Littérature

Mai 68, révolution par l'idée

Couverture ouvrage

Blanchot Maurice Jean-Franois Hamel (dir.) Eric Hoppenot (dir.)
Gallimard , 160 pages

Mai 68, ou l'expérience du refus des événements et des commémorations
[vendredi 27 avril 2018]


Les textes de Blanchot, Sartre, Lipovetsky, Sollers et dautres, composs en ou sur 68, expriment une sorte de feu intrieur qui a maintenu et maintient chacun deux en veil jusqu nos jours.

Contrairement à une idée reçue, les acteurs d’un moment historique tel que Mai 68 ne se contentent pas de barricades et des manifestations et l’histoire ne passe pas nécessairement derrière leur dos. Dans ces journées de révolte ou de révolution, ils ne font souvent l’histoire qu’en s’interrogeant sur l’histoire qu’ils font, fut-ce en se trompant. Et ils alimentent le mouvement de leurs discussions sur les modes du refus, sur la tournure des événements et sur la stratégie du mouvement, passant d’autant plus en revue les slogans, les tracts ou les communiqués qu’ils s’écrivent sous la menace de la répression. Ils portent eux-mêmes le danger sur la scène politique et, comme l’écrit Maurice Blanchot : « passent avec le passant qui les transmet, les perd ou les oublie ».

L’une des caractéristiques de Mai 68, de ce point de vue, est justement la constante remise en jeu de la réflexion au cours des mouvements, l’exigence de penser d’emblée à la hauteur des événements. C’est l’autoréflexion des acteurs de l’histoire ; le fait de faire suivre l’action de discours sur l’action, qui la légitiment en retour. L’importance de l’événement est ainsi renforcée par les discours produits sur lui, voire par le fait que certains ont collectionné dès le mois de mai des objets et affiches qui entreront ensuite dans des collections privées ou sur un marché. Mais plus encore, une caractéristique de Mai 68 fut une manière de répondre au souci de s’affranchir toujours plus de toute organisation autoritaire de la vie commune, de refuser les assignations sociales, et de révoquer les identités individuelles closes sur elles-mêmes en réinventant la politique.

De là le phrasé : « Tout de même nous parlons » (appliqué, à l’époque, à la fois à Mai 68 et au Printemps de Prague). Et le rôle nouveau dont est investie la parole est accompagné d’une manière d’entretenir une interrogation critique radicale sur le mouvement lui-même. Tout s’y discutait sur place, immédiatement alimenté par les catégories de l’époque, d’autant que les mouvements de pensée dominants, y compris dans les mouvements de mai, étaient pris eux-mêmes dans des conflits internes (le structuralisme, l’existentialisme, le marxisme notamment).

Deux anthologies permettent de vérifier cette lecture de l’événement. Elles sont publiées simultanément. L’une est consacrée au seul Maurice Blanchot, à son approche et à son vécu des événements ; l’autre propose des extraits de discours de l’époque – affichant une volonté de témoigner à la première personne – avançant des interprétations du mouvement et interrogeant l’idée même de commémoration relative à Mai 68. La première est présentée par Jean-François Hamel et Éric Hoppenot et la seconde par Sophie Doudet. La lecture combinée de ces deux anthologies ne reconduit pas seulement à une atmosphère et aux problèmes d’une époque, ce qui de toute manière est central. Elle prend aussi en mains une perspective essentielle : comment pouvons-nous nous rapporter à Mai 68 en 2018 ? Quels mots peuvent être utilisés sans qu’ils trahissent les événements ?

 

Maurice Blanchot et Mai 68

Si pour Blanchot « tout doit être fait pour préserver le sens de ce soulèvement », c’est qu’il pense à trois choses simultanément, affichées dans les textes présentés dans ce volume selon l’ordre chronologique de leur mise en public : d’abord les tracts publiés, ensuite les fonds d’archives et les manuscrits, enfin des inédits comme des lettres (qu’un appareil de notes permet de situer dans l’époque et vis-à-vis des préoccupations particulières de Blanchot).

Le début donne à observer son propre cheminement et son adhésion aux objectifs des militants. Blanchot, en effet, doit assumer son discours présent (en 68) contre lui-même : il a rompu avec la période antérieure, avec son adhésion à l’extrême-droite dans les années 1930 – c’est dire si le texte de 1968 portant sur « le communisme sans héritage », condamnant le nationalisme et le patriotisme, résulte d’une connaissance précise de ces idéologies – et il participe aux événements de Mai. Il y engage sa responsabilité d’écrivain en s’orientant par rapport à eux. Le mois de mai l’a confirmé dans cette exigence de rupture aux multiples conséquences pour lui-même (rupture avec la NRF comprise). Il accepte aussi de publier des textes anonymement, non pour se cacher, mais pour faciliter l’émergence d’une parole collective et plurielle, une parole relevant du « communisme d’écriture » (quitte à ce que plus tard cet anonymat soit levé, par Blanchot lui-même).

Ensuite, il pense aux réalisations qui l’intéressent durant la période (et qui débordent Paris, puisqu’il parle aussi de Prague, de la Yougoslavie…). C’est en particulier le cas de la création du Comité d’action étudiants-écrivains, dont la réunion inaugurale se tient le 20 mai. Dès le lendemain, d’ailleurs, une délégation d’écrivains quitte le Comité pour prendre d’assaut la Société des gens de lettres à l’hôtel de Massa et y fonder l’Union des écrivains. Blanchot y retrouve nombre d’écrivains : Robert Antelme, Margueritte Duras, Jean Duvignaud, Daniel Guérin et d’autres (les listes des noms sont données pour chaque texte publié dans ce volume). Ces réalisations ont deux traits majeurs : elles opèrent comme un cri (de combat) contre les ségrégations, les répressions ou les nationalismes guerriers. Et surtout, elles donnent une nouvelle puissance à la rue (sur laquelle Blanchot revient dans un texte d’octobre 1968), aux actions exemplaires (idem) et à un certain nombre de pratiques qui ne sont pas sans évoquer les ligues des années 30...

Enfin, Blanchot garde en tête le rapport entre les conquêtes et discussions du moment et les commentaires susceptibles d’être formulés à l’avenir. Aussi s’attarde-t-il sur les concepts à partir desquels les manifestations prennent corps : un ordre du monde aliéné contre lequel il faut entrer en guerre en acceptant de sortir de soi-même, de la religion, de la famille et de l’État ; contre lequel il faut entrer en dissidence (le terme multiplie alors ses usages). Ce mode d’interprétation de la société doit être prolongé ou maintenu. Et à l’encontre de cette société, c’est une « rupture » qui est exigée, par Blanchot.

Cette rupture, il faut l’organiser et la rendre toujours plus réelle et radicale : elle est rupture avec le pouvoir, mais aussi avec la notion de pouvoir, avec ce qui se contente d’être, et donc avec les privilèges. Elle est enfin rupture avec les conceptions fréquentes de la rupture, qui en font un moment seulement négatif. Le texte intitulé « Affirmer la rupture » (octobre 1968) constitue ainsi le programme idéologique du Comité. A la même époque d’autres textes s’adressent au futur : ainsi de celui qui s’intitule « Le communisme sans héritage », qui souligne que le communisme ne saurait être l’héritier de lui-même, et qu’il est toujours appelé à laisser se perdre le legs des siècles, fût-il vénérable. C’est dire aussi que la position à occuper par chacun dans le legs n’est pas simple, et Blanchot a raison de le préciser : il ne faut pas permettre qu’on écrive jamais sur l’événement mai 68, car « c’est par avance le fausser et l’avoir toujours déjà manqué ».

En quoi notre époque est directement concernée, dès lors qu’elle enferme l’écriture murale de 68 dans de beaux livres figés ou des commentaires définitifs de sociologues. Comment les tracts subits, les graffitis essentiels, les affiches qui n’ont pas besoin d’être lues peuvent-ils survivre dans ces manœuvres d’enfermement, écrit Blanchot, en empruntant cette idée à Émile Copfermann et à son analyse des écritures militantes ? Au demeurant, signale la note, les membres du Comité ne sont pas d’accord entre eux sur cette question du livre et Blanchot sera obligé d’y revenir plus tard…

 

Commémorer ?

Le parti pris de dire l’événement en même temps qu’on l’exécute n’est qu’une des caractéristiques de Mai 68. Il en est une autre, dont on se demande, depuis Immanuel Kant, si elle n’accompagne pas tout moment de l’histoire : le fait de se célébrer dans le temps même de sa réalisation. Certes, les acteurs ne peuvent se rendre maître de la signification dont sera investi l’événement vu d’un point de vue postérieur. Mais on se souvient qu’un François Châtelet estimait que Mai 68 n’existait finalement que par la glose qu’il a suscitée dès cette réalisation. Mai 68 a-t-il ouvert une voie vers sa propre consécration autoréférentielle ?

Comment se sédimente la mémoire collective autour de cet événement ? Par des célébrations immédiates. Pour autant, selon Pierre Nora, il y a bien aussi commémoration, dans ce cas. Mais il s’agit alors d’une commémoration dite « involontaire », parce qu’elle témoigne surtout de la difficulté à agir sans commémorer. Le propos est intéressant : il est publié en 1997, à partir d’une comparaison avec la commémoration de la Révolution française et avec le fait que l’idée de commémorer la prise de la Bastille s’est exprimée dès le lendemain de l’événement. Si la commémoration prétend répéter un événement en tenant compte de la distance avec lui mais aussi de la volonté de l’abolir, la célébration a tendance à se penser de manière autoréférentielle.

Encore Nora se réclame-t-il d’un modèle relatif au cadre réputé unitaire de l’État-nation, si bien qu’il commente mai 68 à l’aune de son effacement. Le modèle de la commémoration de la Révolution française supposait une souveraineté impersonnelle et affirmatrice, raison d’être des manifestations. Et il supposait l’unité d’une histoire à laquelle on n’adhère plus, déjà en 68. Par avance, 68 annonce désormais des multiplicités d’interprétations, d’initiatives, l’absence de construction monumentale, de lieux de référence et d’engagements spécifiques

Alors que faire avec Mai 68 ? Pour Nora, nulle commémoration. Au mieux une exaltation des mémoires individuelles, imprévisibles et capricieuses. Au demeurant, la réussite mémorielle n’est-elle pas le signe d’un échec politique ?

 

La palabre permanente

Faut-il ranger sous ce titre une partie des extraits de texte proposés dans la seconde anthologie ? Éventuellement, et à condition de garder en tête l’idée selon laquelle affirmer une parole, réprimée sur la scène publique, revient bien à construire une scène politique qui n’a rien à voir avec « la » politique habituellement requise. Ces textes proviennent d’Annie Le Brun, Jean-Paul Sartre, Antoinette Fouque, Jean-Paul Aron, Philippe Sollers ou Gilles Lipovetsky, et on ne peut examiner les limites de cette liste sans reconnaître que s’ordonne dans cette succession de paroles d’époque, ou postérieures, une véritable composition symphonique. Ces textes proviennent de revues (pour Le Brun, Sartre et Fouque) ou d’ouvrages (pour Aron, Sollers et Lipovetsky). Ils tiennent évidemment aux options de leurs auteurs, que rappellent les courtes notices biographiques précédant chaque extrait.

À les retraverser avec la distance temporelle, on est pourtant frappé par certains points communs : des mots qui reviennent sans cesse (rompre, répondre, incontrôlable, trainée de poudre, révolte, révolution…), des noms de lieux très parisien tout de même (Nanterre, la Sorbonne, l’Odéon…) et des craintes (la répression, les CRS, la police, les renseignements généraux…).

Surtout, ces textes se trouvent réunis par une volonté commune d’inventer une nouvelle langue (« une irruption d’une langue vivante », écrit Sollers), de célébrer une libération de la parole, de rendre compte de la fulgurance de l’oral et de ne jamais oublier que les partages sociaux, sexuels et de genre (ainsi que la défiguration des femmes, précise Antoinette Fouque) traversent le langage. Comment parler d’une réalité vibrante, qui ne se réduit pas à des recueils de dates et d’événements (grèves, prise de la Sorbonne, manifestation, meeting de la Mutualité…) ? S’il est possible d’en parler, ce recueil met en pièce tous les discours sur un prétendu verbiage révolutionnaire : on est très loin de cela, dans ce recueil comme au-delà.

On pourrait même affirmer qu’à les comparer aux textes de l’époque, aux grands commentaires qui en sont faits et à un certain esprit de Mai, les discours contemporains sont plutôt fatigués et ennuyeux. Chaque auteur du recueil, qu’on soit en accord ou en désaccord avec lui, profile un souffle de Mai 68 qu’il ne veut pas voir s’éteindre. Une sorte de feu intérieur qui a maintenu et maintient chacun d’eux en éveil jusqu’à nos jours.

 

* Dossier : Mai 68 : retrouver l'événement.

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2 commentaires

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MC

04/05/18 17:43
Si cela vous intéresse, Que-sais-je a lancé un parcours culturel en ligne sur Mai 68 à découvrir ici http://arti.ps/mai68.
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Bruno A.

16/05/18 16:06
A voir: Conférence vidéo non-commémorative de Jacques Cheminade sur Mai 68 et l'erreur fondamentale qui s'y est glissée. https://www.youtube.com/wat...

Citation:


"On n'est pas ici pour commémorer mai 68. Les commémorations sont un cimetière, et le 'c'était mieux avant' - de droite comme de gauche -, c'est un égarement imbécile parmi les tombes.

Alors, pourquoi se pencher sur mai 68? Et bien parce que si un individu tombe malade, il a besoin d'un bon médecin qui l'invite à travailler sur son histoire (particulièrement s'il est dans un état de dépression) afin qu'il puisse construire un récit qui lui permette de se projeter vers l'avenir. C'est la même chose pour une nation: quand elle est malade, elle doit travailler sur son histoire pour être capable de guérir et de se projeter vers l'avenir".

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