Une nouvelle histoire de Mai 68 qui propose un récit global et compréhensif de l’événement et de ses acteurs loin des raccourcis habituels.

« Nul besoin de calamiteuse catastrophe pour concevoir un 1968 épars et oublié, dont seuls des fragments subsisteraient : un événement désossé, débité en tranches, morceaux choisis vendus à l’encan ou exposés dans un mausolée. D’ores et déjà, il a été déformé et défiguré : tout cela n’aurait été que jeu, si peu réfléchi et si peu sérieux – une parenthèse heureuse mais vite refermée avec, dans les mâchoires qui l’enserrent, le goût amer des espérances broyées. » écrit l’historienne Ludivine Bantigny en introduction de son 1968. De grands soirs en petits matins. Le ton est donné, l’objectif également : sauver Mai 68 de sa mauvaise réputation, celle d’un événement contestataire sans proposition.

La spécialiste de la jeunesse en France invite à « varier les angles d’observation », en commençant par décentrer le regard, habituellement focalisé sur Paris, à se saisir des nombreuses archives existantes et inexploitées, mais aussi à « prendre au sérieux, à bonne distance des ricanements ou des reniements. » L’événement a donné lieu à de nombreuses expérimentations éminemment « politiques », dans le sens que lui confère le philosophe Jacques Rancière, c’est-à-dire d’un approfondissement de l’égalité et de l’émancipation. Par ailleurs, si « l’événement ne brise ni toutes les barrières ni toutes les frontières. Il n’empêche : des univers sociaux se rencontrent, les classements et les hiérarchies sont interrogés, comme le sont les identités. » Rencontres sociales, mais également internationales : les différents mouvements nationaux se répondent, en particulier dans la sphère étudiante, attentive au Tiers-Monde et à l’opposition à la Guerre du Vietnam.

Diversifier les points de vue conduit à analyser Mai 68 à travers le prisme du genre, même si l’égalité des sexes ne fut pas la revendication la plus proéminente, mais aussi via les notions de « corps », « d’émotions » et d’utopie. Dans une telle perspective globale, les oppositions au mouvement ont également leur place et, plus largement, les réactions des contemporains. En conséquence, Ludivine Bantigny privilégie les sources produites sur le moment, dans une démarche compréhensive, par rapport aux récits a posteriori et éloignés de l’événement. Par ailleurs, cette ambition kaléidoscopique l’oblige à tenir ensemble histoire par le haut et histoire par le bas.

1968. De grands soirs en petits matins est résolument une œuvre d’historienne . Pour autant, « l’auteure de ces lignes ne s’en cache pas : les protagonistes de la contestation lui sont devenus, malgré le temps passé, comme des ami(e)s ou des allié(e)s. Le « je » peut bien se faufiler ici, sortir un instant de sa coulisse : j’admire leur courage, leur détermination, leur rire et par-dessus tout leur grand désir de changer, au moins un peu, le monde tel qu’il est. Je me sens de leur côté. »

 

Mai 68 n’est pas surgi de nulle part. L’événement a connu plusieurs répétitions lors des années le précédent et que Bantigny qualifie d’« en réalité critiques ». Le climat est marqué par la démocratisation de l’Université alors que le poids de l’héritage – mis en avant par Bourdieu et Passeron – reste encore très fort, par des arts engagés et vecteurs de critique sociale, par un contexte de Guerre froide où la révolution a cours : culturelle en Chine, d’exportation en Amérique latine à partir de Cuba. 1966 marque le début du ralentissement économique et des difficultés sociales, dans le monde agricole et ouvrier, avec une première série de grèves importantes en 1967. Le mouvement étudiant du « 22-Mars » s’insurge pour sa part contre les règlements des cités universitaires et des projets de sélection. En bref, à la veille de l’explosion, la France ne s’ennuie pas.

 

Les acteurs du mouvement

L’historiographie a longtemps retenu l’idée d’une réaction en chaîne à l’occasion de Mai 68. Bantigny avance l’idée d’une concomitance des luttes et d’une jonction (des « métissages sociaux ») s’expliquant notamment par un âge partagé, celui des étudiants et des jeunes ouvriers, et par un désir de soutien populaire. Les occupations de facultés et d’usines sont des opportunités de renforcement de cette solidarité, qui se retrouve dans la mobilisation du monde agricole, qui assure, dans certains cas, le ravitaillement des grévistes. La spontanéité et le mimétisme rentrent aussi dans cette équation dont témoignent les comparaisons régionales des temporalités et de l’ampleur des mobilisations.

Les revendications révèlent en creux les conditions de travail des grévistes, telles que les longues heures de travail ou les niveaux de rémunérations. Les aspirations sont donc matérielles, mais aussi symboliques, comme la fin d’une hiérarchie quasi militaire ou plus simplement plus de respect. Elles s’inscrivent dans la lutte pour la « reconnaissance » conceptualisée par le philosophe allemand Alex Honneth. Les protagonistes ne sont bien sûr pas unanimes dans leurs objectifs et stratégies. Les conflits émaillent l’histoire de Mai 68 : entre groupes (les gauchistes contre le PCF) et au sein de certaines organisations (comme la CGT). Ils réactivent de vieux clivages (anarchistes contre communistes). Ainsi, le PCF et la CGT s’efforcent de maintenir un certain ordre et d’obtenir la satisfaction de revendications salariales. De son côté, la CFDT espère des transformations plus profondes et dépassant le seul cadre du travail. In fine, c’est l’alternative classique entre réforme et révolution qui refait surface.

 

La répression et l’opposition

Mobilisation de la société, réaction de l’État. L’événement constitue une mise à l’épreuve de la police. Elle joue un rôle dans le déclenchement de la grève générale en réaction à la violence physique de la confrontation entre forces de l’ordre et premiers manifestants. Si le maintien de l’ordre repose sur la distance et l’évitement de l’engagement violent, l’usage de matraques et de « bidules » nuancent en pratique cette doctrine. La police est mobilisée de façon constante et ses membres sont sur le qui-vive. Maurice Grimaud, préfet de police de l’époque, est souvent cité pour son rôle modérateur. À travers les témoignages consultés, Bantigny estime toutefois « la répression violente et parfois acharnée », avec un tournant à la mort du commissaire René Lacroix à Lyon, longtemps considéré comme le seul mort de Mai 68 et qui fait oublier le décès de plusieurs ouvriers en juin de la même année.

Au sommet, les divergences ne se font pas tant sentir entre De Gaulle et Pompidou, sur comment endiguer la vague, qu'au sein du gouvernement et surtout de la majorité gaulliste, entre ailes gauche et droite. Les gaullistes de gauche prônent, en réponse au défi de la rue, la « participation ». Cependant, Grenelle est une négociation cadrée alors que la nomination du sévère Raymond Marcellin à l’Intérieur associée à des mouvements de troupes sont autant de démonstrations de force face à la menace de la « guerre civile ». Le contrôle de l’information, via l’ORTF, l’interdiction de manifestations et la dissolution de groupes d’extrême-gauche complètent le dispositif, alors que les préfets sont mobilisés pour inciter les grévistes à reprendre le travail.

Les oppositions au mouvement passent par la réactivation du SAC gaulliste et par le soutien ambigu des ultra-droites au gaullisme, au nom de la lutte contre les « rouges ». La contre-mobilisation est aussi étudiante avec l’apolitique FNEF, qui penche néanmoins à droite, et les engagés de l’Occident qui s’affirme comme le « groupe le plus virulent » et ne rechigne pas aux affrontements directs. Les Comités de défense de la République (CDR) sont fondés à partir du 20 mai et jouent sur la corde de la peur du « communisme », comme les futurs candidats aux législatives anticipées. Ces groupes convergent lors de la grande manifestation de soutien au général.

 

« L’expérience sensible du politique »

Les émotions sont l’un des fondements de l’événement. Bantigny estime qu’il faut leur prêter attention à rebours de l’historiographie jusqu’ici. En effet, il est difficile de comprendre Mai 68 sans invoquer la joie de peser sur l’Histoire et de ne plus être seul dans sa lutte, l’engagement des corps dans l’action, parfois violente, ou encore l’indignation face à la violence de la répression, indignation qui se transforme pour certains en colère, voire en haine. Ainsi, dans sa stratégie de décrédibilisation de ses adversaires, le pouvoir n’hésite pas à recourir à des termes appartenant au registre de la folie. Du côté des opposants au mouvement, c’est la peur qui domine : en tant que sentiment dans les journaux intimes, en tant qu’argument lors de la campagne électorale.

L’épisode est aussi celui d’une prise de parole et de sa libération. L’humour et la poésie occupent une place importante à cet égard. De Gaulle est l’une des premières cibles de ces moqueries. L’autodérision a droit de cité tout comme la rage des poètes. La musique accompagne les grèves quand des représentations théâtrales sont données sur les lieux occupés. Les Situationnistes jouent un rôle fort avec la pratique du détournement popularisée, entre autres, par l’apparition de slogans sur les murs. Plus largement, « l’événement brise une évidence sociale, celle de la parole autorisée, réservée et cloisonnée. »

Mai 68 ne donne pas la première place aux femmes, en retrait du mouvement. Elles n’en sont pas absentes et, pour beaucoup d’entre elles, il s’agit d’un premier engagement déterminant. Cependant, flotte un air de « machisme ambiant, sexisme violent », même là où il est le moins attendu, c’est-à-dire au sein d’un mouvement qui dénonce les oppressions quelles qu’elles soient. Les femmes ne peuvent pas investir tous les espaces de la mobilisation (pas d’occupation d’usine la nuit par exemple). Elles restent largement cantonnées à leurs rôles traditionnels (l’épouse, la mère) dans les revendications politiques et syndicales. Il y a eu peu de mots d'ordre spécifiquement féministes lors du mouvement. Leur prise de parole est plus difficile, les grèves féminines représentent une « double effraction » pour reprendre l’expression de Xavier Vigna. De même, la libération sexuelle, inspirée par Wilhelm Reich, lie davantage révolutions sexuelle et sociale que sexualité et genre.

 

Alternatives, utopies et déceptions

En Mai 68, l’imagination est aussi service de la « critique » telle que l’envisage Luc Boltanski, à savoir dans un souci de « justice sociale » et dans un horizon d’« attente morale ». L’ébullition touche de nombreux milieux : les arts, l’architecture, la médecine, l’enseignement et l’Université, mais aussi l’Église. « La contestation n’est pas que principe du refus : à la pratique de la critique se mêle, inséparable, l’imagination politique. »

Dans ce domaine, le clivage entre revendications et alternative, que résume imparfaitement l’idée d’autogestion, dépasse l’opposition entre CGT et CFDT associée au PSU. L’autonomie et l’autogestion questionnement de manière générale les places accordées à chacun. Elles ne dispensent pas d’une interrogation sur leurs limites propres, comme la peur de la récupération. Dans le cas des universités, le désir d’autonomie se double d’une série de craintes : mise en concurrence, retour au mandarinat local, réduction des moyens et d’une compromission dans la gestion.

Plus largement, Mai 68 consacre le retour de la perspective révolutionnaire dans une société moderne qui semblait l’avoir exclue de son répertoire d’action. La démocratie représentative est un temps rejetée au profit d’une démocratie directe. Le repoussoir du capitalisme unit quant à lui les groupes d’extrême-gauche (PSU, trotskistes et maoïstes) au-delà de leurs différences.

L’arrière-saison est d’autant plus amère que les espoirs ont été grands. Le reflux de juin n’est d’abord que performatif puisque se prolongent de nombreuses grèves. Le patronat fait preuve de dureté lors de la reprise, alors que les augmentations de salaires acquises lors de Grenelle sont en partie gommées par l’inflation. La déception domine globalement chez les syndicats. La victoire conservatrice aux élections législatives est amplifiée par le mode de scrutin. Plus que les acquis matériels et sociaux, c’est la mémoire de l’engagement collectif qui s’avère le résultat le plus précieux pour Bantigny : « ce qui compte finalement, c’est que l’événement ait bouleversé des existences. » Par son caractère politique, en tant qu'exemple de réactivation de la démocratie directe et quotidienne, Mai 68 reste une « source d’inspiration ».

 

Avec 1968. De grands soirs en petits matins, Ludivine Bantigny offre une histoire globale de l’événement réussie, et émouvante par endroits. Elle s’appuie bien sûr les travaux de plusieurs de ses prédécesseurs comme Michelle Zancarini-Fournel, Xavier Vigna et Boris Gobille, qu’elle complète et développe à partir d’un impressionnant travail d’archives, photographies comprises, nourri de questionnements historiques, philosophiques et sociologiques, le tout servi par une très belle plume. Sa sympathie déclarée pour ses protagonistes l’amène parfois à se montrer trop rapide et moins compréhensive dans la reconstitution des motivations des opposants au mouvement ou au sujet des divergences au sein du gouvernement. Pour autant, elle se montre lucide sur les acteurs eux-mêmes, comme en témoignent les passages relatifs au genre. Surtout, elle souligne l’engagement de millions d’anonymes dans Mai 68 et qui, comme l’avait étudié Julie Pagis , ne sont pas « passés du col Mao au Rotary » #nf#

 

* Dossier : Mai 68 : retrouver l'événement.