Philosophie

La fin du monde : Essai sur les apocalypses culturelles

Couverture ouvrage

Ernesto De Martino
Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) , 480 pages

Le sens de la fin
[lundi 06 mars 2017]


A quoi servent nos visions d’apocalypse ? Devons-nous apprendre à vivre sans elles pour devenir réellement modernes ?

Quelles perspectives esquisser pour le monde de demain, si nous croyons vivre la fin du monde ? Quels risques nos actions font-elle courir au monde, au point de mettre son avenir en péril ? Y aura-t-il même un monde demain ? Telles sont les questions que notre époque ne cesse de remuer, d’une manière ou d’une autre, que l’on évoque l’écologie et le changement climatique, les guerres, le terrorisme, ou encore le désir d’apocalypse de quelques-uns. Chercheurs, imprécateurs et devins s’y affrontent, sous des angles certes différents et incompatibles, mais la prégnance des visions apocalyptiques – de la révélation d’une fin du monde – domine. Des artistes s’en inquiètent selon diverses modalités, parmi lesquels, de nos jours, Will Wilson par exemple, avec ses photographies qui mettent en scène un homme post-apocalyptique.

 

(Will Wilson, AIR: Confluence of Three Generations, 2015)

 

Dès lors qu’une crise menace une société ou une culture, les récits de l’effondrement du monde, de l’écroulement de son ordre, et de la familiarité avec lui abondent. Mais ces récits contiennent aussi, le plus souvent, l’idée d’une descente au plus profond du chaos, avant une remontée possible vers l’ordre. Ils combinent apocalypse et eschatologie. Reconnaître ce phénomène, et le prendre au sérieux, devrait inciter les chercheurs à lire, ou relire, selon les cas, la traduction désormais proposée de l’« ouvrage » de l’anthropologue italien Ernesto De Martino (1908-1965), malgré les difficultés qu’il oppose à sa lecture. Car d’abord, il s’adresse plutôt aux philosophes (de son côté, De Martino côtoie constamment Jaspers, Eliade, Croce, Cullmann), ethnologues, sociologues, anthropologues, psychiatres voire théologiens (à l’époque de ses recherches, De Martino consulte souvent Bultmann). Et ensuite, parce que La fin du monde, qui ramasse des éléments théoriques introduits dans ses ouvrages précédents, consiste plutôt en notes préparatoires à un ouvrage dont la rédaction à été interrompue par la mort de l’auteur. La nature de ces notes – composées d’écrits en cours, d’extraits de textes d’auteurs divers à utiliser, de dossiers d’archives et de lectures, et de bibliographies dont l’exploration est projetée – rend ainsi la lecture de cette édition peu aisée, quoique l’ensemble soit complété de brefs textes achevés (des conférences essentiellement) qui synthétisent la démarche. Enfin, les recherches d’anthropologie religieuse du professeur De Martino, qui se décrit comme « ethnologue théoricien », portent simultanément sur la nécessité d’ouvrir la culture italienne à deux altérités occultées (celle des cultures non occidentales et celle de l’activité psychique non consciente), obligeant ainsi le lecteur à suivre des discussions de fond qu’il faut éclairer, dont celle qui porte des risques de confondre la perspective historico-culturelle et l’effondrement individuel comme signe psychopathologique.

 

Un fond de menace

La situation dans laquelle De Martino conçoit son ouvrage et ses recherches sur la fin du monde et l’eschaton (la remontée vers l’ordre après la descente aux enfers), dans les années 1970, prête à attention. L’auteur souligne l’impact combiné des conquêtes techniques de la culture occidentale (et leur concrétisation malheureuse dans la bombe d’Hiroshima), de la crise des sociétés coloniales, de la formation de ce qu’on appelle, à l’époque, le Tiers Monde (avec ses récits de dépassement et de reconquête après les troubles nécessaires), de l’interaction d’une multiplicité de cultures et de la formation des sciences humaines destinées à se pencher sur les activités psychiques et culturelles. C’est au sein de ce nœud, précise De Martino, que naissent les apocalypses eschatologiques du Tiers Monde, que renaît la tradition apocalyptique et eschatologique judéo-chrétienne, que monte en puissance une apocalypse sans eschaton dans la culture occidentale, ainsi que de nombreuses pathologies apocalyptiques. Pour preuve des deux derniers faits, le chercheur cite à la fois la perte de sens du monde, le naufrage du rapport intersubjectif humain, l’appauvrissement de la visée du futur et la fétichisation de la technique, du côté des populations européennes, et les notions de « nausée » chez Sartre, d’« absurde » chez Camus, d’« ennui » chez Moravia, ou le théâtre de Beckett, ces œuvres littéraires qui se concentrent sur la chute de l’humanité sans retour, voire se complaisent dans le contingent et l’absurde.

À l’encontre de ces dernières références, dira-t-on que les thèmes de l’apocalypse avec eschaton, sur fond de menace de déshumanisation, remplissent une fonction critique, laquelle condamne les menaces, tout en assumant une fonction de réintégration et de production de valeurs intersubjectives ? Doit-on penser, à leur propos, une sorte de dialectique qui associerait crise et réintégration ? Tel est le fil conducteur du travail de De Martino.

 

De la « survivance » de la magie

Les notes de La fin du monde prolongent la réflexion amorcée dans Le monde magique (1948), qui appartient à un contexte spécifique : celui de l’intérêt nouveau porté aux phénomènes psychiques et chamaniques dans « les cultures examinées par les ethnologues », mais aussi par les folkloristes qui portent notamment leur regard sur le cœur de l’Italie. Alors que le christianisme entretient un rapport polémique avec le magique, les artistes de l’époque en revalorisent les traits. Psychiatres et ethnologues se rencontrent sur ces questions à partir d’une interrogation sur le rapport entre le processus de civilisation (selon les mots de Norbert Elias), la rationalisation des mœurs durant la modernité, et la « survivance » de diverses fragilités. Par la magie, ne s’agit-il pas de sauvegarder une certaine intégrité de la personne au cœur de bouleversements difficiles à incorporer ? Provoquer et vaincre une crise centrale : tel est, semble-t-il, le rôle de la magie. On se souviendra que Jean Rouch, peu après, se penche lui aussi sur ces phénomènes et, dans ses cours à la cinémathèque de Paris, tente des rapprochements entre la fonction de la magie en Afrique et les effets de la magie cérémonielle, notamment dans le vécu des danses et des musiques qui constituent la « tarentelle » dans le Sud de l’Italie (ce qui nous vaut pour partie, dans La fin du monde, un beau cahier central de photographies insistant sur ce phénomène, envisagé sous l’angle exclusif des femmes !).

Convient-il de parler de superstition, de survivance, d’une misère psychologique et culturelle, ou de résistance ? Et si le rite, par exemple dans la tarentelle, a une fonction thérapeutique latente, faut-il englober dans cette considération la vie religieuse, considérée comme magique, et par conséquent le christianisme, dont on vient de rappeler qu’il s’en distanciait constamment ? Comment enfin expliquer la permanence des manifestations religieuses dans le monde européen moderne ?

 

Thématiser les expériences de l’apocalypse

Pour De Martino, autour des visions de l’apocalypse, la perspective à construire doit être à la fois comparative (d’une culture à une autre) et structurelle (analyse par monde, et surtout le monde qui est le sien, occidental). Elle doit ouvrir un domaine de recherche spécialisé sur les causes, les genèses, les structures et les fonctions des divers mouvements prophétiques ou apocalyptiques.

Sur le plan comparatif, il entreprend une mise au jour d’un invariant apocalyptique entre les peuples colonisés (manifesté par les mouvements de libération et de résistance promettant une émancipation et une sortie de la domination) et l’Occident colonisateur, l’ensemble étant rapporté à l’expérience chrétienne, dont on sait que, prônant un cours du temps non-cyclique (par opposition à l’éternel retour de l’identique grec) : d’après De Martino, cette nouvelle expérience du temps introduit une césure, par un événement (au sens littéral, une majuscule s’imposerait), la présence du Christ, dont la fonction est de donner au monde une perspective eschatologique : l’annonce d’un monde nouveau qui met fin au monde présent. Mais cet horizon peut advenir aussi bien dans un temps très rapproché que dans un avenir indéterminé. La temporalité chrétienne introduit ainsi une perspective positive, qui se donne pour une histoire du salut. Une fois cette perspective largement déployée dans La fin du monde, De Martino décèle ainsi dans les apocalypses une modalité de l’aspiration à une perspective plus haute, sous la forme d’un véritable dispositif culturel permettant de faire face à des situations de crise.

Sur le plan structurel, examinant la culture européenne contemporaine (des années 1970), il montre comment la culture sécularisée, laïque, perpétue les apocalypses, mais cette fois sans eschaton, sans fin ultime. Cette élaboration, dont il détaille les traits, a pour propriété de polémiquer avec les conceptions relativistes du monde (à la manière de Spengler), en promouvant une synthèse autour de la notion de progrès.

 

La vie nue

La fin du monde appelle à repenser le rapport entre la « vie nue » (c’est-à-dire biologique) des humains et la question des fictions nécessaires afin de lui donner du sens à cette vie. Les fictions sont effectivement déterminantes, en ce qu’elles permettent d’agir. La culture, dans la diversité des mondes produits, déploie ainsi diverses formes d’ethos, de modèles de comportement, indispensables pour l’existence humaine, ou si l’on préfère, pour le passage de la vie à l’existence. Mais à l’inverse, la fragilisation de ces ethos devient déréalisation lorsqu’elle se produit. Le symptôme pointe alors son nez sous forme de pathologies psychiques – comme tend à le manifester l’exemple déterminant d’un paysan de la région de Berne.

Le motif de la fin d’un ordre du monde est culturel. Il prend, montre De Marino, la valeur de protection et de réintégration. Mais de tels motifs sont cependant plus divers. On peut en effet concevoir la fin du monde comme une lente dégénérescence à partir d’un point initial. Mais on peut aussi l’entendre à partir d’une irruption soudaine qui met fin à tout (du type de celle qu’on trouve dans le Nouveau Testament). Encore peut-on l’inscrire aussi dans le motif d’une réintégration potentielle.

Plus sûrement encore, ce motif donne lieu à la compréhension d’un rapport. La pensée selon laquelle l’individu finira inévitablement par mourir risque de devenir un symptôme morbide dès lors que la conscience s’isole et se distancie de toute pensée plus ample (la régénération par l’espèce, par exemple, ou l’histoire) en se laissant envahir par une image individuelle qui paralyse alors cet individu.

 

Leçon philosophique

Il faudrait encore retracer la carrière de De Martino, le réseau des acteurs scientifiques qui ont accompagné ses recherches, celui de ceux qui au contraire sont entrés en polémique avec elles, et également ses proximités avec les mouvements de réadaptation du christianisme pour la modernité (il est contemporain de Vatican II) – ce à quoi s’emploie l’introduction de La fin du monde.

Parmi les thèmes qui donnent le mieux à penser notre époque, insistons seulement sur le fait que De Martino déploie une philosophie de l’existence dont le tissu central consiste à souligner qu’il est nécessaire d’accepter la réalité de la condition humaine mortelle, laquelle est limite et initiative, pour dépasser cette limite, cette situation et cette valeur. C’est à ce prix seulement qu’on peut alors transcender cette situation, la mort, et l’œuvre pour survivre à la mort. De Martino ne cesse de rappeler qu’il est nécessaire de ne pas perdre la conscience du fait que le patrimoine culturel a une origine et une destination intégralement humaines, qu’il est fait par l’homme et pour l’homme. Il faut développer cette philosophie plutôt que de risquer de céder à la magie et la religion.

 

A lire également sur Nonfiction :

Michaël Fœssel, Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, par Hicham-Stéphane Afeissa

Jean-Noël Lafargue, Les fins du monde. De l'Antiquité à nos jours, par Hicham-Stéphane Afeissa

Notre dossier : Philosophie, histoire, lettres... La France à l'heure de l'Italie

 

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