Théâtre

Soyez vous-mêmes

Couverture ouvrage

Côme de Bellescize

THÉÂTRE – « Soyez vous-même » par Côme de Bellescize
[dimanche 26 février 2017]

Au théâtre de Belleville se donne jusqu'au 16 avril 2017 un bel exercice de psychologie sociale surréaliste. Dans le droit fil de L'Ecole des femmes, Côme de Bellescize met l'ingénuité aux prises avec les bassesses entortillées du maître, et son envie.

 

 

C’est le huis clos d’un couple. Un couple dont la rencontre est socialement nécessaire, puisque c’est la rencontre d’un « DRH » et d’un demandeur d’emploi : un entretien d’embauche. Sur la scène, deux femmes se tiennent devant le public à cinq mètres l’une de l’autre. Derrière elles un bureau contre lequel est posé une canne blanche. Sur le mur du fond, des néons forment une inscription grecque (gnôti seauton, « connais-toi toi-même »). Ces deux femmes, l’une chétive, de noir et de vert vêtue, l’autre plantureuse, de blanc et de rose, c’est le yin et yang : elles forment d’emblée une dualité complémentaire. Cette dualité inscrit la représentation dans une structure dont le développement va avoir lieu.

En ce sens, il ne faut pas attendre de ce spectacle un intérêt documentaire, car il n’y a là aucun réalisme, et c’est tant mieux. 

Par exemple, il est bien possible de trouver cette inscription grecque accrochée au mur chez un DRH ou un chef de vente. Quiconque est passé par ce genre de  bureau peut en témoigner. On la trouvera même sur des T-shirts. Mais n’attendez pas que le dit DRH ou chef de vente en fasse l’exégèse. Cette inscription qui est au coeur de la démarche socratique, qui est rapportée, questionnée, réfléchie, poursuivie, transfigurée par Platon, reprise, étudiée, commentée par les philosophes du monde occidental depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, ce DRH n’y entend rien, et elle ne l’intéresse pas, sinon seulement comme decorum

Mais la DRH « yin » de Soyez vous-même s’y intéresse, elle, ce qui lance la pièce dans un parfait surréalisme. Un monde surréel où les entreprises chercheraient à surmonter la division du sujet, à la traiter d’une manière ou d’une autre, comme si elle était aussi instrumentalisable que la division du travail

La division du sujet, c’est notre humaine condition. Lacan en donne une formule très éclairante en détournant celle de Descartes : là où je pense, je ne suis pas ; là où je suis, je ne pense pas. Or, là où je ne suis pas, je suis tout même, non pas un être, mais une chose. Cette chose c’est celle que le « coach » fait de moi lorsque je me prépare à un entretien d’embauche : une personne « enthousiaste et positive ». Contrairement à ce qu’on aimerait croire et expérimenter naïvement, le degré de consistance d’une personnalité n’est pas proportionnel au degré d’existence du sujet qui étouffe dedans.

L’entreprise, dans le monde réel, s’accommode très bien de la division du sujet. Elle la fige et la contient dans la distinction vie privée / vie professionnelle. C’est un singe et un chat enfermés dans un sac à pommes de terre. Je pense là où je développe mes compétences professionnelles / je suis là où j’exerce mes loisirs. Encore mon curriculum vitae, pour la bonne conscience de l’entreprise, va-t-il en nier le caractère divisant. Loisirs et profession, ça n’est pas division – allons donc ! C’est complémentaire, et ça forme le yin et le yang d’une vie réussie. La vérité est que loisir et profession n’y font rien. Bien malin qui pourrait se vanter d’avoir réuni le sujet (même en s’initiant à la pensée asiatique). Descartes himself n’y songe pas, puisque pour lui, là où je pense, je suis ; mais là où je ne pense pas, il faut que Dieu me garde !

 

 

Alors Soyez vous-même, pour peu qu’on puisse trouver des repères dans cette très belle scène surréaliste de Côme de Bellescize, ce serait l’histoire singulière d’une « DRH » perverse, qui tombe sur une personne vertueuse, droite, courageuse et naïve (Agnès sort de L’Ecole des femmes et cherche du boulot). Cette dernière, comme Agnès, élève l’innocence et la positivité à un degré tel qu’elle ira jusqu’au bout des propositions malsaines de la DRH. Celle-ci, en revanche, a choisi la vie en réduction (tout comme Arnolphe). Elle prétend s’être délavé les yeux à l’eau de Javel, pour ne plus jamais voir la méchanceté et la bassesse du monde. La vérité est qu’elle ne croit pas au courage ni au désir.

Et pourtant, elle demande bien à l’autre de prendre en charge cet effort de désirer, et cet effort de prouver sa vertu. Il n’y a peut-être pas plus belle image de l’aliénation par le capitalisme, où les maîtres demandent aux esclaves de leur obtenir la jouissance, et leur demandent de fournir eux-mêmes toute la dépense qu’il faut pour l’atteindre. Comme Hegel l’a montré, la maîtrise se révèle en carence, et dans l'impasse.

En ce sens, la pièce dégage un optimisme ambigu. Le personnage « yin » (la DRH) tombe dans la finitude. Elle nous ressemble. Il ne lui reste rien de tout ce que l’autre aura gagné.  L’autre aura gagné d’exister enfin, ne serait-ce qu’un moment qui suffit à envelopper l’infini, sans s’inquiéter d’aucune réserve, ni d’être aucune personne. Elle est une héroïne. Là où je pense, je suis DRH ; là où je ne pense pas, que Dieu protège le héros !

 

 

Soyez-vous même, texte et mise en scène de Côme de Bellescize
Théâtre de Belleville jusqu’au 16 avril 2017
Au Mans les 6 et 7 mars
À Rungis le 17 mars 

 

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