La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

C N L

CNL
Imaginer la fin du monde
[mardi 27 novembre 2012 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Les fins du monde. De l'Antiquité à nos jours
Éditeur : Bourin
311 pages / 45 € sur
Littérature
Couverture ouvrage
Le syndrome de Babylone. Géofictions de l'apocalypse
Éditeur : Armand Colin
355 pages / 22,50 € sur
Littérature
Couverture ouvrage
Apocalypse and Post-Politics. The Romance of the End
Éditeur : Lexington Books
335 pages / 62 € sur
Résumé : Et si la littérature de science-fiction était le fil conducteur le plus sûr d'une réflexion sur les enjeux contemporains des discours apocalyptiques?
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S’il est un discours au moins aussi largement diffusé et relayé de nos jours que le discours catastrophiste, c’est bien celui qui prétend en dénoncer la vanité et en critiquer la pertinence. Les prédicateurs de l’apocalypse et autres oiseaux de mauvais augure ont ainsi vu se dresser face à eux les pourfendeurs impitoyables de cet apostolat du désespoir, rivalisant de lucidité et d’intelligence critique avec ces derniers dans l’analyse des causes des angoisses multiples de fin du monde. Mais ces deux types de discours nous paraissent partager le même défaut, en ce qu'ils négligent les caractéristiques originales du catastrophisme dans sa version moderne, tel qu’il se déploie dans de nombreux registres discursifs allant de la littérature à la philosophie en passant par la science, la sociologie et la politologie.

Tout se passe comme si, aux yeux des prédicateurs de l’apocalypse comme à ceux de leurs critiques, n’existait entre le catastrophisme d’hier (inspiré par l’Apocalypse biblique, par la peur de l’an mille, par le tremblement de Terre de Lisbonne, par la bombe atomique, etc.) et celui d’aujourd’hui (inspiré majoritairement par la crise environnementale) qu’une filiation rhétorique – comme si une prophétie de malheur était venue tout bonnement se substituer à une autre, en dépit du changement manifeste d’objet et de cadre théorique. L’idée selon laquelle la représentation apocalyptique ne constituerait pas un archaïsme demandant à être compris comme tel (soit pour en tracer la généalogie, soit pour s’en débarrasser), mais bien plutôt une forme de pensée originale susceptible d’éclairer notre actualité, ne semble pas avoir été prise au sérieux. Le travail d’analyse des transferts de schèmes discursifs (c’est-à-dire des procédés d’argumentation, des métaphores, des figures de style et autres composantes logiques et sémantiques) permettant à la fois de relier ces différents discours les uns aux autres et de les différencier les uns des autres attend toujours d’être fait.

Et sans doute le flux continu, depuis quelques années, d’articles et de livres portant sur le thème de la fin du monde a-t-il grandement contribué à perdre de vue l’objet d’une telle enquête. Les innombrables publications qui submergent un peu plus chaque semaine l’espace culturel, loin d’aider à clarifier le sens des peurs apocalyptiques contemporaines, semblent plutôt ajouter à la confusion et au désespoir, et aggraver d’une certaine manière le phénomène de perte du sens en accélérant l’avènement de cela même qu’elles décrivent. Leibniz, en un texte fulgurant datant de 1680, s’était déjà alarmé de l’augmentation de livres imprimés et avait fort bien pointé le risque d’émergence d’une nouvelle forme de barbarie : "J’appréhende que nous ne soyons pour demeurer longtemps dans la confusion et dans l’indigence où nous sommes par notre faute. Je crains même qu’après avoir inutilement épuisé la curiosité sans tirer de nos recherches aucun profit considérable pour notre félicité, on ne se dégoûte des sciences et que, par un désespoir fatal, les hommes ne retombent dans la barbarie. A quoi cette horrible masse de livres, qui va toujours augmentant, pourrait contribuer beaucoup. Car enfin  le désordre se rendra presque insurmontable, la multitude des auteurs qui deviendra infinie les exposera tous ensemble au danger d’un oubli général, l’espérance de la gloire qui anime bien des gens dans le travail des études cessera d’un coup ; il sera peut-être aussi honteux d’être auteur qu’il était honorable autrefois"  .

De ce point de vue, il nous semble qu’au sein de cette "horrible masse de livres qui va toujours augmentant" dédiés au thème de la fin du monde, la contribution la plus significative à une analyse de la fonction du discours apocalyptique à l’époque contemporaine est venue des études littéraires, et plus précisément de l’examen de la littérature de science-fiction. Les livres et articles relevant de ce dernier champ d’études étant là encore légion, nous avons choisi, afin de guider le lecteur et lui permettre d’approfondir par lui-même ses recherches, de n’en mentionner que trois, choisis pour leurs qualités exceptionnelles, à savoir  les ouvrages de Jean-Noël Lafargue, Les fins du monde. De l’Antiquité à nos jours, d’Alain Musset, Le syndrome de Babylone. Géofictions de l’Apocalypse, et  de Mary Manjikian, Apocalypse and Post-Apocalypse. The Romance of the End.

Les fins du monde   

L’intérêt du livre de Jean-Noël Lafargue, dans lequel l’on trouvera un panorama complet des diverses fins du monde, telles qu’elles ont été contées, exorcisées et parfois rêvées au cours de l’histoire de l’humanité, depuis la Mésopotamie jusqu’à Fukushima, tient d’abord à la documentation impressionnante qui s’y voit réunie – embrassant tout ensemble l’histoire de l’art, l’histoire des mythologies, des religions, de la cosmologie, de la littérature, de la philosophie, sans oublier les représentations cinématographiques, les bandes dessinées, les jeux vidéos, les vidéo-clips et la musique. Pareille entreprise n’est certes pas sans précédent, mais rarement l’étude de la multiplicité des récits et représentations de la fin des temps aura été à la fois aussi encyclopédique et aussi agréable de lecture car à la richesse de la documentation vient s’ajouter en contrepoint une remarquable iconographie qui fait de ce livre une véritable splendeur. Le lecteur intéressé découvrira ici une mine de références qui lui épargnera bien des recherches inutiles, qu’il pourra enrichir tout à loisir en consultant la bibliographie disponible sur le blog interactif que tient l’auteur  .

L’ouvrage de Jean-Noël Lafargue a en outre le grand mérite de prêter une attention constante, parmi les représentations eschatologiques diverses explorant les fins du monde, aux fictions apocalyptiques, dont il relève la trace jusque dans la façon dont les relations entre les hommes et les dieux ont été conçues dans les religions hindouiste, bouddhiste et chinoise, dans le poème de Supersage, dans l’épopée de Gilgamesh et dans le récit biblique du Déluge. Ainsi que l’écrit l’auteur, l’enquête qu’il conduit est polarisée par la mise au jour des "propositions de futurs ou de passés cataclysmiques qui ont été faites au fil des temps"  , et il nous semble très remarquable qu’il se tourne de façon privilégiée vers la littérature et le cinéma pour les découvrir, comme si la fonction des représentations apocalyptiques était de proposer des fictions permettant de mettre en variation le présent – de proposer une contre-narration qui, pour pouvoir ouvrir une perspective d’avenir à notre monde, doit commencer par en imaginer la fin. Si Jean-Noël Lafargue ne soutient pas à proprement parler une telle thèse (et sans doute l’ouvrage, destiné à un large public, ne s’y prêtait-il pas), il ne cesse, nous semble-t-il, de la suggérer, en invitant par là même à poursuivre dans la même direction l’enquête qu’il a ouverte au-delà des limites qu’il s’est assignées.

Hicham-Stéphane AFEISSA
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Titre du livre : Les fins du monde. De l'Antiquité à nos jours
Auteur : Jean-Noël Lafargue
Éditeur : Bourin
Date de publication : 24/11/12
N° ISBN : 9782849413456
Titre du livre : Le syndrome de Babylone. Géofictions de l'apocalypse
Auteur : Alain Musset
Éditeur : Armand Colin
Date de publication : 24/11/12
N° ISBN : 9782200275365
Titre du livre : Apocalypse and Post-Politics. The Romance of the End
Auteur : Mary Manjikian
Éditeur : Lexington Books
Date de publication : 25/11/12
N° ISBN : 9780739166222
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1 commentaire

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Herr Mad Doktor

30/11/12 18:52
Et pour ajouter une pierre à l'édifice, Les Artistes Fous Associés sortent à leur tour un recueil de SF fort justement intitulé "Fin(s) du Monde"!
http://www.lesartistesfous.com/les-editions-des-artistes-fous/fin-s-du-monde

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