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Entretien avec Jean-Claude Casanova (1) : La création de la revue
[jeudi 10 avril 2008]



nonfiction.fr : Vous êtes le directeur d’une des principales revues intellectuelles en France : Commentaire. Nonfiction.fr a souhaité vous rencontrer, à l’occasion du trentième anniversaire de votre revue afin de discuter de son histoire, de son identité et de ses perspectives. Qu’est-ce qu’une revue ? À quoi les revues peuvent-elle servir dans les sociétés contemporaines ? Quels sont les liens au politique ? Voici quelques unes des questions auxquelles nous tenterons de répondre au cours de cet entretien. Mais d’abord, pourriez-vous vous présenter ?

Jean-Claude Casanova : En effet, je suis un des cofondateurs de la revue. Comme professeur, je viens des facultés de droit, mais j’ai essentiellement enseigné à Sciences Po. J’étais très lié avec Raymond Aron, dont j’ai été l’élève, l’assistant, le collaborateur et l’ami. Dans ma relation avec lui il y a l’admiration que je lui porte et, si je peux y prétendre, une filiation intellectuelle. Cette revue est donc liée à la fois à l’œuvre et la personne de Raymond Aron et aux circonstances de sa naissance, en 1978.


nonfiction.fr : Avant Commentaire, il y eut Contrepoint, pourquoi a-t-il fallu changer de revue ?

Jean-Claude Casanova : Avant Contrepoint il y avait beaucoup de revues dans lesquelles Raymond Aron a écrit et que ses disciples lisaient. Il y a eu Le Contrat Social, avant Le Contrat social il y a eu Preuve ou le Bulletin SEDEIS de Bertrand de Jouvenel, avant Preuves il y avait eu Liberté de l’esprit, pendant la guerre il y a eu La France Libre, revue que dirigeait Aron à Londres et par  laquelle il a appris à aimer et à animer une revue. Donc il y a une longue histoire des relations d’Aron avec les revues. Il existe aussi une vieille tradition de revues à contenu libéral et politique, tradition plus anglaise que française en Europe, mais, enfin, qui existe quand même chez nous : au XIXe la Revue française, de Guizot, qui est une revue politique, La Minerve de Benjamin Constant ou Le Conservateur de Chateaubriand. Nous célébrons et nous citons ces revues, et nous avons un sentiment de profond enracinement dans cette lignée.

Disons maintenant un mot de Contrepoint. Sans doute, ses fondateurs, c’est-à-dire Patrick Devedjian et Georges Liebert, pourront vous en  conter l’histoire, je dirai simplement ce qui a compté pour nous. Georges Liebert était étudiant au troisième cycle de Sciences Po où j’enseignais. Il était auparavant l’animateur de l’amicale des étudiants de la rue Saint Guillaume et publiait à ce titre un bulletin qui n’était pas conformiste. Après 1968, je l’ai présenté à Aron et il a suivi son séminaire. Le premier numéro de Contrepoint a paru en mai 1970. Il s’était produit une osmose entre les élèves d’Aron et le désir de Liebert d’animer une revue. Nous l’avons tous aidé, l’esprit de l’entreprise tenait en une réaction à mai 68 et, plus profondément, à l’anticommunisme, puisque le communisme, bien qu’il ait été ébranlé chez les intellectuels, jouait encore un rôle considérable dans la vie politique française. Le propriétaire est Patrick Devedjian, le rédacteur en chef, en fait directeur, est Georges Liebert. Contrepoint est une synthèse entre la personnalité très riche de Liebert, qui était très jeune au moment de la création, et un certain nombre de gens qui étaient nos amis. Pas seulement d’ailleurs, il y en avait d’autres plus proches de Liebert que de nous. Et puis, pour des raisons qui ne tiennent qu’à eux, les dirigeants de Contrepoint ne se sont pas entendus et la revue a disparu en mai 1976.

Est-ce que Contrepoint a joué un rôle dans la création de Commentaire ? Oui et non. Le plus important dans la décision de créer Commentaire, c’est d’abord  le fait qu’Aron avait quitté le Figaro à ce moment là, et qu’en 1977-78, le parti communiste, à cause de l’alliance offerte par Mitterrand, redevenait menaçant et influent grâce au programme commun qu’il inspirait largement, et surtout, il y a le phénomène central à nos yeux, d’une sorte d’apothéose de l’Union soviétique en Europe, le régime se durcit, les dissidents sont réprimés. Donc Aron, et nous tous, nous vivons une période d’inquiétude, de souci politique. Aron quittant le Figaro, Contrepoint ayant disparu, nous sommes quelques uns à nous être dit : "Il faut quand même que nous disposions d’une tribune dans laquelle nous pourrons nous exprimer librement." C’est à partir de cette analyse que nous avons décidé de créer Commentaire. Le souci et la recherche d’un moyen d’expression totalement à nous.


nonfiction.fr : Est-ce que Commentaire est le fruit direct d’une volonté d’Aron, ou est-ce que c’est plus vous, ou ses proches, qui êtes à l’initiative de cette revue ?

Jean-Claude Casanova : Je dirais une  convergence de nos opinions menant à une décision commune. La décision précise de fonder la revue a été prise un soir au domicile d’Alain Besançon, rue de Bourgogne. Étaient présents, je crois : Annie Kriegel, Raymond Aron, Jean Baechler, Alain Besançon bien sûr, François Bourricaud, Kostas Papaïoannou et moi. De ceux-là je suis sûr. Quand nous bavardons entre amis à propos de cette soirée, nous ne savons plus très bien ce qui a été dit et par qui. Nous n’avons pas de certitudes, mais je me souviens du moment, l’hiver 1977, du lieu et de deux points de la conversation.

C’est  donc, sans doute avant cette réunion, dans l’automne 1977, que la décision avait été prise, dans une conversation entre Aron et moi, chez lui un dimanche ; nous habitions le même immeuble et nous bavardions tous les dimanches soirs. Cette décision prise avec Aron a sans doute été précédée de conversations avec Alain Besançon et avec François Bourricaud. Le soir de la grande réunion chez Alain Besançon, nous avons discuté du titre à donner à la future revue. Je me souviens très bien de la conversation, Liberté de l’esprit était le premier choix, mais Aron hésitait à haute voix, il nous a dit "c’est un peu gênant vis-à-vis de Claude Mauriac", qui avait été le directeur de Liberté de l’esprit quand Aron y écrivait, "Mauriac voudra un jour peut-être utiliser ce titre". Liberté de l’esprit avait été la revue des gaullistes, et Aron y  avait  écrit, comme Malraux, Monnerot, Caillois et quelques autres, et aussi un garçon qui est là haut (J-C Casanova montre une photo), Branko Lazitch, un serbe, ami de Souvarine, qui avait été un élève d’Aron, et que nous retrouverons dans le premier numéro de Commentaire. Nous avons renoncé à ce premier titre. Et à ce moment là, quelqu’un a proposé Raisons. Je me souviens que Bourricaud a dit "Raisons, on ne sait pas si c’est singulier ou pluriel, ça ne s’entend pas à l’oreille et le sens change avec le singulier ou le pluriel" ; la remarque vaudra pour Commentaire. On a abandonné Raisons. Et nous discutons encore entre nous pour savoir qui a proposé Commentaire. Honnêtement, personne ne se souvient avec précision de qui a eu l’idée. Certainement, celui d’entre nous qui y a pensé le premier, comme nous tous, en nous y ralliant après une bonne heure de discussion, avons-nous été influencé par l’existence de Commentary, à New York qui est la revue de L’American Jewish Committee. Cette revue avait été dirigée par Irving Kristol, puis par Podhoretz. Hannah Arendt y avait écrit et beaucoup d’amis américains et anglais d’Aron ; elle avait publié des papiers d’Aron. Tous, nous la connaissions bien, nous avions pour la plupart vécu aux États-Unis, mais évidemment nous n’avons pas pensé un seul instant qu’il existait ou existerait une liaison, sinon de respect et de considération, entre les deux revues. Le mot "Commentaire", qui a ses lettres de noblesse en histoire et en littérature, nous a plu et il a été accepté, car il fallait bien aboutir. L’accord obtenu, il a fallu choisir entre le pluriel et le singulier. Le singulier était le plus combatif pour un titre malgré tout distant. Pour accentuer notre penchant combatif, Kostas Papaïoannou a proposé de sous-titrer par  la formule tirée du discours de Périclès : "Il n’y a pas de bonheur sans liberté, ni de liberté sans vaillance", formule qui dit bien qu’il faut combattre.

Là dessus la conversation s’est égarée sur Thucydide et sur Périclès et sur ce que pensaient l’un et l’autre, mais je me souviens l’avoir interrompue par un exposé prosaïque sur les statuts. Puisque Contrepoint avait péri à cause d’une bataille entre la propriété et la rédaction, nous devions nous prémunir contre tout risque de division. Avocat, fils d’avocat, j’ai proposé une société dont nous serions les actionnaires et Aron le président. J’étais le seul juriste et ce fut adopté. Pour achever la soirée on m’a nommé directeur, c'est-à-dire responsable pour l’imprimeur et devant les tribunaux. Je le suis encore.


nonfiction.fr : Le premier numéro s’ouvre par un liminaire assez long, de 4-5 pages, pour expliquer le sens, le nom de la revue Commentaire, ensuite pour expliquer son objet, les préoccupations qui vont être les siennes, et puis également signaler qu’elle s’inscrit dans la tradition libérale, mais qu’elle est ouverte. Est-ce que vous souvenez qui a rédigé ce liminaire ?

Jean-Claude Casanova : C’est Pierre Manent qui  a rédigé le texte de départ, on en a discuté, mais je ne crois pas qu’il ait été modifié.


>> Voir les extraits vidéos.

>> La version écrite de l'entretien est en onze parties :
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1 commentaire

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valentini

20/02/16 19:10
j'ouvre pour la première fois votre revue. Arnaud Leparmentier écrit mieux qu'il n'interviewe. Sur 28' il a l'air d'un crétin prétentieux. Mais il ne dépareille pas de Roquette, Quatremer et tuttu quanti. S'il écrit mieux qu'il n'intervient de vive voix, manifestement à propos du socialisme allemand et français, il ne sait pas de quoi il parle. Ou plutôt il en parle comme si la seconde guerre mondiale n'avait pas eu lieu, détruisant de fond en comble tout ce qui se rattachait encore au mouvement ouvrier et socialiste. Quant à nos Allemands si créatifs utiles et discipliné ils n'ont eu nul besoin d'un Bad Godesberg pour abjurer leur prétendu marxisme. Bernstein l'avait fait avant la guerre de 1914. Chacun sait ce qu'il en est advenu. Quant à Hollande et Schröder leur socialisme, que dire? Eh bien qu'il est à hennir de rire. Enfin pour en finir avec ce petit mot je propose de réécrire la citation qui vous tient lieu d'idée directrice comme suit : Pas de Monarque éclaire sans Révolution française et pas de Révolution Française sans massacre des Communards. à un moment effectivement il faut trancher. Et vous apprécierez le caractère rétroactif de cette réécriture puisqu'elle installe le présent à la place qu'il a lui-même choisi. Quant à l'auteur de cette citation, le mieux est de le nommer SI.TU.LE.DIS moins antique mais plus authentique par l'écholalie qui traverse les siècles.

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