi le plan d'organisation du corps des organismes multicellulaires au cours de l'embryogenèse ? Cependant le glissement du discours scientifique vers la fantasmagorie du monstre n'est jamais bien loin.

 

Le jeu des possibles

En 1981, dans Le jeu des possibles, le biologiste François Jacob écrivait : « La sexualité n'est pas une condition nécessaire à la vie ». En 1970, dans la logique du vivant, il en appelait à l'intervention sur l'exécution du programme génétique, « pour en corriger certains défauts, pour y glisser des suppléments » .

En ce qui concerne la reproduction de la vie, la norme a toujours été la sexualité qui ne saurait se réduire à la « fabrication ». Gérard Huber, dans L'homme dupliqué. Clonage humain : effroi et séduction, écrivait à ce propos : « Les relations subtiles, changeantes et innombrables que l'oeuf, le fœtus, l'autre nouent avec leur environnement rendent irréalisable la copie en tant que telle » . La reproduction biologique ne peut se dispenser de l'ensemble constitué par la mémoire et le langage fondateurs du désir. Le clone n'est-il pas ce désir, au même titre que le monstre nous montre le désir de maîtrise de l'homme sur la nature ?

La question demeure alors de la force de l'éthique face au discours du désir.


 

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